DOMINIQUE HERVIEU
“Passer
de la vitrine
à la fabrique”
La danseuse et chorégraphe Dominique Hervieu, qui dirigeait depuis juin 2008 le Théâtre de Chaillot avec José Montalvo, a donc succédé à Guy Darmet, fondateur de la Maison de la danse (1980) et de la Biennale de la danse de Lyon (1984), au 1er juillet dernier. L’héritage est lourd, mais Dominique Hervieu, ovationnée par le public lyonnais lors de la création en 2008 des 2 volets de sa dernière chorégraphie, Gershwin à la Biennale, et Porgy and Bess à l’Opéra, a le vent en poupe ! En amont du grand projet de Maison de la danse 3e génération à la Confluence, elle veut voir émerger une vraie création “made in Lyon”. Ce sera sa marque de fabrique.
Pourquoi donc avoir quitté le “temple de la danse” à Paris ?
À Lyon, il existe un dispositif mixte, c’est-à-dire une Biennale autour de la création artistique et une Maison de la danse, ce qui permet d’avoir les 2 rythmes : la régularité d’un travail de fond et une sorte de parenthèse d’exception culturelle qui convie les plus grands créateurs du monde, dotée à la fois d’une dimension internationale et d’une dimension créative. C’est l’idéal ! Tous ceux qui ont un théâtre rêvent d’avoir un festival, et inversement… Moi, j’ai désormais les deux. Par ailleurs, Lyon a une capacité de créativité que je sens plus souple, plus rapide, comparée à Paris, où il existe plus de lourdeur institutionnelle.
Vous n’aviez pourtant pas postulé à la direction de la Maison de la danse ?
La véritable histoire, c’est qu’en 2008, lorsque Guy Darmet a eu son accident cardiaque, il m’avait appelée en me disant : “J’ai trouvé mon successeur… C’est vous !” Guy Darmet connaissait très bien notre œuvre, avec José Montalvo, et nous avions également été repérés par le public lyonnais. Son argument était donc de dire : “Votre œuvre, c’est un peu à l’image de la Maison de la danse”, c’est-à-dire le métissage, l’accueil de toutes les cultures, la dimension très contemporaine, le plaisir du public. Or, en 2008, on venait de me proposer la direction du Théâtre national de Chaillot et je l’avais acceptée. Comme vous le savez, 3 ans plus tard, le jury, réuni en février 2010 pour étudier la liste des 5 candidats susceptibles de prendre la direction de la Maison de la danse de Lyon, n’est pas parvenu à se mettre d’accord sur un nom. Guy Darmet m’a alors rappelée. J’avais presque 3 années de direction de Chaillot, qui s’étaient d’ailleurs très bien passées et se soldaient par une réussite en termes de fréquentation, d’image du Théâtre, etc. Le bilan était satisfaisant, et comme ce n’était pas mon objectif de rester 10 ans à Chaillot, j’ai dit oui à Lyon.
À Chaillot, vous travailliez en tandem avec José Montalvo. Désormais, vous êtes seul maître à bord de la Maison de la danse. Est-ce plus confortable, plus complexe ?
À Chaillot, j’étais directrice générale, et José était directeur artistique. Ce compagnonnage avec José, cette très grande amitié qui nous lie, a véritablement structuré mon parcours. Mais, au Théâtre de Chaillot, j’as-sumais déjà seule les responsabilités !
Guy Darmet vous laisse “un héritage lourd mais beau”, selon vos propos. Qu’allez-vous en faire ?
Il y a déjà ce grand projet de Maison de la danse 3e génération à la Confluence, prévu en 2016. Actuellement, la Maison de la danse est une vitrine, de très grande qualité internationale, mais c’est une vitrine. Il faut donc qu’elle devienne une maison de création, que des œuvres naissent sur ce plateau-là, qu’il y ait de la production, un suivi des équipes artistiques. Nous devons passer de la vitrine à la fabrique. La force de la fabrique, c’est que l’on puisse devenir prescripteur : si des œuvres naissent à Lyon, la ville deviendra un lieu incontournable pour la danse, en termes de moyens, parce qu’il y aura de grands artistes internationaux qui produiront, et en termes de visibilité, parce qu’une première mondiale d’un très grand chorégraphe, ça marque ! Lyon est une ville moderne, il faut donc retrouver cette force créative.
Et le travail avec le public ?
C’est très important, c’est même un peu mon dada ! J’ai eu toujours, dans ce sens, une attention renforcée, militante, sur les plans politique et esthétique, car la jouissance des œuvres pour tous est inscrite dans la convention des Droits de l’homme. Je souhaite aller vers ceux qui sont exclus et les conduire à l’art. Cela se travaille, par la médiation, en allant dans les entreprises, les collèges, pour décomplexer le public dans son rapport à l’art.
Faites-vous un lien entre cet élan et votre vocation première pour la danse ?
Non. Mais ma vocation pour la danse est quelque chose d’un peu mystérieux, entre la découverte de soi et une exigence pour soi-même, dans une discipline d’expression.
Avez-vous “baigné” dans la danse étant enfant ?
Je n’ai pas eu de rapport particulier à l’art par ma famille. Mon père est banquier, et ma mère, professeur de comptabilité. Non, je pense que ce sont les mystères des parcours, avec la naissance soudaine d’une passion qui réclame une force de dépassement pour sa pratique. Sauf que, pour créer, cette pratique-là s’appuie sur l’imaginaire et l’introspection. Mon parcours a surtout été marqué par ma rencontre avec José Montalvo, alors que j’avais 18 ans. Il disposait d’un background de danse moderne, d’improvisation… C’est lui qui m’a initiée à ces pratiques de recherche en danse.
À votre tour, avez-vous l’ambition d’initier le jeune public à la danse ?
À la Maison de la danse comme à la Biennale, il y a déjà une programmation de qualité pour le jeune public. Il faudrait cependant pouvoir ouvrir celle-ci à un plus grand nombre. Malheureusement, à la Maison de la danse, tous ceux qui veulent venir ne le peuvent pas. D’où le projet de Maison de la danse 3e génération ! À côté de cela, accueillir le jeune public passe aussi par un accompagnement sur l’œuvre, que nous avions nommé “l’art d’être spectateur” à Chaillot : le but est de donner des clés, de créer un environnement sensible et réceptif autour des œuvres. Il ne s’agit pas de proposer la consommation sèche d’un spectacle, mais d’ap-porter aussi des références, d’expliquer les éventuels rapports de l’œuvre à la société, de décrire le croisement des arts, ou encore d’expliciter des pratiques artistiques. À Chaillot, j’ai beaucoup travaillé ainsi et fait circuler le jeune public entre un spectacle de danse et un musée, un spectacle de danse et le cinéma, etc. Ce qui m’intéresse, c’est d’élaborer une culture générale en s’appuyant sur un mélange des arts, mais aussi de “déghettoïser” les univers culturels. C’est ce que j’avais expérimenté, par exemple, entre le hip-hop et une œuvre du Louvre… Ce qui est important, c’est de relier le sensible au savoir.
Concrètement, vous allez jeter des passerelles avec les musées, l’institut Lumière ou autres ?
Oui, car nous avons la chance, à Lyon, de disposer de très belles institutions dans tous les arts. À cela s’ajoute une perle : il s’agit de Numéridanse, un travail extraordinaire de captation de tous les spectacles, mené par Charles Picq, et qui a permis de créer une vidéothèque dédiée à la danse et consultable en ligne, la première du genre en France. À partir de cela nous allons créer des dossiers pédagogiques, accessibles aux scolaires, mais également à tout public.
Stimuler la curiosité esthétique, c’est votre credo ?
Oui. Et, comme en création artistique, j’aime beaucoup travailler sous forme de contraires, c’est-à-dire relier le populaire et la recherche, le sensible et le savoir, le réflexif et le festif. Ce qui est important, c’est de constater qu’à partir d’un point nous pouvons explorer des univers a priori contradictoires. Par exemple, d’une œuvre très populaire, immédiatement accessible, y compris dans le plaisir qu’elle procure, nous pouvons rallier des univers plus hermétiques ou exigeants, qui demandent de la concentration et de l’étude.
Ces nouvelles lignes directrices vont-elles se retrouver en filigrane de la Biennale de 2012 ?
Oui. La Biennale sera plus resserrée, sur 17 ou 18 jours, pour justement apporter un côté ébullition, précipité d’œuvres… Après il y aura des créations “made in Lyon”, à l’Opéra, aux Subsistances, à l’Ensatt, au TNP, au Toboggan, qui mettront leur plateau à disposition pour que des œuvres naissent. Ce qui m’intéresse, c’est de créer une grande diversité dans le programme pour que les spectateurs éprouvent une gourmandise, aient envie de tout voir. En parallèle, j’aimerais aussi proposer des rencontres, une agora sur les enjeux de l’art contemporain, une réflexion sur ce qui en fait le moteur politique, esthétique et social. Et puis il y aura, bien entendu, le grand défilé, qui gardera la marque Darmet. Pour la 1re édition, j’en cosignerai la direction artistique avec Mourad Merzouki.
Le fil rouge portera-t-il aussi votre griffe ?
La Biennale 2012 aura pour thème “Entre terre et ciel”. L’idée que je souhaite développer est effectivement celle du dépassement, de l’élévation collective au travers du mouvement…
La 15e Biennale de la danse se tiendra du 9 au 30 septembre 2012
Caroline Faesch
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