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LE TNP
SELON SCHIARETTI

Le Théâtre national populaire n’est pas né d’hier, plutôt d’avant-hier. En 1920, à Paris, au Palais du Trocadéro, Firmin Gémier, son fondateur, montait des spectacles en collaboration avec les grands théâtres nationaux, par exemple la Comédie-Française, pour mettre le théâtre à la portée du plus grand nombre. Plusieurs années après, en 1951, c’était Jean Vilar qui reprenait le TNP, déménageait à Suresnes puis à Chaillot, multipliait les créations (les anciens nous rappellent Le Cid, de Corneille, ou les œuvres de Kleist, avec le mythique Gérard Philipe), tandis qu’à Villeurbanne, s’inspirant de Jean Vilar, un certain Roger Planchon créait le Théâtre de la Cité… Et c’est en 1972 que l’État confie le TNP à Roger Planchon, avec Robert Gilbert et Patrice Chéreau, puis avec Georges Lavaudant. En 2001, vient enfin le temps de la transmission à l’ancien directeur de la Comédie de Reims, Christian Schiaretti. Celui-ci vint avec beaucoup d’envies, d’idées, d’ambitions, d’énergie, et il faut bien constater, 10 ans plus tard, qu’il a mis sa marque, indélébile, à l’institution. Avec des œuvres qui resteront, comme son Coriolan de Shakespeare, ou Pardessus bord, de Vinaver ; en créant une troupe permanente chargée de cultiver un répertoire ; et, bien sûr, en rénovant le Théâtre lui-même, que dis-je en le rénovant, en ne gardant que la façade. Le TNP inaugure cette année une nouvelle grande salle de 700 places, la salle Roger-Planchon, après le Petit Théâtre Jean-Bouise, de 250 places. Selon son directeur, le TNP devient le plus beau et le plus moderne outil de la décentralisation. Christian Schiaretti me reçoit dans son nouveau bureau, au milieu des cartons, juste après une longue journée de répétitions de Ruy Blas, la pièce de Victor Hugo qui fera l’ouverture de cette nouvelle salle.

Pouvez-vous nous parler un peu de Ruy Blas ?
Un grand d’Espagne est banni par la reine pour une histoire de mœurs. Salluste a couché avec une suivante de la reine, s’est fait surprendre, et n’a pas daigné ensuite épouser la jeune femme. Ruy Blas est le domestique de cet homme et, sous son ordre, prend l’identité d’un cousin fantasque, le comte Don César. Sa mission, entrer à la cour et séduire la reine. Ce qu’il fait très bien, puisqu’ils tombent amoureux l’un de l’autre. Et puis, à la fin, Ruy Blas se démasque et tue l’homme à l’origine de toutes ces intrigues, avant de se suicider.
Il y a une véritable mécanique dramatique, comme une fatalité qui s’abat sur le personnage, non ?
C’est une œuvre romantique, où Salluste est le drame, Ruy Blas la tragédie, Don César la comédie. Le réel, la duplicité des protagonistes font tout capoter. Il était d’ailleurs dans le projet initial de confier le rôle de Ruy Blas à un acteur comique, une star de l’époque, qui avait une complicité de comédie avec le public, ce qui donne encore une idée sur les intentions de l’auteur, je crois.
Vous ouvrez cette nouvelle ère du TNP avec la mise en scène de Ruy Blas, avec Robin Renucci, Isabelle Sadoyan et Clara Simpson (pour les plus connus). En quoi cette pièce de Victor Hugo peut-elle être considérée comme emblématique, au moment d’inaugurer la nouvelle salle ?
D’abord l’auteur, bien sûr, c’est pour moi un manifeste. Inutile de rappeler qui est Victor Hugo pour la langue française, et pour les Français… Je crois que c’est une fonction emblématique du TNP de donner à entendre ce qui relève du patrimoine national. Nous avons une obligation de répertoire, et aussi d’un théâtre de langue : sur la scène du TNP, la parole fait spectacle. L’alexandrin, fort à l’hémistiche, de Hugo, cassé, haché menu par l’action, est à son meilleur. Du reste c’est lui, Hugo, qui, en 1830, associe pour la première fois les 3 mots “théâtre”, “national” et “populaire”, dans sa préface à Marion Delorme : “[…] un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion”, écrivait-il.
Ne peut-on y lire aussi, de votre part, quelque intention politique, à quelques encablures d’une élection présidentielle ?
Évidemment que l’histoire de Ruy Blas ne peut être tout à fait innocente, à ce moment-là de notre histoire. Cette pièce est écrite en 1838, en pleine monarchie de Juillet, pendant le règne de Louis-Philippe, advenu en 1830 après la Restauration. Ce régime devait résoudre les problèmes posés par la république et ceux de la Restauration. Hugo constatait, à l’époque, l’échec du peuple, l’échec de la jeunesse… Et c’est bien ici que le parallèle avec 2011 pourrait être le plus évident. J’ai envie d’ajouter qu’il y a un grand absent, dans Ruy Blas, c’est le roi. Est-ce que cela ne peut également nous interroger sur cette absence, ou pas, dans notre république, du corps du roi, de cette symbolique du corps du roi ? Mais je soutiens, avec l’auteur lui-même, que l’œuvre ne s’interprète pas d’une seule façon, et que le public en aura des perceptions contradictoires. La vraie raison de mon choix est artistique, seulement artistique. Je vais d’ailleurs adopter un faste scénographique peu habituel pour moi, mais c’est la pièce qui l’exige, pas les circonstances.
Au niveau des choix artistiques, justement, qu’est-ce qui fait la particularité d’un théâtre populaire ?
D’abord, il faut que le metteur en scène pense que le théâtre se termine par la salle. Le public, contradictoire et mosaïque, est anonyme, c’est un auditoire silencieux, réuni pour écouter un poème. Alors oui, ce sera plus Le Cid de Corneille, plus facile à entendre, que Bérénice de Racine. Si l’on considère les différents directeurs qui se sont succédé, il y a des esthétiques qui nous éloignent, mais nous avons tous cette conception du théâtre tel qu’il émerveille. Avec un soin particulier à la finition des décors, au travail du son, de la lumière et des costumes, et cela n’empêche absolument pas un plus grand ascétisme scénique. Après, il existera toujours un public blasé qui éprouvera le besoin de se débarrasser des apprêts du théâtre ; eh bien, nous nous adressons à tous les autres. Le théâtre populaire, c’est peut-être cela, j’aime que le spectateur vienne vivre une expérience exceptionnelle, qu’il savoure l’idée d’aller au théâtre, dès avant, dans sa chambrette, en se préparant. Je suis esthétiquement assez éloigné de Patrice Chéreau, mais nous avons cela en commun. La notion de service public se situe là, aussi. Car il ne s’agit pas pour nous d’en donner pour son argent au spectateur, mais beaucoup plus, c’est de l’ordre du don. Dans ce nouveau théâtre, avec une brasserie qui pratiquera des prix corrects, un hall d’entrée tellement beau, une superbe salle de spectacle, confortable, tout doit être au mieux pour l’accueil du public, et pour faire de ce moment où il vient au TNP un grand moment.
Vous aussi, vous allez vivre un moment incroyable en inaugurant cette salle, non ?
On essaie de ne pas se laisser déstabiliser par l’instant et l’endroit. On travaille. Mais c’est vrai que ce qui peut nous impressionner, c’est que nous allons, en compagnie d’Hugo, faire les premières traces. Chaque théâtre est hanté par les pièces et les artistes qui les ont données, c’est une grande responsabilité de commencer la patine de ce nouveau théâtre. L’histoire du Théâtre national populaire sera cependant inscrite dans les murs tout frais, grâce à une exposition permanente de photographies de l’ancien Théâtre de la Cité, des directeurs qui se sont succédé, des comédiens fabuleux qui ont fait la réputation du TNP, et de citations des grands textes qui y ont été joués. D’une façon générale, je suis comptable de l’histoire, et je ne confonds pas le présent avec l’éternité, vous savez, le comble de l’amnésique. La présence de Laurent Terzieff avec la troupe en formation du TNP, ce n’était pas le passé, c’était bien un avenir qui se dessinait, ne serait-ce que parce que les jeunes acteurs voulaient devenir Terzieff. La déclinaison vieux-jeunes, sur scène, c’est la vie.
Vous aviez souhaité cette rénovation très vite après avoir été nommé, je crois. C’est aussi une étape importante, pour votre direction ?
Bien sûr. Quand je suis arrivé en 2001, il y a eu une 1re étape, pas toujours simple, d’ailleurs, la transition avec Roger Planchon, 3 ans où nous avons continué à produire ses spectacles. Ensuite, il y a eu la 2e étape, qui a été une réorganisation, de fond en comble. La 3e étape fut la création de Coriolan et de Par-dessus bord, 2 pièces qui feront date, sans doute. Puis les travaux, une période difficile aussi, je n’avais pas de bureau, nous avons dû investir d’autres endroits. Et j’aborde maintenant la 5e étape de ma direction, la dernière, celle de la succession. Attention, je ne suis pas en train de dire que je vais partir cette année, cela peut prendre du temps. Je crois en revanche qu’il est temps d’assurer la pérennité du TNP en pensant à la suite.

Ruy Blas, du 11 novembre au 12 décembre au TNP

Étienne Faye


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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