
TÊTES RAIDES
Le changement dans la continuité ! Têtes raides publie un 11e album studio fignolé avec un soin particulier, L’An Demain, qui ressemble… à Têtes raides, évidemment, mais réussit toujours à surprendre avec ces juxtapositions sonores et cette facilité à jongler avec les styles. Chanson, rock et surtout entre les 2, comme Têtes raides sait si bien faire depuis quelque 25 ans, un peu punk, un peu déglingué, un peu guinguette et surtout grand bastringue musical avec le tournoiement de tous ces instruments (accordéon, violoncelle, cuivres, guitares). Et toujours ce travail sur le texte, cette écriture qui fait mouche, cette électricité latente et ces coups de gueule prêts à jaillir. “Ode à la nuit où tu t’enfuis / Brûlé d’étoiles en plein midi / Dans la fumée des projecteurs / On est toujours jamais à l’heure.” C’est bien L’An Demain, titre éponyme, qui ouvre le bal et donne le ton, magnifique texte et belle musique, “Ode à Marie / Ode à la nuit”. Têtes raides nouveau cru est certes moins frontal que par le passé, plus poétique. Plus serein et plus intérieur, peut-être. Si Fulgurance (“Les déserts de mon âme / Noyés de vague à l’âme”) est de la même essence, la suite plus mutine ose un duo des plus réussis avec la grande Jeanne Moreau (Emma) sur fond de tango, narre des histoires de mécano qui “Répare mes p’tits bobos / Sous la peau du capot” (Gérard), hume bon le Têtes raides rock et furieux des années d’avant (J’m’en fous), cabotine sur Olé, se lâche anglais avec le chanteur des Tiger Lillies sur un texte pas anodin (So Free) et balance dans le plein soleil afro-ska d’Angata. Après Michaux, Vian ou Stig Dagerman, c’est un poète inconnu – certainement un SDF – qui est à l’honneur sur Je voudrais (ce texte a été déposé sur le répondeur de l’émission “Là-bas si j’y suis” de Daniel Mermet et diffusé sur France Inter il y a quelques années).
Bref tour d’horizon avec Christian Olivier, son emblématique chanteur.
Y a-t-il un fil directeur dans cet album ?
Sûrement quelque chose à voir à la source, à l’écriture des morceaux. J’ai pris le temps de me repositionner sur l’écriture, de repartir sur quelque chose de sûrement un peu plus personnel. Plus intérieur. Le texte avant tout. Avec une mélodie qui vient vraiment appuyer le texte à fond. À l’époque de Fragile, avec Banco, on était sur quelque chose de bien plus frontal. Quand on a décidé d’enregistrer, j’avais déjà toutes les chansons, ce qui a permis un vrai travail sur les arrangements. On a réalisé un gros travail, en amont, de maquette. Il y a eu ensuite un 2e travail plus collectif, à la fois rythmique, où Serge, le guitariste, s’est impliqué du début à la fin de l’album. On a certainement pu pousser plus loin certaines ambiances, certaines sonorités.
Est-ce vrai que vous avez cherché à épurer ?
Au lieu de rajouter des couches d’arrangements ou d’instruments en plus, on a vraiment essayé d’enlever des choses. Il y a des morceaux sans batterie, d’autres où de petites mélodies se suffisent à elles-mêmes. Le tout était de bien les faire entendre, par le son, par le choix de la mélodie des notes. Ça signifie aussi laisser respirer la musique. Épurer, c’était, pour nous, aller rechercher une certaine beauté dans la mélodie, dans le verbe, voire dans l’interprétation. Aujourd’hui, il y avait un besoin de retrouver des sensations, une émotion, une sensibilité… qui sont propres à la musique Têtes raides. Je crois qu’il y a là-dedans un peu des racines de Têtes raides et à la fois une recherche vers un nouvel équilibre. On est à nouveau dans une quête de sens importante. […] Je crois qu’on a plutôt essayé de creuser en profondeur et non de s’élever en hauteur. On est sur un travail à plusieurs vitesses et en plusieurs étapes. Avant tout, il fallait retrouver le socle, le terreau et les matières premières pour ensuite faire pousser des petites choses dans les mois et les années à venir !
Un titre emblématique ?
Non, plusieurs ! Du moment qu’on met une chanson sur un disque, c’est qu’elle est emblématique pour nous. […] Mais on ne peut pas mettre de côté le duo avec Jeanne Moreau, qui reste un moment phare… Un morceau épuré, la recherche d’une certaine grâce et beauté. Cet échange avec Jeanne reste déjà de toute manière un moment magique, un moment d’avenir… sur tout ce qui va pouvoir découler et arriver de ces chansons
L’écriture, base essentielle de votre travail. Ça vient tout seul ? Ça se travaille depuis 20 ans ?
C’est quelque chose d’assez violent, très physique. Écrire un texte – que ce soit une chanson, des textes, une nouvelle ou un roman –, c’est vraiment se mettre en danger. On ne peut pas tricher avec ça. C’est une activité pour moi essentielle, à la fois viscérale, à la fois du domaine du jeu. L’écriture, c’est comme une matière pour raconter mes histoires. Mais ça demande un travail quotidien, on pousse les choses, on est dans un état de personnage, on a besoin de transcender… En plus, une chanson, ça doit être très compact. On doit être très précis, chaque mot a son importance, il y a aussi le rapport au jeu à trouver.
Bref, à (re)voir sans hésiter, parce que Têtes raides, c’est généreux et galvanisant… “avec des moments de grand calme et d’autres de forte houle, entre des moments très intimes et acoustiques, d’autres très électriques”.
Mâcon Scène nationale, 15 avril Le Scarabée à Chambéry, 13 mai Espace Montgolfier à Davézieux (07), 21 mai Festival Paroles et musiques à Saint-Étienne (avec les Ogres de Barback), 3 juin
Anne Huguet
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