CATHERINE RINGER
Non, Catherine Ringer n’a pas jeté l’éponge. Malgré l’adversité, malgré le deuil et le vide laissé par la disparition de sa moitié et alter ego Fred Chichin. Heureusement. Car l’égérie des Rita Mitsouko a toujours été à sa place sur scène, diva fantaisiste un brin déjantée capable de pousser la chansonnette quasi dans tous les registres et de tenir la dragée haute à plus d’un. Mieux, même, c’est avec un album solo qu’elle revient, Ring n’Roll (sorti au printemps 2011), qui lui ressemble, tout à la fois triste et joyeux, charnel, groovy, lyrique et encore mélancolique. “Oui, ce sont des chansons dansantes avec Catherine Ringer ! J’ai voulu y mettre de la fantaisie, du suspense, de l’émotion, de la rage, de la musicalité et des paroles qui tiennent debout”, résume-t-elle en riant. Même si, plus grave, elle avoue avoir fait un album de demi-deuil, gris et mauve si on devait lui donner une couleur. 12 titres au final, sur les 17 enregistrés, qui partent dans tous les sens, quasi tous composés sur mesure et joués par la chanteuse (piano, boucles, synthé, guitare, basse). Exception faite de “Rendez-vous, écrit par Coba – accordéoniste électronicien et synthétiseur-man japonais –, avec lequel j’ai travaillé dans les années 19902000. Cette chanson existait déjà, mais en version longue ; elle n’était jamais sortie en France. J’ai eu envie de la mettre sur le disque, car j’en aimais beaucoup la mélodie et les paroles. Et de Mahler.” Ce titre (emprunté à l’adagietto de la Symphonie n° 5), chanson de deuil, d’amour et de vie, clôture pratiquement l’album et s’adresse directement à l’absent, dévoilant la tristesse, le manque de l’être aimé, l’absence, mots poignants qui font mouche sur belle et grande musique. “Ta chère odeur a disparu / Bien que mon âme l’ait retenue / Bien que mon âme ait ton parfum […]” Pirouette. Catherine Ringer n’est pas du genre à s’épancher, les Rita non plus n’ont jamais fait dans le pathos personnel, préférant les textes un peu surréalistes ou trop réalistes, le second degré ou les paroles simplettes mais accrocheuses (“Allez, Andy, quoi / Oh, dis-moi oui !”). “Les lamentos personnels… faut que ça soit vraiment bien ! En fait, dans une chanson, on peut y mettre n’importe quoi du moment que ça sonne bien. Voyez Philippe Katerine et sa Banane ou encore J’aime les bananes de Ray Ventura et son Orchestre, ce vieil orchestre rigolo des 40s !” C’est en tout cas sur un Vive l’amour chaloupé et claironnant qu’elle ouvre le bal. Très ringeresque, pourrait-on dire ! “Ça parle toujours de mort, d’amour, comme dans beaucoup d’albums des Rita. Alors, oui, on peut penser à une certaine continuité, même si le travail sur l’album est complètement différent”, reconnaît-elle. La suite est menée tambour battant, grimpe les octaves, joue du clavier, ondule du bassin, ricane, se fait même espiègle et louvoie dans les genres (un peu rock, pas mal électro, un peu funky, voire même country et toujours gouailleur). “Pour cet album, j’ai suivi mon cœur, ma fantaisie, ma liberté avec l’idée de ‘faire faire faire’ et seulement après j’écoute. Et je juge. Car il y a toujours un moment pour penser, un autre pour agir. Si l’on pense en même temps qu’on agit, on n’est pas dedans. Que ce soit dans un combat, dans une peinture, dans une chanson… Si, au moment où l’on fait, on se juge et on s’analyse, on se bloque soi-même. En France, on a toujours cette tendance à tout intellectualiser.” En anglais, en français, Catherine Ringer chante de sa voix souple inimitable, tour à tour primesautière, pétaradante ou mélancolique, mais toujours puissante. Peut-être la voix est-elle un peu plus grave que par le passé. L’âge, dira-t-elle en riant, puisque la voilà entrée dans le 3e âge ! “J’ai 53 ans, il y a la ménopause ! Oui, j’ai perdu de la hauteur, j’ai une voix plus grave. Mon registre a un peu descendu. Parfois, aussi, avec les grandes émotions, la voix change. Comme lorsqu’on prend brutalement des cheveux blancs. La voix, chez moi, c’était quelque chose de très instinctif au départ. Maintenant je la travaille comme une jolie pierre précieuse qu’on entretient. J’aime bien chanter des chansons, des airs, rien de spécial. Même si depuis 2 ou 3 ans je n’ai plus le cœur à ça… mais ça revient doucement. […] La musique est une grande partie de ma vie. Pour moi c’est une activité ‘humaine’ de base, comme respirer, manger, se reproduire, éliminer, danser, se laver, raconter des histoires, dessiner… Ça permet de rentrer en communication entre nous, humains.” Dernier acte, la scène sur laquelle elle a toujours brillé de mille feux, son ring à elle. “Je suis toujours restée sur scène, ça m’a portée. En 2007, quand Fred est tombé malade, on était en tournée pour Variety. J’ai continué la tournée pendant qu’il s’arrêtait pour se soigner. Ensuite, après sa mort, la tournée a repris en février avec ‘Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more’.” On se doute qu’elle n’a plus rien à prouver, juste se faire plaisir et suivre son cœur. “Je me sens changée, plus assagie… Normal, je suis senior maintenant ! J’ai une certaine sagesse. Il m’est arrivé plein de trucs dans ma vie, j’ai traversé des épreuves, eu des succès… Je crois que j’ai moins d’agressivité, je suis moins sur la défensive, donc je suis moins provocatrice.” Cette fois-ci, elle défend ses morceaux, même si le répertoire Rita est largement revisité. Elle s’est trouvé de nouveaux musiciens, une bande largement rajeunie, dont un certain Raoul Chichin – son (leur) fils – assez bluffant à la guitare. “Ça donne un coup de fouet sur scène, une autre ambiance. Ça nous pousse. C’est très sain. Ça régénère la musique aussi. J’orchestre, il y a des riffs précis, mais il y a malgré tout une certaine liberté d’interprétation.” Et on vous jure que là-haut à Fourvière, en juillet, ce fut un pur plaisir ! Retrouver la Ringer enroulée dans son drapeau du 14 juillet, entonnant un allègre “Allons, enfants de la patrie”, s’époumonant, lançant ses trilles, se déhanchant, lascive, mutine, cabocharde, puis aussi à fleur de peau parce que la chienne de vie est passée par là. Zapping rafraîchissant dans un vaste répertoire, qui évite pourtant les trop gros succès des Rita et nous entraîne avec une énergie communicative du Petit Train à La Sorcière et l’Inquisiteur, de Triton à Jalousie en passant par le décapant Punk 103 ou le sensuel Prends-moi.
Le 23 novembre au Transbordeur
Anne Huguet
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