ARCHIVES INDEX

MARGOT CARRIÈRE, LA BELLE ZANKA

Elle occupe peut-être moins le terrain… ou différemment. Parce qu’elle est ailleurs, à l’étran-ger : Brésil, Japon, Canada, Chine… Parce qu’elle a pris d’autres chemins de traverse pour continuer son travail et sa réflexion d’artiste au cœur de la cité. Mais Margot Carrière, la “souffleuse d’atmosphères” de la Belle Zanka (ex-Zanka puisque la compagnie a changé de nom), n’a pas dit son dernier mot. Parce que c’est une créatrice dans l’âme (écriture, danse, peinture, costumes, théâtre, dessins…) qui n’aime rien de moins que jouer de toutes ses cordes. Que c’est une conteuse hors pair et hors norme qui propose des voyages intemporels et poétiques où s’entremêlent des univers polymorphes, entre ballets chorégraphiques, partitions circassiennes, opéra urbain et jeux théâtraux, entre autres. Parce qu’elle a toujours plein d’envies, d’idées et de projets. Qu’elle est grande gueule, que c’est une défricheuse, une franc-tireuse, qu’elle est provocatrice… Rencontre impressionniste avec une femme de tête qui a toujours une, deux longueurs d’avance sur les autres et qui ne pratique pas la langue de bois, loin s’en faut !

De Zanka à la Belle Zanka : cela a-t-il un rapport avec votre condition de femme ?
Zanka – qui signifie “échasses” en espagnol, “rue” en arabe et “roue de la vie” en sanscrit – marque une période (1993-2004) où j’étais en train de construire ma palette de couleurs, ma matière. Je ne savais pas vraiment ce que je voulais créer. Peut-être qu’à cette période, Zanka était masculin dans le sens de l’énergie, cette manière un peu guerrière et forte d’aller dans le monde. Parce qu’aussi, pour vivre et faire vivre des spectacles dans le monde des arts de la rue, il fallait être costaud ! C’est un univers très, très masculin, en plus d’être au froid, au chaud sur le bitume, etc. Avec un côté androgyne, aussi, car Zanka sonne masculin, mais ses racines sont féminines : la rue, les échasses, la roue de la vie… Exister en tant que femme leader de compagnie était un challenge permanent, le nom, Zanka, de ma compagnie me donnait de la force. J’ai ensuite (2005-2006) eu besoin de prendre l’air, du recul, et de redéfinir mes choix afin d’aller vers ce que je souhaitais vraiment. Pourquoi tu fais tout ça, quelle était l’histoire au départ ? Je me suis remise à voyager – parce que la base, pour moi, c’est la danse ; or la danse, c’est le mouvement, et le mouvement, c’est le voyage – sur cette planète Terre, accompagnée de malles à trésors qui me permettent de rencontrer les artistes, le public, la culture, afin d’échanger, dialoguer, expérimenter et créer des espaces-temps pleins d’humanité et de plaisir. C’est aussi à cette période que Guy Darmet me propose l’ouverture du défilé de la Biennale 2006… La Belle Zanka marque une charnière, une nouvelle étape qui commence. Comme j’ai toujours envie de beauté, “la Belle” m’allait bien, puis il y a ce côté label masculin et labelle féminin. Et, dernièrement, un botaniste m’a dit qu’il y avait un labelle qui correspondait au cœur des fleurs… Bref, ce sont des ballades poétiques, tout ça
À vous entendre parler, vous mettez en scène souvent des femmes (dont les Muzes Dynamo) ?
Oui, la femme est au cœur du processus. Ça se fait tout seul. Mais c’est plus marquant aujourd’hui dans mon travail. Je crois que ce sont aussi souvent des femmes fortes… Parce que je déteste l’image de la femme dans les magazines, dans la publicité. J’étais très heurtée quand je suis rentrée d’Afrique, quand on voit toutes ces images de femmes en soutien-gorge ou à moitié à poil dans les publicités, je trouve ça très choquant. Je ne crois pas que ce soit le corps en liberté qui est montré. C’est plutôt du domaine du corps marchand. Cette image de la femme est grossière, très vulgaire. Je ne suis pas sûre que ces femmes que l’on exhibe en permanence soient de beaux modèles pour les petites filles. Pour moi, la femme, ce n’est pas ça. Je crois que c’était un peu la même chose quand je montrais mon travail… J’avais parfois l’impression que c’était mes fesses qu’on regardait !
Que peut-on dire de la condition des femmes aujourd’hui ? Vous, en tant qu’artiste, qu’en faites-vous ?
De façon générale, on demande beaucoup plus à une femme qu’à un homme. Et on tolère bien plus les erreurs ou les bêtises que peut faire un homme que celles d’une femme. En même temps, je n’ai pas envie de rentrer dans un “pour-contre”. Ça va au-delà de ça. Je trouve, moi, en tant que femme, qu’il est important de rechercher l’équilibre. À savoir, de ne pas se laisser asseoir ni envahir par ce sentiment. Si tu rigoles, tu rigoles trop fort, si tu es vivante, tu es vivante trop fort, si tu parles, tu parles trop fort, tout est trop fort si tu te mets à être en tant que femme. C’est ça la complexité. Comment arriver à être soi sans en faire trop ? Mais c’est quoi le trop ? Par rapport à quoi ? Je pense qu’il faut trouver dans nos sociétés un équilibrage entre les deux. En tant que femme, je me sens saturée de vivre dans l’ère du bâton macho paternaliste… ! Pour autant, je n’ai pas envie de déboulonner les hommes pour mettre à leur place les femmes, mais c’est bien d’un réel et profond changement dont le système a besoin. […] Notre société est complètement hypocrite, encore baignée des symboles et des représentations judéo-chrétiennes, que j’appelle volontiers “judéo-crétines”… et qui n’ont strictement rien à voir avec la foi ou la spiritualité ou encore les Écritures saintes. Ce qui est important, c’est le présent ; or, dans ce présent, tout le monde souffre de ces dogmes qui n’ont plus de sens. Nous parlons de liberté sexuelle et la plupart des gens vivent la misère sexuelle. Autre exemple : quand un homme a un “petit” harem de conquêtes féminines à faire valoir en société, on dit de lui “Il est puissant”, mais lorsqu’une femme joue du même registre, elle est considérée avec un regard dévalorisant… On ne dit pas “C’est une salope”, mais on le pense fortement ! Nous parlons de revenu équitable et de jeux de rôle à parité égale et nous vivons encore avec des différences incroyables dans les relais et coursives du pouvoir. […] Sans doute que j’évolue moi aussi de ce côté-là, j’ai plutôt vécu comme un être humain avant d’être une femme, je ne me sentais ni d’un côté ni de l’autre, ni pour ni contre, exactement au milieu. Travaillant en solo, j’occupais les 2 postes à plein temps… ! [Rires.] Maintenant, j’ai envie d’aller voir du côté des femmes, quel est cet univers dont je fais partie ; à partir de là, comment je compose, j’écris, je crée… C’est un peu comme si tu partais avec un passeport tout neuf, “mon expérience en tant qu’être humain”, pour entrer dans un nouveau pays, le pays des femmes… Caramba ! Bon, je m’amuse, l’un ne se fait pas sans l’autre, mais en changeant de point de vue on ne les voit pas de la même façon.

C’est en tout cas avec plaisir qu’on (re)verra son travail puisqu’elle sera de la partie pour les 30 ans de Jazz à Vienne (4 juillet) avec un spectacle haut en couleurs et musiques avec de la danse, une immense parade, jusqu’à 30 échassières, des histoires fantastiques et des personnages débridés… C’est aussi la Belle Zanka qui ouvrira (sur échasses ?) le prochain défilé de la Biennale de la danse 2010 avec Bang Bang (12 septembre).

Anne Huguet


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JANVIER N°155
Festival du Film Court
Le Rize
Sylvie Mongin Algan
Le Sonic

FÉVRIER N°156
Gilles Verneret
Agapes-Jazz
Karelle Prugnaud
Sandrine Lano

MARS N°157
Thierry Serrano
Jean Lacornerie
Cathy Bouvard
Printemps Hurlants

AVRIL N°158
Reperkusound
Assises Internationales du Roman 2010
Gilles Chavassieux
Brain Damage

MAI N°159
Margot Carrière
Claire Rengade
Catherine Hargreaves
Clara Arnaud
Genevieve Brissac
Sophie Broyer

JUIN N°160/161
Les Invites
Musiques Innovatrices
Balades d'été
François Beaune

SEPTEMBRE N°162
Bruno Amsellem
Paroles de metteur en scène
Biennale de la danse 2010
Stéphane Bonnard

OCTOBRE N°163
Amphithéâtre de l'Opéra
Claire Rengade
Jean-Philippe Salério
Vincent Bady

NOVEMBRE N°164
Sarah Fourage
Bruno Boëglin
Gislain Drahy
Brion Gysin

DECEMBRE N°165
Lionel Martin
Alfredo Arias
Nicolas Ramond
Martin Zimmerman