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SERGE DORNY
PASSIONNÉ D’OPÉRA

Alors qu’une nouvelle saison se profile àl’horizon de la grande maison ornant laplace de la Comédie, nous avons rencontréun authentique passionné d’opéra pour enparler : Serge Dorny, son directeur général.


On n’a eu de cesse de parler d’ouverture de l’Opéra de Lyon depuis votre arrivée en 2003…
Vous savez, l’ouverture, ce n’est jamais gagné, et le jour où l’on proclame que l’on est ouvert, on commence à se fermer… Il faut donc s’interroger quotidiennement : comment ouvrir davantage cette maison et, cela va de pair, comment l’enraciner dans la cité. Elle ne sera ainsi jamais suffisamment ouverte, car il y aura toujours des choses à inventer. Il m’importe surtout que l’on comprenne bien que l’Opéra est un lieu pour tous. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde viendra à l’Opéra, mais que tout le monde est à même de s’approprier l’Opéra. C’est ainsi que nous avons imaginé des initiatives qui vont dans ce sens, à travers les spectacles que nous proposons, l’action culturelle et citoyenne que nous menons, par exemple dans certains quartiers que l’on qualifiera de “fragiles”, les journées portes ouvertes, la vidéotransmission gratuite de certains opéras dans 15 villes de la région, etc.
Vous éditez ainsi, dans la plaquette de cette nouvelle saison, une sorte de manuel décomplexant de la 1re fois à l’Opéra : il est plus que jamais question d’attirer un nouveau public ?
Actuellement, le public de l’Opéra de Lyon est constitué de seulement 23 % d’abonnés ; disons d’aficionados qui connaissent sûrement cette maison depuis longtemps. Cela veut dire que 77 % des places disponibles le sont véritablement pour tout le monde, et cela nous oblige d’emblée à communiquer sur le sujet. Et lorsque l’on sait que 52 % de notre public a moins de 45 ans, cela signifie que nous touchons progressivement toutes les générations qui composent la cité et que l’opéra n’est sûrement pas un genre du passé ; il s’inscrit désormais pleinement dans le monde d’aujourd’hui et de demain.
En parlant de la cité – peut-être au sens grec ancien du terme –, vous avez ainsi mis “sur le devant de la scène” votre démarche citoyenne, et l’on ne vous attendait pas, par exemple, dans les prisons…
La prison est une composante de la cité telle que vous la concevez, et il nous importe d’être présent partout. En l’espèce, l’ouverture est synonyme d’enrichissement, parce que cela nous questionne : et maintenant, comment fait-on ? Et pourquoi le fait-on ? Ainsi devons-nous essayer constamment de trouver une pertinence à notre action.
Il semblerait que ce questionnement et cette quête de sens (comme vous l’avez déclinée dans la nouvelle plaquette) soient inhérents au genre opéra, tel qu’il nous apparaît depuis des siècles ?
Oui, mais cela s’était perdu dans la seconde moitié du XXe siècle. À partir du moment où le genre opéra s’est mis à “célébrer le passé”, il s’est indubitablement perdu… Ce qui n’était pas le cas, disons, jusqu’aux années 1930 : en jouant du Strauss ou du Puccini à cette époque, on jouait vraiment de la musique contemporaine. Ensuite on a coupé le fil, à trop vouloir vivre l’opéra dans une sorte de nostalgie.
En suivant le fil rouge de votre programmation : hier à travers l’errance, et aujourd’hui avec la quête, on pourrait interpréter d’emblée que l’audace est désormais une donnée, certes immatérielle, mais indissociable de l’Opéra de Lyon ?
Il est primordial pour chaque institution culturelle d’avoir une identité forte, et, nous concernant, un label Opéra de Lyon, une signature avérée. Cela nous permet simplement d’exister, d’être reconnu et de pouvoir nous exporter. Et cette signature telle que nous la concevons aujourd’hui doit conjuguer excellence artistique et ouverture ; c’est dire accessibilité de la maison au plus grand nombre. Ensuite, c’est une question de dosage. Il y a d’abord l’histoire de cette maison à prendre en compte, avec ses moments de rire et ses moments de pleurs. Je ne l’ai pas inventée. Et, la connaissant en partie, j’ai souhaité trouver un juste équilibre entre les répertoires connus, ceux à redécouvrir et la création contemporaine. J’ai pensé ensuite qu’il fallait souligner l’importance du théâtre et de la mise en scène, qui traditionnellement dans cette ville, depuis un certain Roger Planchon, ont connu leurs lettres de noblesse. Ainsi, l’opéra tel que je le conçois n’est pas seulement un art du chant, et il doit réaliser un savant équilibre entre théâtre et musique. Et puis, il y a toute la “dramaturgie du répertoire”… ce qui induit un choix à faire chaque année parmi 60 000 pièces. Alors, comment fait-on ? On prend un Mozart, un Verdi, voire un Wagner, et après ? Bien sûr que non : nous travaillons différemment, en choisissant chaque année un thème qui va nous servir de cadre et qui nous oblige à réfléchir à la pertinence de l’ensemble des pièces que nous présentons. Il n’est pas question d’être didactique, mais simplement de donner des pistes à celles et ceux qui viendront à l’Opéra. In fine, l’idée est d’utiliser le passé en contribuant à l’avenir. En s’appuyant sur un public à la curiosité extraordinaire. Il aimera certaines pièces et d’autres moins, mais c’est le lot de toutes les programmations.
Et vous programmez en ouverture de cette saison un nouveau ballet de Maguy Marin
Il s’agit aussi pour nous de cultiver une certaine fidélité avec des personnes qui ont travaillé avec l’Opéra à travers le temps. Et force est de constater qu’avec cette femme formidable, nous avons une histoire commune. Ainsi allons-nous simplement essayer de l’accompagner, sachant qu’il n’est pas question de formaliser son processus créatif. Et cela vaut pour toutes les personnes avec qui nous avons un passé. J’ajoute que la fidélité dont je vous parlais est réciproque ; cela veut aussi dire que lorsque l’on dit non, on le dit avec amour.
Quant aux choix de programmation, de Wagner (avec Parsifal, un opéra de 5 h 30) jusqu’à La Vie parisienne d’Offenbach… ne pourrait-on pas évoquer une sorte de grand écart ?
J’assume complètement cet éclectisme, et je pense de surcroît que proposer un éventail relativement large quant au répertoire fait justement partie de cette ouverture dont nous parlions, mais cette fois d’un point de vue esthétique.
Cela signifie qu’aujourd’hui encore plus qu’hier, “musiques” s’écrit bien avec un “s” ?
Absolument. Et c’est vrai qu’en programmant cette année Puccini, La Vie parisienne ou le 1er opéra (Terre et cendres) de Jérôme Combier, etc., nous présentons des univers sonores très différents. Des univers qui renvoient souvent à des histoires humaines dans ce qu’elles ont de plus tragique. Et puisque vous parliez de choix quant aux œuvres présentées, l’un des 1ers critères est que ces histoires sont aussi les nôtres : on peut s’y reconnaître et elles sont matière à réflexion. J’ajoute que l’histoire de La Vie parisienne me semble toujours aussi pertinente. En schématisant : certes, Paris sera toujours Paris, mais derrière les paillettes il y a un vide humain immense…
Venons-en au festival Puccini Plus, et aux raisons qui vous animent pour présenter des œuvres dans leur intégralité. Nous allons en effet présenter 3 œuvres de Puccini ; trois œuvres à part entière, très différentes et rarement présentées ensemble. Puccini les avait pourtant composées à la même époque (dans les années 1917-1918) et réunies en un triptyque. Et concernant 1917-1918, il faut bien comprendre qu’il s’agit là d’une période de fracture, bien sûr historique et politique, mais aussi esthétique ! Alors que le postromantisme touche à sa fin. Que l’homme est à la recherche de lui-même, et qu’il va connaître des bouleversements fondamentaux tant en matière de psychanalyse que concernant les arts confondus : peinture, littérature, musique, etc. Présenter ainsi ces trois œuvres, qui seront à chaque fois combinées avec celles d’autres compositeurs (Schoenberg, Hindemith et von Zemlinsky), c’est présenter des ambiances contrastées qui, d’une part, témoignent de l’histoire d’une époque cruciale et qui, d’autre part, racontent des histoires humaines intemporelles.
Concernant Chostakovitch, si je vous dis qu’il est peut-être le plus tourmenté des compositeurs russes, mais pas forcément le plus accessible ?
Et pourtant… Chostakovitch avait ce don de sublimer des mélodies très simples. Pour l’exemple : on lui avait un jour demandé d’orchestrer Tea for Two. Il s’exécuta en 4 minutes et ce fut grandiose. Quoi qu’il en soit, sa musique ne laisse pas indifférent. Quant à cette pièce (Le Nez) que nous proposons, rappelez-vous qu’il l’a écrite dans les années 1920 : les auteurs russes avaient sûrement à cette époque la plus grande liberté artistique qu’ils n’aient jamais eue !
Quoi que ce soit à ajouter ?
Que cette nouvelle année soit synonyme de belles rencontres. Entre le public et les œuvres, mais aussi entre le public et nous-mêmes. Je souhaite que l’Opéra de Lyon soit une maison d’échanges. C’est ce qui nous fera avancer.

Laurent Zine


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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