
GISLAINE DRAHY
LA CONTEMPORAINE
Gislaine Drahy revient après un certain silence, dans notre région. Une discrétion, plutôt, elle qui faisait l’événement, il y a une douzaine d’années de cela, avec un Doruntine controversé. J’avais alors été époustouflé par la beauté de ses images, et tout autant bousculé par un récit particulièrement exigeant, pour moi, peu compréhensible. “C’est vrai, dit-elle aujourd’hui, je demande beaucoup au spectateur, et, cette fois, je n’avais peut-être pas trouvé ce que j’appelle la bonne distance. Mais c’est un échange, je donne énormément, le spectateur donne, et l’auteur également.” La directrice du Théâtre Narration est décidément passionnée de théâtre contemporain et de littérature. Elle organise, chaque mois, depuis 9 ans, un “Lundi en coulisse”, où des auteurs, des éditeurs, des représentants de comités de lecture sont invités, proposent des textes à la lecture. “J’ai ainsi découvert beaucoup de textes et d’acteurs, et j’ai appris les stratégies de l’édition”, dit-elle. Le texte est depuis toujours au cœur de son théâtre, et c’est donc en toute logique qu’elle participe, depuis 3 ans, au jury des Journées de Lyon des auteurs de théâtre. Cet événement, qui trouve son apothéose à la fin du mois de novembre, est en fait l’aboutissement d’un travail de longue haleine, puisque 400 textes sont lus, discutés, avant la sélection de 6 pièces, chacune mise en espace pour l’occasion. Ainsi s’est-elle laissé convaincre par le metteur en scène Michel Pruner de jouer aux côtés de Christian Taponard, dans Verticale de fureur, de Stéphanie Marchais, lauréate des Journées 2008, le rôle mutique d’une femme qui fait face à un bourreau nazi, celui-ci ayant décidé de profaner une tombe juive. Puis, en 2009, Gislaine Drahy s’est enflammée pour Pascal Nordmann, emportant, avec quelques-uns, la décision sur cet auteur. Elle s’était alors creusé la tête pour mettre en jeu ce texte que de nombreux professionnels trouvaient injouable. “Pourtant, la pulsation de la langue, presque synectique, si ludique, j’étais sûre que le théâtre était un endroit fait pour elle.” Elle avait alors dû, pour mettre en espace Les Guetteurs 1, de Pascal Nordmann, mentalement passer en revue toutes les ficelles du métier : “Et tout est tombé, je n’avais rien.” Elle a senti en revanche qu’elle devait elle-même dire le texte, et elle a demandé à son amie chorégraphe Sophie Tabakov de l’écouter. Le dispositif s’est imposé “petit à petit, devant son regard”. Sur scène, le texte est physiquement présent, explique-t-elle, “il est le dispositif même de l’acte théâtral, et le corps, mon corps, s’adapte à cette présence”. Une femme raconte qu’elle connaît une femme qui se déshabille tous les soirs devant un miroir, elle se dépouille de ses vêtements, puis de sa peau, puis de ses os. Et ce qui reste, dans le miroir, c’est… une valise. Comme à son habitude, Gislaine Drahy ne cherchera pas à séduire son auditoire, de même que l’écriture de Pascal Nordmann, selon elle, interdit toute identification. Ce qu’elle voudra trouver, c’est l’exacte distance entre le texte, celle qui s’en empare et le public, ce qu’elle nomme, timidement, “une alchimie des dons”.
Étienne Faye
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