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UNE BIENNALE QUI A DU CŒUR ET DES VALEURS…

“Encore !” signifie plus, davantage, toujours, mais aussi bis ou même bravo ! Et c’est bien dans toutes ces directions que Guy Darmet a choisi de laisser libre cours à ses envies et coups de cœur pour sa 14e (et dernière) Biennale de la danse, puisqu’il passera le témoin en 2012 à Dominique Hervieu. Sans réel thème directeur, la programmation 2010 s’annonce libre et s’amuse à explorer la danse sous toutes ses coutures, à travers ses différents partis pris esthétiques et langages chorégraphiques. Au menu, plus de 160 représentations et 57 pièces chorégraphiques – dont 17 premières mondiales – pour 40 compagnies invitées et quelque 740 artistes. De quoi donner le tournis ! Après un Porgy and Bess régénéré par le duo Montalvo-Hervieu qui lancera l’édition 2010, on retrouvera quelques “fidèles” tels Pina Bausch et son Nelken, Mourad Merzouki entre ring et scène avec Boxe Boxe, la nouvelle création de Maguy Marin ou encore Angelin Preljocaj dans une Apocalypse certainement révolutionnaire avec le Théâtre du Bolchoï de Moscou. Place aussi à ces chorégraphes qui ont marqué l’histoire de la danse (Trisha Brown, Bill T. Jones, William Forsythe). Sans oublier tous ces autres rendez-vous défricheurs avec des artistes parfois à la frontière des arts. On pense au circassien Mathurin Bolze et son Goudron et des plumes, à ces nouveaux venus dans le paysage de la danse (Ali Fekih, Nacera Belaza) ou à tous ces projets atypiques (Deborah Colker, Olivier Dubois dans un hommage dansé à Sinatra, Denis Plassard et son roman-photo). Et puis, point de Biennale sans défilé ! C’est donc sur la folle idée de “La vie en rose !” que les 16 groupes rivaliseront d’audace et d’imagination pour défiler des Terreaux à la place Bellecour dans un charivari de sons, de couleurs et de gestes (12 septembre).

Arrêt sur images avec 6 chorégraphes qui fouleront les planches de cette 14e Biennale

Alain Platel fait partie de ces artistes en mouvement perpétuel, toujours à l’affût de nouvelles expérimentations pour nourrir son art. Avec Gardenia, il s’acoquine avec Frank Van Laecke, discret et génial metteur en scène belge d’opéra, de music-hall et de théâtre, et Vanessa Van Durme, grande actrice flamande découverte avec Regarde maman, je danse, pour mettre en scène 9 interprètes inattendus, parmi lesquels 7 anciens travestis, tous âgés de 55 à plus de 65 ans et qui ne sont ni danseurs ni comédiens, et un jeune danseur russe. Sorte de récit-témoignage, le spectacle se construit par touches successives pour nous entraîner dans le quotidien de ces personnages hauts en couleur et en émotion. Mêlant danse, théâtre et musique (la bande-son est assez extra entre Jay-Z, Ravel, Dietrich et Aznavour), il explore les thèmes sous-jacents de la vieillesse et du temps qui passe, des illusions et désillusions de la vie, et entame une réflexion sur l’identité (et donc la notion de différence). Un spectacle plein d’humanité et d’émotion, affirment tous ceux qui l’ont vu en Avignon. Où finalement l’important n’est pas de savoir où est la performance, ni si ce qu’on voit est du théâtre ou de la danse, mais bien ce qu’on ressent et ce qu’il en reste.
Le Toboggan, du 29 septembre au 2 octobre.

Andrés Marín est, à l’instar d’Israel Galvan, l’un des artistes flamencos les plus inventifs de sa génération. Cet autodidacte, né à Séville d’une mère chanteuse et d’un père danseur de flamenco, ose s’aventurer sur des chemins de traverse, partant du principe qu’il faut puiser dans le flamenco traditionnel tout en développant un style très personnel et une esthétique contemporaine. Zapateado léger ou cavalcade crépitante tel le galop d’un cheval, inattendu travail de bras et de mains (en tout cas chez un homme), tension du ventre qui commande le mouvement, formes épurées et lignes de corps mouvantes sont autant de pistes pour découvrir le travail de cet artiste entier, qui ne craint jamais de se mettre à nu et cherche à provoquer les sens et l’émotion. “Je danse comme je le ressens.” Avec Vanguardia jonda, il nous plonge dans le Séville de la fin XIXe et du début XXe lorsque les cafés cantantes – lieux de rassemblement propices à la danse – permirent au flamenco de devenir cet art populaire et universel. Seul sur scène avec 4 musiciens, il réinvente des gestes immémoriaux pour donner vie à une danse flamenca très graphique qui fouille dans les entrailles du flamenco aussi bien que dans les siennes. Magistral.
Les Célestins, du 28 au 30 septembre La Rampe (Échirolles), 1er octobre / Théâtre de Vienne, 2 octobre.

Son nom ne vous dit pas grand-chose ? Il est pourtant la star absolue du moment, plébiscité dans le monde entier. C’est avec Political Mother qu’il revient à Lyon après un passage très remarqué la saison dernière. Hofesh Shechter, jeune chorégraphe israélien installé dorénavant à Londres, est un ovni qui sait presque tout faire. Cet ancien batteur aime aussi avoir de la musique live – qu’il compose lui-même, d’ailleurs – sur scène (8 à 10 musiciens), car si la musique n’est pas une fin en soi, elle sert de références. Elle incite aux conflits, elle accentue les tensions. Il y a ensuite sa danse extrêmement physique et tout en puissance, parfois à la limite de l’extase, avec ces mouvements de groupe, cette gestuelle un peu particulière mariant fluidité et saccadé et cette virtuosité des corps.
Auditorium de Lyon, du 10 au 12 septembre.

Forte de quelque 20 pièces à l’engagement profond, Catherine Diverrès, chorégraphe de renom qui n’a plus rien à prouver à personne, poursuit un travail intransigeant et vibrant qui met en jeu la fragilité humaine. Se remettre en question, se réinventer ou vagabonder là où on ne l’attend pas sont autant de pistes pour faire respirer une danse compacte et poétique. Première mondiale pour Encor.
Qu’évoque pour vous ce “Encor” ?
Les divers sens du mot “encore” posent d’emblée le temps au cœur de la problématique : il n’y a pas d’encore sans avant, sans présent et sans prolongation, d’où la répétition, la durée, la résistance, etc. Mais finalement le fil de la pièce est bien la danse.
Vous avez associé à votre titre une image (celle de Catherine Opie) et une phrase (“Elle était une fois…”). Pourquoi ?
L’image de Catherine Opie est celle de la maternité : “encore”, dans le rapport positif au temps, renvoie à la naissance, l’en-fantement, la transmission, donc, mais aussi à la sexualité. L’ambiguïté de la photo est cette femme très masculine qui, dans un geste tendre et de par sa corporéité, dit la sensualité, la générosité de la chair : c’est une photo qui m’a semblé assez troublante dans la convergence des rapports de sens que je souhaitais traiter dans Encor. L’ambiguïté sexuelle y sera traitée, mais dans un jeu de costumes, de masques, qui sera porté par des références à notre histoire de la danse…
Quelques pistes sur la pièce…
C’est, en 1 heure et 14 minutes, une machinerie presque infernale pour les danseurs au niveau de la partition, une horlogerie précise, exception faite de quelques respirations d’“état”. C’est une pièce très dansée, réglée comme une partition musicale, j’ai bien sûr pensé à la relation de la musique avec la danse dans cette affaire d’“encore”. Mais des états arrivent, de petits solos et bien d’autres choses… qui parlent de la mathématique, de la danse dans l’espace, de la géométrie, de l’élévation et du poids et de l’énergie, du sexe, de nos morts, etc.
Le Toboggan, les 10 et 11 septembre.

Danseur auprès de Josef Nadj ou de Sasha Waltz, Nasser Martin-Gousset compte aussi déjà plus de 15 chorégraphies à son actif, dont le remarqué Péplum ou Comedy. Ce touche-à-tout glouton aime les images, le cinéma américain, la peinture, le jazz, les années 1960, et propose des pièces souvent détonantes avec des partis pris tranchés. C’est avec Pacifique, thriller sous-marin pour 7 danseurs et 3 musiciens, qu’il revient à la Biennale.
Un thriller sous-marin ?
“Sous-marin” définit une idée d’eaux troubles, il y a un côté polar dans le spectacle – on travaille sur l’idée d’agent secret, d’agent double ; ça définit aussi une impression d’immersion. Le décor est une rampe, une espèce d’énorme vague en bois. Où les personnages essaient d’obtenir des informations et, à la fois, se confrontent. Il va y avoir de l’eau sur scène. Le son, aussi, va donner cette sensation d’être sous l’eau, en immersion.
Le cinéma est-il toujours omniprésent ?
Pas du tout ! C’est nous qui fabriquons avec nos corps la notion du cinéma : on travaille sur l’idée du cinéma, mais sans la projection vidéo. Mais il y a sous-jacent le mouvement du cinéma, sa vitesse. Il y a un travail autour de l’idée de personnages dans le cadre de la caméra…
Une patte Martin-Gousset ?
J’imagine qu’on retrouve une même sensation dans mes spectacles. Il y a des explosions, mais aussi des moments où ça se redépose et ça s’épure. Il y a des contrastes, une alternance entre des moments graphiques très purs et d’autres plus explosifs de pure énergie. […] J’ai mon propre univers… Je pars du cinéma pour m’inspirer – mais aussi de la peinture – avec toujours cette idée d’action. La danse, pour moi, est mouvement donc action. Et je pense qu’action et mouvement peuvent se rejoindre. […] Quand j’utilise la vidéo, c’est à des fins dramaturgiques. Le mouvement (ou le corps du danseur) est relié à une certaine idée de la dramaturgie. Oui, j’ai commencé par le théâtre, et oui, je trouve intéressant de ne pas être que dans l’écriture du mouvement pur dans l’espace. Mouvement… Le mot est lui-même très complexe. On peut être immobile et donner une sensation de mouvement, donc ça ne veut rien dire. J’essaie de trouver d’autres formes de langage chorégraphique, qui ne soient pas une succession de gestes chorégraphiques les uns après les autres. Ça ne m’intéresse pas que la danse devienne juste un geste après l’autre. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la dimension scénique de tout ça. Le corps sur scène.

C’est avec In Vivo, créé en 2007, que Mickaël Le Mer s’installe dans la cour des grands. Il poursuit ses expérimentations personnelles autour de la matière danse, tout en développant une grande maîtrise de l’espace scénique et de toutes les composantes du spectacle (lumière, scénographie, musique…). Rentrée chargée pour cet artiste singulier, à la danse puissante et d’une grande sensibilité poétique, puisqu’il présentera en première mondiale Na Grani (création franco-russe de 10 danseurs) avant de revenir avec In Vivo au Toboggan les 14 et 15 octobre – il est l’un des 3 lauréats du concours [Re]connaissance 09, qui travaille à mettre en avant de jeunes compagnies émergentes.
Comment définiriez-vous l’essence de cette nouvelle pièce ?
Un travail de recherche sur le lien qu’il peut y avoir entre danse contemporaine et hip-hop. En termes de gestuelle, quels sont les points communs ? On ne demande pas aux danseurs hip-hop de faire du Compagnie Catherine Diverrès contemporain et vice versa, mais plutôt de mettre en commun des choses… dans une idée de rencontre, de rapport à l’autre. On a surtout travaillé ça sur le rapport au sol. On essaie aussi de marier le travail au sol de la danse hip-hop avec un travail, plus debout, de bras de la danse contemporaine.
Vous avez une philosophie de travail assez singulière, qui met en avant l’humain.
C’est une démarche très contemporaine… Que chaque interprète soit dans sa danse et non une reproduction de la danse de l’autre. Même dans les chorégraphies d’ensemble, on essaie vraiment de travailler pour que chacun ait sa liberté, que chacun trouve sa place et soit à sa place. Mais aussi que chacun puisse trouver chez l’autre ce qui est intéressant pour lui-même dans sa danse. On est vraiment dans un travail de déconstruction-reconstruction. Il y a toujours, aussi, l’idée de travailler sur le collectif, que chacun se connaisse par la danse pour ensuite pouvoir travailler sereinement dans cette idée de collectif. De là, on rejoint l’idée de famille. Et ce qui existe à l’extérieur du plateau sert aussi à la mise en place de la pièce. Ce qu’on va donner à voir ? Un mélange des genres, cette énergie qui va se dégager de ces 10 danseurs. De la musique, des temps de silence, des passages avec des notes très fines, des temps très dynamiques, des moments d’ensemble, des solos, des duos… Pas mal d’émotion, j’espère, aussi ! Avec l’envie de défendre des choses simples mais belles… L’envie d’exister, le droit d’exister, la notion de différence…
Studio 24, du 20 au 23 septembre

Par Anne Huguet


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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