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GÉRY MOUTIER
directeur du CNSMD
Ménager la liberté et l’autonomie chez l’étudiant

“Grand pédagogue”, “grand musicien”, doté d’une “grande sensibilité”, d’une grande musicalité, d’une “grande écoute”. Qu’il s’agisse d’élèves, de professeurs, de musiciens ou de mélomanes, les éloges pleuvent littéralement sur Géry Moutier, 52 ans, professeur de piano au Conservatoire national supérieur de musique et de danse (CNSMD) de Lyon depuis 1997 et nommé directeur de cet établissement le 1er septembre dernier. Et Géry Moutier se révèle fidèle à sa réputation : c’est un homme intègre, généreux, qui prend sa mission de “service public” à cœur. En cela, son souci premier n’est pas que le Conservatoire engendre des virtuoses adaptés aux besoins du marché, mais des artistes conscients de leur justesse et de leur intériorité créative. S’il espère poursuivre l’ouverture du Conservatoire à l’international, il souhaite aussi engager une réflexion de fond sur l’accessibilité au CNSMD.

N’est-ce pas un grand manque pour vos élèves qui, du fait de votre nomination à la direction du CNSMD, perdent leur professeur ?
… [rire] C’est une question pratique, réelle, car je suis également triste de m’éloigner ainsi, du fait de mes nouvelles responsabilités. Cependant, à la tête d’un tel établissement, on s’occupe in fine – et c’est le centre de ma mission – des étudiants. J’ai la chance d’être issu de cet enseignement supérieur public, artistique, et j’ai toujours eu la sensation de redonner, en énergie, ce que j’avais eu la chance de recevoir ; aussi ai-je le sentiment de m’inscrire dans la continuité de ce que je faisais depuis 1997. D’ailleurs, qu’il s’agisse du CNSMD de Paris ou de Lyon, j’ai toujours été dans les instances pédagogiques et le conseil d’administra-tion.
Soit, mais vous n’aurez plus le temps d’enseigner comme auparavant ?
Effectivement. Mais je suis invité pour des master classes à l’étranger, en Italie, à Shanghai, à Séoul et sans doute aussi aux États-Unis ; à ces occasions, je vais respirer avec la musique. Et puis j’ai aussi des échéances, de temps en temps, en tant que pianiste. La 1re semaine d’octobre, j’ai quand même réussi à sauver 2 fois 2 heures de piano !
Vous êtes issu d’une famille de peintres normands. Pourquoi vous être orienté vers la musique et non la peinture ? Quel lien faites-vous entre la peinture et la musique ?
Je n’irais pas jusqu’à parler de cinesthésie de Messiaen… ! Mais je crois qu’il s’agissait d’une sensibilité artistique et que c’est lié au fait d’être né dans une famille aux moyens très modestes ; c’est bien pour cela que je suis attaché à cet esprit d’école publique ouverte à tous. Nos parents nous emmenaient sans cesse visiter les lieux culturellement importants : musées, cathédrales… Le 1er concert où mes parents m’ont emmené était un récital au Havre, parce que cette municipalité communiste invitait les grands artistes soviétiques de l’époque. J’étais au 5e ou 6e rang et cela a été un choc de comprendre la dimension de ce langage, au-delà des sons, qui touchait à tant de domaines.
Vous avez également travaillé avec Aldo Ciccolini. Dans ce qu’il vous a transmis, qu’avez-vous gardé ?
L’idée de la transmission est un concept que l’on essaie toujours de formaliser, mais qui en réalité échappe à toute règle ; et heureusement, d’ailleurs. Je crois que ce qui m’a marqué, c’est le rayonnement de cet homme. J’ai été son étudiant assez longtemps, puis son assistant unique au CNSMD de Paris, durant 8 ans, jusqu’à son départ. Nous sommes restés liés amicalement et affectivement, au plus haut point, et j’ai toujours des contacts merveilleux avec cet homme qui a un fonctionnement unique dans la vie : il est bouddhiste depuis 35 ans, et respecte les objets, les personnes et la musique. Son rapport à l’objet musical n’est pas un rapport de possession : il se met en situation de pouvoir recevoir et de communiquer, c’est un rapport de dialogue. Il ne faut pas se laisser “manger” par la partition, et ne pas la manger soi-même. C’est d’ailleurs un fonctionnement qui peut se transposer dans d’autres domaines ! Sur le plan pédagogique, il m’a apporté le fait de ménager une certaine forme de liberté et d’autonomie chez les étudiants. Je crois qu’Aldo Ciccolini avait été proposé pour être professeur au CNSMD de Paris et a répondu : “D’accord, je veux bien passer ce concours pour être professeur, mais pas avant un an, et durant cette année je vais réfléchir à ce que signifie cette responsabilité pédagogique.” Et il l’a fait. C’est exemplaire.
Quelle responsabilité engagez-vous dans cette nouvelle fonction au CNSMD ?
J’ai une mission qui est d’accompagner les artistes de demain dans leurs projets personnels, en danse et en musique. Elle s’inscrit dans le fait que l’on ne forme pas simplement des gens brillants à la sortie de l’établissement, mais qui doivent vivre toute une vie en restant créatifs et curieux. Nous essayons de leur donner du désir, de l’envie de se cultiver sans cesse et d’être efficient pour communiquer. Nous leur donnons à la fois les outils pour acquérir une maîtrise de leur art, et aussi un niveau de réflexion assez avancé pour savoir comment médiatiser leur savoir-faire. Il y a ici une combinaison de talent entre les professeurs et les étudiants. Le rôle du directeur est de faire en sorte que cette rencontre soit en permanence féconde et ne se contente pas simplement de se conformer à des stéréotypes ou à une demande du marché. En tant que professeur, j’étais heureux, non pas quand un étudiant avait réussi, mais lorsque j’avais le sentiment de ne pas l’avoir contraint, empêché de faire son chemin. La priorité dans un tel établissement est de trouver cette alchimie.
L’ouverture à l’international est-elle une autre de vos priorités ?
La musique et la danse sont des langues internationales et ne souffrent pas d’une communication à traduire. L’objet de ma motivation, lorsque j’ai été nommé au CNSMD il y a une douzaine d’années, était que cet établissement avait pour mission de former des étudiants à l’aspect culturel, en intelligence et en capacité d’intelligence sur les objets artistiques qu’ils manipulent. Le fonctionnement à l’international est une composante clé. Et le fait que nous soyons entrés dans le dispositif LMD (licence, master, doctorat) n’est pas qu’un atout européen, c’est une possibilité d’échange tous azimuts, et je veux absolument dynamiser cet aspect. Le Conservatoire pourrait fonctionner en autarcie, mais il a besoin de se forger un réseau de réflexion comme on le voit au sein des universités américaines, où les disciplines scientifiques enrichissent les disciplines artistiques. La mobilité étudiante en est l’une des clés.
Qu’avez-vous l’intention de “conserver” à la direction de cet établissement, et de changer ?
Cette maison a un potentiel d’avenir formidable, qui repose sur ce qui a été son acte fondateur, sa 1re mission, et sur ce qu’ont fait mes prédécesseurs, qui n’ont eu de cesse d’ouvrir l’institution. Je m’inscrirai donc dans la continuité et non la rupture. Mais je dois dire que la société évolue très vite, le monde culturel et ses modes de fonctionnement aussi. Le projet même de l’établissement est à réorienter perpétuellement. Et cela, le directeur ne le fait pas seul : c’est l’objet d’une conscience collective.
Comment faire en sorte que le CNSMD soit accessible aux jeunes non issus de milieux dits “favorisés” ?
C’est un sujet qui me soucie profondément. Ce que l’on appelle communément le “tri culturel” s’exerce de strate en strate jusqu’à l’arrivée au concours d’entrée dans cet établissement. Il est aussi de notre responsabilité d’impulser une réflexion de fond sur l’accessibilité à cet établissement. Comme cela se fait d’ailleurs dans de grandes écoles, où d’autres portes d’accès ont été ouvertes.

Caroline Faesch


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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