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PHILOCTÈTE
Christian Schiaretti met en scène Laurent Terzieff
Un rideau métallique, telle une lame, que le fils d’Achille soulève sans force. Néoptolème débarque sur le proscenium comme sur l’île où va se jouer toute la pièce. Christian Schiaretti met en scène Philoctète, de Jean-Pierre Siméon, d’après Sophocle. Un héros, Philoctète ? Il pue. Il se traîne, gémit, hurle sa souffrance. Il tombe évanoui. Il vit terré dans une grotte, avec pour seuls biens ses loques, un bol de bois et un arc. Lorsque Néoptolème lui adresse la parole, cela fait 10 ans que Philoctète est prisonnier de sa solitude, abandonné sur une île déserte par Ulysse et son équipage : parce qu’il puait trop. Dix ans que sa patte folle suinte les pires humeurs. La rencontre est organisée par Ulysse lui-même, car l’arc en possession de Philoctète est l’arc magique d’Héraclès, qui ne manque jamais sa cible, et dont l’oracle proclame qu’elle est la seule chance des Grecs de faire plier définitivement Troie. Mais l’ancien Argonaute n’est pas prêt à pardonner la félonie d’Ulysse, celui-ci le sait bien et c’est pourquoi il fait appel à Néoptolème. Il est jeune, il a le cœur héroïque de son père, qu’il n’a pourtant jamais vu et qui est mort. Il est chargé de récupérer l’arc d’Héraclès, par le moyen le plus détestable à ses yeux, la ruse. À travers lui, 2 vieux héros s’affrontent, 2 héritages que le garçon joué par David Mambouch ne sait départager. L’un est calculateur, stoïque, bénéficiant de la voix extraordinaire de Johan Leysen, c’est Ulysse. Il propose à Néoptolème de tisser un “filet de mensonge” pour voler l’arc de Philoctète et pour démontrer que “c’est la parole qui mène le monde, pas l’action”. L’autre est confiant, plein de sentiments filiaux pour Néoptolème, et interprété par un acteur exceptionnel, Laurent Terzieff, c’est Philoctète. Cette joute a de bien étranges caractères, on ne voit pas souvent les héros soudain trahir une faiblesse, par exemple en proférant un vilain lieu commun – “On n’a rien sans rien”, se permet Philoctète – ou encore dans des dialogues d’une rare absurdité, comme tirés d’une sitcom sud-américaine : à tel point que le spectateur peut en rester bouche bée quelquefois. Je veux croire alors que le verbe haut de Jean-Pierre Siméon, son poème épique n’est pas dénué d’humour, et même de cruauté, envers ses personnages. Il s’agit de saisir la profonde humanité, les jeux antagonistes, les positionnements et les artifices déployés par chacun. Dit par Laurent Terzieff, dont l’entrée en scène est minutieusement préparée, il prend une ampleur exceptionnelle. C’est une impression magnétique, cette diction parfaite, ce ton lyrique et sans afféterie, parfois ironique, ce timbre clair… Le comédien déploie un charisme rare, jouissif, comme sorti d’un autre temps. Laurent Terzieff est âgé de 74 ans, sa maigreur, ses rides, sa blancheur de stuc, il est ce Philoctète abandonné des hommes et des dieux, sur son île, accablé de désespoir. Il est ce père putatif d’un jeune David Mambouch trop droit, comme un jeune prince un peu caricatural. Dans la peau de Néoptolème, personnage hésitant, à la vertu contrariée, utilisé comme une arme par Ulysse, celui-ci parvient malgré tout à donner une réplique convaincante. Ses compagnons d’armes, les comédiens de la troupe, l’entourent fidèlement, avec talent, dans la mise en scène étonnante de dépouillement de leur mentor Christian Schiaretti. Le directeur du TNP prend en effet ici le contre-pied de Coriolan ou de Par-dessus bord, ses 2 mises en scène précédentes, grandioses, où le mouvement était permanent, les costumes d’époque et les décors à l’avenant, pour constituer des tableaux héraldiques, presque christiques autour de Philoctète. Ce héros qui ne veut renoncer à sa blessure, préférant le suicide plutôt que suivre son ennemi, et puis cédant à l’appel de la jeunesse, de l’action, de la vie, les dieux rendus à leur inutilité, est sans doute la métaphore de l’humain, de sa solitude ontologique. À chaque moment le spectateur éprouve les dilemmes, les doutes des héros, les sentiments s’entrechoquent, parfois jusqu’à l’absurde. L’absurde qui est notre véritable condition, n’est-ce pas Albert Camus. Mais aussi la source de notre dignité.
Jusqu'au 23 décembre au TNP, 04 78 03 30 00
Étienne Faye
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