MOURAD MERZOUKI
De la rue à la scène, le chorégraphe de la compagnie Käfig s’est inventé un parcours exemplaire. 16 pièces en 14 ans, 2000 représentations dans 45 pays et plus d’un million de spectateurs, de quoi donner le tournis. Mourad Merzouki, le petit danseur de St-Priest, a bien grandi ! Dans une quête incessante, ce travailleur acharné ne cesse de renouveler le langage du hip-hop en le confrontant à d’autres esthétiques et d’autres langages chorégraphiques. Récital, Terrain Vague, Agwa ou le génial Boxe Boxe, la liste est longue et pose une signature hors norme d’un chorégraphe défricheur et ouvert à tous les possibles.
La carte blanche n’est pas un exercice facile… et a bien failli se transformer en page blanche, pour moi le gamin de Saint-Priest, plus à l’aise sur le bitume que sur les bancs d’école. Et parler du sens de mon travail alors qu’en tant que danseur et chorégraphe, mes mots sont des mouvements, cela relevait du véritable casse-tête. Alors je me suis donné quelques pistes à partager en revenant notamment sur ma dernière création, Boxe Boxe.
J’ai eu envie de faire le lien entre ce que je vis au quotidien et des choses liées à mon enfance ; ce que j’ai ressenti petit et ce que je vis en tant qu’adulte me permet de prendre du recul et de la perspective. C’est le cas de cette dernière création avec l’univers de la boxe, côtoyé de nombreuses années, mais c’était également le cas dans mes pièces précédentes comme Terrain vague, qui m’a replongé dans les arts du cirque, de Dix versions où je souhaitais questionner et m’interroger sur mon propre rapport à la diversité et à l’autre. Pour Boxe Boxe, j’ai imaginé un spectacle chorégraphique autour de cet art noble. C’était un vrai défi de réconcilier la danse avec le sport, mais j’avais vraiment à cœur de chorégraphier cet art qui m’a tant apporté dans mon éducation en termes de discipline, dans ma propre construction, dans mon rapport aux autres.
Je me nourris sans cesse du quotidien, du mien mais aussi de celui des êtres que je rencontre à travers mes voyages. C’est cela qui déclenche chez moi l’acte créatif. Ce sont ces déplacements sur le territoire – qu’il soit dans ma ville, une ville indienne, chinoise, brésilienne – qui me donnent l’envie de créer, de proposer un spectacle. Pour créer, j’ai aussi besoin de m’appuyer sur une équipe que je connais. Je suis très sensible à cette fidélité artistique, tout en essayant à chaque fois d’amener un élément novateur. Il m’est vital de m’entourer de personnes qui comprennent ma démarche – et cela prend du temps à construire. J’ai un noyau dur autour de moi, qui m’entraîne aussi vers d’autres univers que le mien. La diversité de nos histoires me force à me remettre sans cesse en questionnement, à être sans cesse sur la brèche. Les collaborateurs comme Kader Belmoktar pour la danse, Yoann Tivoli pour la lumière, A’SN pour la musique, Benjamin Lebreton pour la scénographie ne sont pas tous issus du mouvement hip-hop : des avis et sensibilités différents et parfois sources de débats… C’est véritablement la diversité de ces parcours qui fait la force d’un projet. Je m’attache à les rendre complices dès le départ et à ne pas attendre le 1er jour de répétition. Je suis avide de leurs réactions pour creuser ma propre réflexion. Pas question de travailler tout seul avec mon cahier dans mon coin ! La confrontation et le partage me permettent, en creux, de mieux cerner ce vers quoi je veux tendre.
Danser et chorégraphier des spectacles me donnent le sentiment d’appartenir à la société : par mes créations, j’apporte une réflexion, je suscite un intérêt. Je dois avouer que cela me fait sentir “citoyen” – sentiment qui n’existait pas lorsque je n’étais encore qu’un ado. Je fais partie d’une génération disposant d’une double culture, d’un double territoire, et j’ai partagé les doutes de ceux de ma génération, originaires d’un autre sol que la France. L’acte créatif me permet d’avoir ma place et de proposer un point de vue, un regard, une sensibilité qui est la mienne en tant qu’être humain dans cette société. La pratique du hip-hop m’a aidé en ce sens. J’ai toujours essayé, à travers mes spectacles, de partir de cette danse jeune venant de la rue, pour démontrer que c’est une danse qui aujourd’hui peut aller à la rencontre d’autres univers artistiques. Je crois pro fondément que cette pratique recèle en elle suffisamment de matière artistique et de qualités intrinsèques pour en faire un spectacle total. À partir de mon histoire, de la rue, du hip-hop, j’emmène le spectateur ailleurs. Je ne crée pas pour “plaire” ou répondre à une commande ; j’assume pleinement mes envies. Bien sûr, toucher un public plus large, des générations diverses est important pour moi. Ce que la danse m’a appris le plus, c’est d’ailleurs de me rapprocher des autres, de créer des contacts nouveaux, inattendus, d’être ouvert sur le monde. Je suis heureux quand les spectateurs sortent de la salle l’œil brillant, mais je le suis encore plus lorsque ce qu’ils ont vu sur le plateau a suscité en eux une réflexion, une critique, un questionnement, quand ils ont vu leurs codes bousculés.
Je suis extrêmement sensible à ce rapport au public, car mon histoire se situe aussi dans cette problématique de rassembler les gens, les générations. C’est pourquoi je tiens à proposer un niveau de lecture très large. Je crois que c’est en grande partie ma formation à l’école de cirque qui m’a appris que le spectacle s’adresse aux petits comme aux grands, aux néophytes comme aux amateurs. C’est une préoccupation qui est restée présente en moi.
Tout le travail que je mène depuis de nombreuses années sur le territoire, à travers le défilé de la Biennale de Lyon, Jour de fête à Créteil, mais aussi les actions de la compagnie dans les prisons, le milieu hospitalier, est primordial dans mon parcours. Loin de vouloir faire l’animateur, je m’efforce au contraire d’apporter une dimension artistique, culturelle à ce public qui ne va pas forcément voir des spectacles, d’imaginer sans cesse des projets exigeants artistiquement. Inventer des codes, un langage, n’est pas toujours facile, mais je crois que l’on peut inventer quelque chose ensemble : les expériences réalisées l’ont démontré. C’est à chaque fois un vrai pari, mais ça me plaît. Cela rejoint mon goût et la nécessité d’être sur le terrain, de passer du temps avec ces gens. C’est une manière de ne pas me détacher de la réalité de la société, ne pas couper le cordon de mon histoire et de celle apprise avec la culture hip-hop. De ne pas perdre de vue ce va-et-vient entre rue et scène, de rester dans la construction du dialogue.
Je ne me suis jamais dit “J’aimerais aller là, sortir de la rue” ou que mon travail soit orienté dans telle ou telle direction pour entrer dans les théâtres. Si l’on m’avait dit en 1996 que je présenterais une pièce avec des musiciens classiques un jour, je n’y aurais peut-être pas cru ! J’apprends à être chorégraphe au jour le jour ; je suis sans cesse en invention, en construction, et beaucoup se fait au gré des rencontres, avec l’âge. Mon rapport à d’autres pratiques chorégraphiques, au silence, aux costumes, au décor a profondément changé. Et je crois que cela a été le cas pour un grand nombre de chorégraphes issus du milieu hip-hop. Je me sens faire partie de ces artistes du moment, je porte une partie de cette histoire de la danse hip-hop. Je suis d’ailleurs intimement convaincu que le hip-hop a bousculé la danse en général en lui donnant d’autres perspectives, une autre dimension. Je porte tout cela dans mon parcours. Aujourd’hui, je me considère d’abord comme chorégraphe ; et non comme danseur-chorégraphe estampillé hip-hop. Restons ouvert, disons chorégraphe tout court ! À une époque, les chorégraphes Kader Attou, Anthony Egéa, Farid Berki, Céline Lefèvre, Anne Nguyen et Mourad Merzouki… étaient tous mis dans le même sac ; ce n’est que du hip-hop. Aujourd’hui, on parle du style Attou, du style Egéa : c’est une nouvelle étape, le champ se précise !
COUPS DE CŒUR
Livre : Ce que le jour doit à la nuit, Yasmina Khadra – sur fond de guerre d’Algérie, une histoire d’amour qui se perd, se cherche, se retrouve. Va-t-il retrouver cette jeune Française ? Il l’a aimée, l’aimera-t-il encore et toujours ? J’ai aimé sa capacité à croire en cette histoire d’amour en dépit des bouleversements historiques. Disque : Para além da saudade, Ana Moura – ces mélodies mélangeant fado et musiques actuelles me ramènent à des souvenirs du Brésil. Elles créent en moi des sensations d’apaisement. Film : Les Évadés, Frank Darabont – incursion dans le milieu carcéral, une distribution parfaite, un scénario bien ficelé où tout ce qui se passe paraît incroyable tout en étant totalement ancré dans le réel. Une implacable démonstration de la cruau té de l’être humain poussé à son extrême.
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