ARCHIVES INDEX

WAJDI MOUAWAD
DES FEMMES

Quelques mois après sa création à Avignon, Wajdi Mouawad présente la trilogie Des femmes, consacrée à Déjanire (l’héroïne centrale des Trachiniennes), Électre et Antigone, 3 pièces de Sophocle, dont il a décidé de monter progressivement toute l’œuvre connue. Les 2 autres cycles seront consacrés aux Héros puis aux Mourants. Les Célestins de Lyon poursuivent ainsi leur longue complicité avec cet auteur libanais d’origine, québécois d’adoption, dont chaque pièce fait résonner étrangement les fracas du monde d’au- jourd’hui avec les grandes questions mythologiques…

Pourquoi, parmi tous les auteurs antiques, avoir choisi Sophocle ? Et pourquoi TOUT Sophocle ?
J’ai toujours, depuis mes toutes premières lectures, été frappé par la manière dont Sophocle met en scène la démesure des héros et des hommes. La manière dont il s’y prend pour mettre en lien l’aveuglement des hommes, leurs souffrances et leurs douleurs avec la honte et l’indifférence des dieux. Il y a là quelque chose de profondément bouleversant tant il semble capter et restituer notre condition dans ce qu’elle a, à la fois, de sublime et de lamentable. Je sens, à la lecture de Sophocle, que le poète aime les hommes, sans défiance envers les dieux, dont il se refuse à juger la cruauté. Eschyle porte une sévérité, celle de la loi et de la jus tice incompréhensible et imposante qui écrase tout destin, et chez Euripide je trouve trop de cynisme à mon sens, trop de haine envers les dieux, trop de colère. Et j’aime les aventures qui ressemblent à L’Île au trésor… Partir sans savoir quand on va revenir. J’aime la longue fréquentation du théâtre de plusieurs individus autour du même projet. J’ai aimé, en lisant Sophocle, voir naître un auteur. Les 7 tragédies marquent des époques différentes de sa vie, entre 27 et 82 ans. On pouvait dès lors imaginer Sophocle comme un jeune auteur contemporain qui déploie son œuvre.
Est-il intéressant pour les spectateurs de voir les 3 pièces qui composent Des femmes ou peuvent-elles être vues indépendamment l’une de l’autre ? Qu’est-ce qui les relie et en fait l’unité, voire la progression ?
Ce sont de grandes héroïnes qui traversent le 1er opus intitulé Des femmes. Entre les lois de la nature et celles des hommes, le destin de chacune de ces femmes est scellé par ses choix ; qu’il s’agisse du désespoir de Déjanire en amour, du désir de vengeance d’Électre dans sa famille ou de la soif de justice d’Antigone au sein de la cité. Ce sont des guerrières, au 1er sens du terme. Et c’est pourquoi j’ai eu envie de relier ces aventures… Mais, bien entendu, le spectateur peut choisir de les voir séparément !
Vous mettez souvent en scène vous-même ce que vous écrivez. Mettre en scène un autre auteur représente-t-il une contrainte supplémentaire ? Dans quelle situation vous sentez-vous le mieux en tant qu’ar-tiste ?
Depuis 15 ans, j’étais dans l’aventure de la création. J’ai eu envie de traverser un autre auteur que moi-même, qui me permettrait de me reposer ces questions d’une autre manière. L’idée est de se plonger, avec la même équipe, dans l’univers de Sophocle, de le prendre à bras-le-corps, de le regarder, 2 500 ans après, comme un auteur contemporain dont on monterait l’intégralité, de la 1re pièce jusqu’à la dernière, et qu’on verrait devenir le génie qu’il est.
Dans Le Sang des promesses, les figures mythiques d’Œdipe, d’Électre et bien d’autres apparaissent sous vos personnages. En quoi les questions auxquelles ils sont confrontés nous concernent-elles encore ?
Je préfère vous évoquer les héroïnes de Sophocle, car je suis en pleine réflexion à ce sujet… La femme est devenue multiple. Elle n’est pas la même, elle n’est plus réduite à un rôle social, elle est devenue irrémédiablement puissante dans sa fureur, sa parole, son geste et sa grandeur. Même si tout cela n’est malheureusement pas encore assez reconnu, elle est en marche avec une détermination qui fait comprendre que l’humanité n’a pas le choix, n’a plus d’autre choix que d’entendre le féminin dans ce qu’il a de plus mystérieux s’absorber à l’intérieur du monde. Antigone, Électre et Déjanire sont de tout temps. Elles sont là, avec nous. Antigone, c’est vous par le simple fait d’être femme au XXIe siècle ; c’est en soi un geste de résistance. Mais ce geste est à présent entendu avec force, contrairement peut-être au siècle dernier.
Peut-on dire de votre théâtre qu’il est un théâtre de la douleur ? Et comment le développeriez-vous ? (Je pense ici à votre blog dans lequel vous comparez l’artiste à un scarabée qui “se nourrit de la merde du monde”…) Comment réussissez-vous à trouver l’équilibre avec le pathos ?
J’ai toujours, dès l’enfance, été frappé par la manière avec laquelle un auteur met en scène le tragique. C’est une vieille obsession : comment aborder la question de la souffrance, la douleur ? Oui, il s’agit d’une chose qui m’interroge. Quant à votre référence au scarabée, elle vient également de mon autre passion : les insectes…

Du 9 au 19 novembre au Théâtre des Célestins

Trina Mounier


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JANVIER N°166
Blaise Adilon
Israël Galvan
Anne-Emmanuelle Davy
Turak Théâtre

FÉVRIER N°167
Mourad Merzouki
Maguy Marin
Sylvie Mongin-Algan
Milkimee

MARS N°168
Richard Brunel
Jazz à Vaulx
Anticodes
Le MAC Lyon

AVRIL N°169
Mathurin Bolze
Assises Internationales du Roman
Têtes Raides
Daniel Kawka

MAI N°170
Printemps de Vienne
Musiques innovatrices
Xavier Aumage
Marie Desplechin

JUIN/JUILLET N°171/172
Thomas Cadène
Rue des Artistes
Fort en Jazz
Aluna Festival

SEPTEMBRE N°173
Alice et Mathilde Burgière
Serge Dorny
Jean Lacornerie
Roland Auzet
Arnaud Meunier
Cathy Bouvard
Sens Interdits
Roland Schimmelpfennig
Thiérry Frémaux
Art Contemporain

OCTOBRE N°174
Biennale d'Art Contemporain
Christian Schiaretti
Rodolphe Burger
Rhino Jazz(s) Festival

NOVEMBRE N°175
La Ferme du Vinatier
Catherine Ringer
Wajdi Mouawad
Une histoire de l'esclavage

DECEMBRE N°176
Dominique Hervieu
Yuval Pick
Maryse Delente
Denis Plassard