
SARAH FOURAGE
Boulimique de travail, Sarah Fourage ? Peut-être ! Formée à l’Ensatt (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) en tant que comédienne, elle a depuis travaillé sous la direction de Michel Raskine, Philippe Delaigue, d’Émilie Valantin ou Jacques Rebotier. Elle écrit aussi pour le théâtre, et c’est Marie-Sophie Ferdane qui a mis en scène, en 2000, un de ses premiers textes, Une seconde sur deux – qui a été suivi par l’écri-ture d’autres pièces : Plexi Hôtel, Loteries, On est mieux ici qu’en bas. Elle travaille également dans le cadre de commandes, comme pour Saut en auteurs. Sarah Fourage sera à l’affiche avec Triptyque.com… ou Ma langue au diable.
“Saut en auteurs” : commande d’écriture. Cet exercice oblige à sortir de son propre cadre, de ses propres marottes, ce que je trouve très stimulant. Le Groupe des 20 a proposé à plusieurs auteurs l’un des thèmes suivants : “Les nouvelles communications modernes” ou “Le diable” ou “Le diable dans les nouvelles communications modernes”. J’ai choisi d’écrire le texte Sans la langue après avoir vu le film Johnny s’en va-t-en guerre : l’histoire d’un homme mutilé qui pour tout moyen de communication n’a plus que sa conscience. J’ai voulu évoquer ce qu’on appelle les “geeks” : ces personnes totalement dépendantes de leur ordinateur, de l’informatique. Les “no-life”. Nouvelle, nouveau : le mot nouveau me renvoie à sa propre “usure”, à ce qui n’est pas nouveau et qu’on passe sous silence, à ce qui est nouveau et dont on est déjà lassé. Le Nouveau Roman et la Nouvelle Vague : “Nouveauté” nommée = fil à retordre pour les héritiers. Pour ce qui est de l’archaïque théâtre, il change parfois de nom pour cacher son âge. Mais qu’en est-il du langage ? Si “www” et “http” sont entrés par la grande porte, ou plutôt par la fenêtre de nos écrans, sont-ils pour autant poétiques, peuvent-ils l’être ? Ils prouvent combien la langue est vivante. À moins qu’ils ne la blessent… Est-ce une question d’habitude ? Peut-on communiquer sans la langue ? L’écriture théâtrale est, pour moi, une manière de faire se confronter des langages autant que des points de vue. Car la parole et son usage sont éminemment singuliers. Et c’est le théâtre qui permet un ici et un maintenant commun, quelque chose de presque désuet en regard de la technologie actuelle, mais où l’être et le langage sont au centre de l’échange. La société tourbillon que Gilles Granouillet par exemple traite dans Speed Dating ou la société cynique qu’évoque Sophie Lannefranque nous renvoient au sentiment d’être dépassés. Seulement cette fameuse communication, “relation établie entre deux êtres”, signifie aussi promotion. La Com’ ne devient-elle pas l’objet même de l’échange et par là même, le vide de sens ? S’il nous faut tous devenir, entités singulières ou collectives, notre propre publicité – et c’est le sentiment que j’ai –, c’est parce que chacun, “isolé”, est renvoyé à sa “solitude de survie”. Écrire pour le théâtre, faire du théâtre : tenter de mettre en commun des individualités poussées à être solitaires parce que les temps s’y prêtent. Se mettre à la place d’un autre, avec tous les sens que cette expression peut prendre, et les limites qu’elle doit avoir. J’ai la chance d’être jouée, ce qui donne tout son sens à mon travail : le langage devient un… “dossier partagé”. L’univers du metteur en scène, le corps et la voix des comédiens font de quatre pages manuscrites un spectacle, donc changent de dimension : c’est la métamorphose dont Müller dit qu’elle est le centre de l’acte théâtral.
Exercice : carte blanche ? Invitée du mois, moi ? Mon habitude, c’est de faire parler des personnages entre eux, que vais-je pouvoir inventer ? “Alors, comme ça, carte blanche ? Carte blanche dans un journal ?” me demande la voisine du premier. Je blêmis. “Comment le savez-vous ?” Elle prend son air narquois de bas étage – elle est au premier. “J’ai Internet, ma p’tite demoiselle.” Je m’apprête à ouvrir ma boîte à lettres sous son regard curieux. Rien. Vide. Encore un coup de ces nouvelles communications modernes. Elles transforment le moindre timbre-poste en adorable désuétude. Marianne, où es-tu ? A pu, Marianne. Fini, les timbres et les lettres. La poste à côté de chez moi a changé. J’y passe plus de temps, tout le monde est débordé, on dit qu’elle s’est modernisée. Les envois sont groupés, je deviens timbrée. La voisine m’attend pour que nous remontions ensemble à l’étage, son étage. Elle tient à se délecter jusqu’au bout de ma déception de ne pas recevoir de courrier. “Vous ne voulez toujours pas vous y mettre ?” “À quoi ?” je demande en tournant la clef. Une vraie clef. Je la sens entre mes doigts, je ricane : “Me mettre à communiquer ?” “À l’internachonal network”, dit la voisine. “Parce que vous pensez qu’il n’y a qu’Internet parmi les nouvelles communications modernes ?” “Mais qu’est-ce qu’elles vous ont fait, ces nouvelles communications modernes ? Vous travaillez dedans ?” “J’ai travaillé dessus”, je dis. Il y a un silence. “Au départ je voulais être soudeuse d’équipe et je me suis retrouvée auteur solo. Alors quand ‘ils’ m’ont demandé d’écrire un texte sur ce thème, j’ai plongé. Mon premier Saut en auteurs !” La voisine est intriguée. “Ils ?” “Le Groupe des 20.” Elle ne comprend pas plus, mais elle est très intéressée. “Une organisation secrète ?” Elle bloque toujours le passage dans l’escalier : “Car vous savez, c’est la révolution. Les ondes, le Wi-Fi, on est UNIS par ça. C’est la révolution numérologique !” Je hausse les épaules : “Je n’y connais rien, moi, j’écris, c’est tout. Parfois même avec un stylo.” Elle frissonne : “Un stylo ?” “Sur du papier.” “Du papier ?” “C’est même devenu un livre.” Au mot “livre”, elle sursaute d’émotion, et j’en profite pour monter fissa une première volée de marches mais sa voix suppliante me stoppe net : “Faut pas rester seule, là-haut, sur vot’ perchoir. Venez donc prendre le café…” Nous voici toutes deux, une en haut, une en bas, je suis en surplomb et j’en profite : “Allons donc… Vous êtes en train de me proposer un espace-temps convivial, un moment de partage commun, vous voyez qu’on n’invente rien !” Voisine : Je vous ai juste invitée. Moi : Vous me trouvez réac, c’est ça… Voisine : Allons… Moi : Vous m’invitez pour le café ? Et si je vous invite au théâtre, moi, vous viendrez ? Voisine (très perplexe) : Au café du théâtre ? Moi (tirade sentimentale) : Archaïque théâtre, qui change parfois de nom pour mieux cacher son âge, eh bien c’est pour lui que j’écris. Oh, il n’est pas récent récent, non, mais moi il m’a toujours transportée, sans virtualité. L’odeur des théâtres, madame, l’odeur toute singulière. C’est une solitude partagée, rendue plus supportable… Elle est bouche bée, la voisine. Mais l’air de rien, elle m’a rejointe sur le palier du premier. Et, me tirant doucement par le bras, m’invite à entrer dans son appartement. Nous échangeons nos points de vue. Depuis la fenêtre de son salon on voit les coulisses d’un restaurant. Elle me dit qu’elle a longtemps regretté de ne pas habiter au troisième, et que maintenant, elle ne changerait d’étage pour rien au monde, ce qui la surprend elle-même.
Un livre : Des arbres à abattre, de Thomas Bernhard. Pour sa lucidité et parce que l’ennui du narrateur lors d’une soirée se métamorphose en un inimitable moment, drôle, cynique et pathétique à la fois… côté lecteur. Un film : L’Armée des ombres, de Melville. Pour ses acteurs et la force poignante de cette intrigue qui met en scène des résistants et les conséquences de chacun de leurs actes. Un spectacle : la manifestation du Théâtre Narration, en novembre, autour des écritures contemporaines, me paraît être “à ne pas manquer”.
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