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ROLAND SCHIMMELPFENNIG

Claudia Stavisky met en scène le 2e volet de son diptyque, formé de 2 pièces signées Roland Schimmelpfennig. Le Dragon d’or, l’année dernière aux Célestins, était un grand moment de théâtre. Un plaisir de spectateur dû à la mise en scène énergique, rythmée, bien sûr, ainsi qu’à la très belle scénographie, mais aussi… grâce au texte. Le Dragon d’or, c’est le nom d’un restaurant thaï-chinois-vietnamien, au bas d’un immeuble moderne, ici représenté par un impressionnant échafaudage triangulaire. Les habitants mangent de temps en temps dans ce restaurant qui sert le plat n° 73 ou la soupe n° 6, et ne croisent guère les restaurateurs. Un jeune Chinois, à peine arrivé, a une dent pourrie, il souffre beaucoup, mais, bien sûr, il n’est pas question d’al-ler voir un dentiste, il n’est pas assuré. Ce jeune homme aura la dent arrachée, et nous suivrons le voyage de cette dent, depuis une soupe thaïe jusqu’au fleuve, en passant par la bouche d’une hôtesse de l’air. Le Dragon d’or est une pièce presque impossible à raconter, puisque les histoires se mêlent, se coupent, et les personnages sont nombreux. Mais ce qui est remarquable, c’est à la fois cette recherche formelle, périlleuse, car la narration n’est pas des plus communes, découpée telle une série brésilienne, conjuguée à un fond absolument terrible, la condition des immigrés sans papiers dans les pays riches. Je crois qu’on ne peut pas rester insensible à cette conjonction d’histoires et de non-histoires, qui nous sont contées comme des fables ou des contes ultramodernes. Le 2e volet du diptyque est Une nuit arabe, et c’est tout à fait un conte, des histoires qui se croisent, à nouveau dans un immeuble. Au 7e étage cohabitent 2 femmes, dont l’une dort sur le canapé, et l’on se demande si l’on n’est pas dans son rêve. Elle a la particularité de se lever le matin sans se souvenir le moins du monde de ses journées précédentes. Le concierge enquête quant à la panne d’eau qui touche l’immeuble, tandis que grondent les canalisations, dans les murs. Rencontre avec Roland Schimmelpfennig, qui, Gott sei dank, parle un très bon français.

Une nuit arabe, c’est une histoire qui pourrait être des Mille et Une Nuits ?
C’est un voyage surréel et tragique initié par les rêveries d’une femme. Quand le soleil se couche, elle perd toute mémoire. Puis, le lendemain matin, elle se lève, elle a une vie normale. Mais elle est l’objet du désir des 3 hommes sur le plateau, qui, chacun, essaient de lui donner un baiser. Cette fois, elle dort sur le sofa et elle fait un rêve, ou alors est-ce un souvenir ? Elle aurait été perdue, enfant, dans un bazar d’Istanbul, puis elle aurait vécu en Arabie…
Que pensez-vous de l’idée de Claudia Stavisky de créer un diptyque avec Le Dragon d’or et Une nuit arabe ?
C’est très surprenant, je n’avais jamais fait le rapprochement entre les 2 pièces. Il faut dire que j’ai écrit Une nuit arabe en 2000, Le Dragon d’or en 2007… Même si je peux dire que la logique de ce diptyque m’éton-ne moi-même, j’en constate aujourd’hui l’intérêt. Les pièces essaient vraiment d’éviter les clichés sociaux, entre l’immeuble HLM et l’immeuble du centre d’une grande ville européenne, mais le background social, entre les deux, est assez différent. Il doit y avoir un parallèle à faire dans le ton. Le Dragon d’or est une tragédie, mais qui est comique aussi. Un homme joue une femme, une femme un homme, il y a beaucoup de légèreté, d’humour, c’est une technique de séduction aussi, de ma part. Dans Une nuit arabe, le rire est présent également, un rire d’irritation, peut-être, ou de gêne.
Vos textes ont-ils une dimension politique ?
Je situe mes histoires dans le monde moderne, c’est toute l’ambition. Mais pour écrire sur la mondialisation, je ne suis pas obligé de parler politique. Ces petites histoires personnelles le font très bien. Ce que j’aime, c’est que le spectateur s’identifie, qu’il se dise : “Si j’étais à la place de tel ou tel personnage, quelle serait ma réaction ?” Ce n’est donc pas un théâtre documentaire, ni un discours politique.
Et cependant, Le Dragon d’or est un texte qui vous a été inspiré par le thème des immigrés illégaux…
Au départ, c’est une commande du Riksteatern, le théâtre de Lars Norén, à Stockholm. Les Suédois me demandaient une pièce dans la tradition naturaliste du lieu, mais c’est un projet que j’ai abandonné en route, je n’avais pas d’idée. À ce moment-là, j’ai croisé un ami avocat qui m’a parlé des immigrés illégaux, des conditions qui leur étaient faites. J’ai ensuite eu une amie péruvienne qui s’est cassé le bras et qui n’a pas trouvé à se soigner… De là, bien sûr, cette idée de la dent infectée. Au niveau formel, quand j’ai pris la décision de me concentrer sur les Chinois, je me suis demandé comment jouer un Chinois sans être ridicule, et c’est pourquoi j’ai imaginé ce procédé : les vieux qui jouent les jeunes, les femmes les hommes, etc. Les Suédois n’ont pas aimé ma pièce, et donc je l’ai créée en 2009.
Votre mise en scène était-elle différente ?
Il me semble que Mme Stavisky, avec cette absence de costumes, par exemple, fait encore davantage confiance au texte. J’avais imaginé quelque chose d’assez différent, un décor tout blanc, beaucoup de costumes, une robe rouge, par exemple… Ma narration est inspirée des séries américaines, avec un découpage très rapide, mais d’une façon générale j’aime que le texte, au service des images, crée un cinéma dans la tête.

Une nuit arabe, du 22 septembre au 7 octobre, puis en alternance avec Le Dragon d’or jusqu’au 16 octobre au Théâtre des Célestins

Étienne Faye


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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