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Europe ne se souvient plus
Le Nouveau Théâtre du 8e, à Lyon, est un lieu à très fort caractère. Ambitieux, ouvert à tous les publics, il est aussi engagé, artistiquement et en politique. Il faut se rappeler que ce théâtre est l’héritier d’une friche et du collectif des Trois-Huit, qui y réside. Des comédiennes et des comédiens, une metteuse et des metteurs en scène, qui multiplient les créations, les initiatives originales (comme les fameuses “nuits”, ou l’adage “Le jeudi c’est gratuit”), et puis surtout des personnalités diverses qui, chacune, réussissent à tracer leur chemin. Vincent Bady est la plume et l’intello, oserais-je simplifier, du groupe. Depuis 2 ans, il travaille sur un projet qui pourrait démontrer, plus encore aujourd’hui, malheureusement, toute son importance. Les artistes doivent, sans doute, prendre la parole, face aux graves orientations prises, cet été, par un président aux abois. Europe ne se souvient plus est l’histoire d’une immigrée, une Phénicienne, qui s’appelle Europe. Elle se débat avec l’administration française pour obtenir le droit d’asile. Où l’on comprend, à l’heure d’une grossière et scandaleuse stigmatisation des Roms par ceux-là mêmes qui devraient en garantir la sécurité, que l’Europe ne se construira pas en beuglant “l’Europe l’Europe l’Europe” en tournant autour d’une chaise (pour paraphraser de Gaulle), mais plutôt avec des actes concrets de communion entre les peuples, et des paroles de paix. Autour des représentations, plusieurs rencontres seront organisées, comme celle du 22 octobre en collaboration avec l’espace Pandora de Thierry Renard, un grand banquet intitulé “Un monde à l’envers”, selon le mot d’Ahmed Kalouaz, parrain du 15e festival Parole ambulante. Rencontre avec un artiste engagé, mais non point militant, se défend-il, Vincent Bady.
Comment vous est venue l’idée de nous rappeler l’existence du personnage mythologique d’Europe
Je mène des ateliers d’écriture dans le quartier où nous sommes, j’essaie de faire que les gens mettent en œuvre leur propre poétique, nous travaillons ensemble sur des thèmes comme les naissances ou, dernièrement, sur la cité idéale. “Dans ma cité idéale, les employés de la préfecture parlent très doucement”, m’a dit une femme. Vous savez, les gens d’ici viennent souvent d’ailleurs, à l’instar de cette jeune Soudanaise, aperçue dans un documentaire à la télévision, qui éprouvait tant de mal à formuler son terrible récit. Ils ne parlent pas toujours très bien la langue, ils doivent faire face à des administrations qui leur demandent de raconter leur histoire, c’est très compliqué. Parallèlement aux ateliers, j’ai mené un travail personnel d’écriture. Notre continent, qui se construit, politiquement, a oublié d’où il vient, d’où il tire son nom, et l’utopie. J’ai eu l’idée de mêler une histoire contemporaine et le mythe d’Europe, une Phénicienne séduite par Zeus. Son frère Cadmos est envoyé à sa recherche, condamné à l’exil perpétuel s’il ne la ramène pas.
Cadmos échoue, renonce même à la retrouver et, un jour, conformément à ce que lui prédit l’oracle d’Apollon, il fondera la ville de Thèbes. Dans Europe ne se souvient plus, une femme arrive, aujourd’hui, à la préfecture, elle dit s’appeler Europe, et son histoire est le mythe. Ailleurs, Cadmos fait de même. Et la préfecture est complètement dépassée.
Le guichetier de la préfecture doit en faire une tête…
Oui, mais ce n’est pas parce que leur histoire est abracadabrante que les gens ne sont pas légitimes à demander le droit de rester ; comment se rendre compte ? Dans la pièce, le guichetier, le chef de service et le préfet représentent l’État, mais s’ils respectent les réglementations en accédant seulement à 15 % des demandes de droit d’asile, ils n’en sont pas moins des gens comme les autres. Je me suis interrogé sur leur manière de vivre cette situation, comment ils peuvent, aussi, se défendre de leur empathie. Je ne dis pas cela pour les absoudre, mais pour en déclarer l’humanité, même médiocre, et parce que je veux comprendre leurs comportements. Attention, ce qui m’a intéressé, dans l’écriture de ce spectacle, ce n’est pas de faire du théâtre documentaire, j’ai écrit une fiction. Par exemple, Zeus est déguisé en taureau lorsqu’il enlève Europe sur son dos… Mais la réponse à l’injonction de la préfecture, qui exige du demandeur d’asile qu’il se raconte – et d’ailleurs de l’homme de la rue, même bien intentionné, qui demande à celui qui a la peau sombre d’où il vient –, n’est jamais la réalité toute crue. Il y a toujours, nécessairement, une fabulation, quand on raconte une histoire.
Voulez-vous dire qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la réalité et la fiction ?
Seulement si l’on considère la transposition, la représentation, car une expulsion, par exemple, ou la faim… ce sont des événements très concrets qu’on ne peut réduire à une histoire imaginaire. Ce que je veux dire, c’est que l’injonction de l’État de raconter l’histoire réelle, c’est avec l’intention de savoir qui est exactement le demandeur ou la demandeuse. Or, l’identité d’une personne se construit aussi à partir de la fabulation.
On parle beaucoup de l’affaiblissement du “récit national”…
La France pays des droits de l’homme, depuis Vichy ou la guerre d’Algérie… Cette fabulation en a pris un grand coup, et c’est vrai qu’on peut se demander, aujourd’hui, comment s’identifier à une histoire moins glorieuse, moins valorisante. À la suite de la représentation du 16 octobre, nous faisons venir Abdellatif Chaouite, directeur de la revue Écarts d’identité, en partenariat avec la Maison des passages, pour une intervention sur le thème “Fabriquons ensemble un ailleurs”. Je crois qu’il faut travailler à de nouveaux récits, sans angélisme, assumer et ne pas chercher à dépasser la tragédie de l’histoire, montrer, ce faisant, que les utopies naissent le plus souvent dans la violence, mais que ce n’est pas une raison pour renoncer. J’ai travaillé avec des femmes d’origine malgache, turque, allemande, portugaise… Je leur ai demandé de raconter une bribe du mythe d’Europe, dans leur langue d’origine, et, par exemple, des femmes musulmanes n’ont pas pu dire “Zeus, maître des dieux”, elles ont préféré considérer que Zeus était un djinn… Vaille que vaille, le fait d’être ensemble, avec Europe, on se créait une histoire commune.
Du 14 au 22 octobre au Nouveau Théâtre du 8e, 04 78 78 33 30
Par Étienne Faye
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