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L’humain selon KARELLE PRUGNAUD

Une soirée, 2 spectacles, c’est ce que nous proposent les Subsistances. Mais après tout, ce luxe deviendrait presque une habitude dans cette institution lyonnaise du spectacle vivant, qui aime le cirque, la danse et le théâtre, en produit et en montre toute l’année. “Manga2”, c’est justement un spectacle de danse signé Jeremy Wade, une pointure, me souffle-t-on, Berlinois d’origine new-yorkaise, qui s’est bien sûr intéressé au manga, au monde ultra-niais du kawaï, dans sa création There is no end to more, dont le titre (“Il n’y a pas de fin au toujours plus”) pourrait bien suffire à en expliquer l’argument. C’est une chorégraphie – pour adultes – imaginée pour son interprète Jared Gradinger, sur une musique électronique signée Brendan Dougherty. Et puis, “Manga2”, c’est aussi un théâtre mâtiné de cirque, Kawaï Hentaï, par Karelle Prugnaud. La metteuse en scène lyonnaise travaille sur les masques, l’animalité, les corps. Elle interroge les désirs en filmant les corps ou en les confrontant, peints, fardés, masqués, pour en tirer de la bestialité, elle cherche “l’homme à sa source”, dit-elle, l’homme nu. Je la rencontre au bord de la place Carnot, je la vois débouler de Perrache sous un parapluie fauve et sur de hautes chaussures noires, rutilantes de pluie. Son rouge qui lui dessine délicatement les lèvres se fend d’un sourire : “Vous êtes de 491 ?”, me demande-t-elle. Dans un café de la place Carnot où nous nous abritons, quelques questions à Karelle Prugnaud.

Karelle Prugnaud, pouvez-vous nous mettre dans l’ambiance de votre Kawaï Hentaï ?
Le kawaï est cet univers sucré des mangas japonais, où les petits garçons tout mignons, timides, sont amoureux de jolies petites filles candides avec de longs cils et de grands yeux translucides. Le hentaï, c’est à peu près la même chose, mais confrontée à l’organe de l’adulte. Il faut se rendre compte qu’au Japon, c’est un véritable mouvement, un fait de société. Certaines personnes décident de vivre au quotidien le fantasme né de cette culture du dessin animé, du jeu électronique, des poupées. On les appelle des otakus. Ils vivent dans des pièces de 5 ou 6 mètres carrés, ils se déguisent dans le personnage qui les fascine ; j’ai créé un spectacle déambulatoire, avec plusieurs tableaux où le public sera invité à rencontrer des otakus. Ce sera une sorte d’hôtel otaku. J’ai aussi demandé à des comédiens amateurs de jouer ce qu’on appelle les dollers. Ce sont des gens assez âgés qui ne sont plus vraiment crédibles dans leur déguisement et, donc, se font construire d’énormes masques en plastique.

Ce sont de véritables travestissements, car ce sont souvent des garçons sous le masque de fille…
Oui, mais pas forcément le signe d’une homosexualité. Plutôt d’une sexualité transformée, déterminée par le manga. Beaucoup de jeunes Japonais sont éduqués sexuellement avec les dessins animés. Il existe, donc, dans le prolongement de ce goût, les mangas hentaï, des dessins animés pornographiques, dont les personnages ressemblent trait pour trait aux personnages kawaï, lisses, naïfs, sans poils. Dans une société très fermée, normée, ce sont de jeunes adultes qui se sont formés au désir en fantasmant les petites culottes blanches sous les jupettes et en s’identifiant au petit garçon qui n’osait pas, dans les histoires qu’ils voyaient enfant, aborder les petites filles.

C’est assez pervers, non ?
[Rire.] En effet. Ce qui m’intéresse, dans cet univers qui paraît tellement doux, c’est ce qui sourd, l’animal humain. Car on a beau se vouloir autre, en se vêtant, en se lavant, si on ne le fait pas pendant deux jours on pue. Notre animalité, voilà un objet de travail fascinant. J’ai par exemple imaginé le tableau d’une contorsionniste, Sylvaine Charrier, avec des poulpes, elle se tordra dans tous les sens avec leurs tentacules visqueux sur elle ; je ne lui ai pas encore dit, j’espère qu’elle va accepter [rire]. Pendant ce temps, un garçon en caleçon se fera frire des calamars et l’on comprendra qu’il fantasme cette scène. Il y a beaucoup de fantasmes de ce genre, au Japon, avec les animaux les plus dégueulasses qui soient : limaces, serpents, anguilles… Dans cette scène, il y a aussi le va-et-vient entre le corps masqué, modélisé, dessiné, et le corps décadent, négligé, abîmé, du quotidien. Ce gouffre me paraît révéler beaucoup de notre humanité.

Ce mouvement kawaï hentaï paraît justement assez inhumain… Ou alors est-il plus qu’humain ?
L’identification à une poupée, inhumaine, est toujours motivée par un fantasme, tout ce qu’il y a de plus humain. Et, oui, le doller ou l’otaku croit renaître dans la peau d’un surhomme. Il s’agit de se libérer d’un quotidien trop terne, avec l’idée de rester maître. Si tu es un loser, dans une société qui ne suppose que des gagnants, tu cherches ailleurs le moyen d’être le meilleur. Dans chacun des tableaux de ce spectacle, il y aura des figures étranges, aux capacités extraordinaires, représentées par des artistes de cirque. Ils seront masqués, déguisés, de vrais clichés ambulants, mièvres à souhait, parfois baignés dans une musique trash signée Bob X, au-dessus d’une piscine de sucre et de fraises Tagada, allongés dans un cercueil (Yukihiro Suzuki, le champion du monde de yoyo, super impressionnant), et peu à peu on verra leur peau. C’est ce qui m’intéresse, déconstruire l’archétype, parfois en le poussant à son paroxysme, jusqu’à l’absurde, pour ainsi retrouver le bestial, l’humain.

Du 5 au 10 février aux Subsistances, 04 78 39 10 02

Étienne Faye


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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