“La personne noire qui fait preuve d’un quelconque savoir-faire dans le domaine intellectuel soulève le même émerveillement qu’inspire un prestidigitateur qui tire des lapins de son chapeau” (Pap Ndiaye)
La Villa Gillet et l’université Lyon-2 s’associent pour organiser une rencontre-débat le mercredi 25 mars autour de “La condition noire”, en présence de 2 éminents spécialistes de la question que sont Randall Kennedy (Harvard, États-Unis) et Pap Ndiaye, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales. Ce dernier, qui vient justement de faire paraître un livre intitulé La Condition noire – Essai sur une minorité française (éd. Calmann-Lévy), a accepté de répondre à nos questions en se prêtant au jeu de l’explication de texte : toutes les citations sont ainsi extraites de son ouvrage.
“Les Noirs de France sont individuellement visibles, mais sont invisibles en tant que groupe social.” En quoi ce concept de “minorité” vous semble-t-il primordial pour l’analyse de la condition noire ? La notion de minorité permet de circonscrire des groupes affectés de difficultés particulières, généralement liées à des discriminations et des stigmatisations. Autrement dit, la minorité est une notion politique, et non démographique. Il existe de mon point de vue une minorité noire (et non une “communauté noire”) en tant qu’il existe un groupe de personnes généralement considérées comme noires, avec ce que cela implique dans une partie de leurs interactions sociales : c’est ce que j’appelle la “condition noire”. Dès les années 1970, dans nombre de grandes villes américaines, des Noirs ont été élus maires ; c’est aujourd’hui le pays tout entier qui invite à la présidence un métis afro-américain, Mr Barack Obama. Ne sommes-nous pas en France à des années-lumière d’un tel événement ? On est évidemment à des années-lumière de la situation américaine, compte tenu des structures foncièrement conservatrices du monde politique français. Il conviendrait de réformer notre système politique en interdisant le cumul des mandats, en changeant le fonctionnement des partis politiques, en soumettant leur financement public à des critères de diversité. Il me semble par ailleurs que les Noirs de France ont accueilli l’élection d’Obama avec une joie particulière, une sorte de fierté ! Vous évoquez le “tokenism”, c’est-à-dire l’action consistant à nommer des personnes issues de la diversité au gouvernement, un peu pour la vitrine… De ce point de vue, une politique de nominations ministérielles et autres, même si elle n’est pas négligeable, ne saurait se substituer à l’élection d’hommes et de femmes de la diversité. Au pire, les nominations peuvent constituer une politique d’affichage symbolique, par laquelle, en quelque sorte, on cache la misère. Le discours du président français prononcé à Dakar en juillet 2007 traduit une vision simpliste et paternaliste des jeunes Africains, héritée du “bon vieux temps des colonies” et du système “Françafrique” qui l’a suivi… Comment faire évoluer les mentalités en la matière ? Mon point de vue est pragmatique : je m’intéresse moins aux mentalités qu’aux comportements. En l’occurrence, l’essentiel est de lutter contre les discriminations, plutôt que de changer les esprits, y compris celui du président français. Son discours de Dakar était en effet lamentable, et sa politique africaine ne se caractérise pas par la rupture, pourtant annoncée, avec les vieux réseaux et les vieilles connivences de la “Françafrique”. Quelle est votre analyse des émeutes de 2005 ? Et que réclamaient les jeunes de banlieue à ce moment-là, si ce n’est une égalité de traitement ? Les émeutes ont une signification politique. Elles traduisent le désespoir, à tout le moins l’impatience et le mécontentement d’une jeunesse, généralement issue des migrations postcoloniales, qui cumule les désavantages sur le marché du travail : la jeunesse, mais aussi la couleur de peau, le nom, l’adresse, etc. Toujours à propos des jeunes banlieusards (français…) “qui souffrent indiscutablement de formes d’exclusion socioéconomique et de stigmatisation raciale” ; vous dites néanmoins que “la question raciale ne doit pas être brandie contre la question sociale”… mais intégrée aux sciences sociales comme un élément de la domination en termes de classes ? Plus exactement, il est impératif que la question sociale ne soit pas réduite à sa dimension “classiste”, mais intègre d’autres formes d’inégalités, en particulier celles fondées sur le sexe et l’assignation ethnoraciale. En quoi les politiques antidiscriminations sont-elles un progrès quant à la lutte antiraciste ? Et comment renforcer leur efficacité ? La lutte antidiscriminatoire en rabat par rapport à la lutte antiraciste : elle renonce à sonder et transformer les esprits pour ne s’intéresser qu’aux actes des personnes. Il faut bien reconnaître que la lutte antiraciste classique a buté sur un cul-de-sac dans les années 1990, notamment parce qu’elle s’est concentrée sur le Front national, en laissant de côté des torts et des méfaits structurels subis par les personnes minorées sur le marché du travail, celui du logement locatif, etc. Il conviendrait que le droit antidiscriminatoire soit appliqué plus fermement et qu’une politique d’action positive soit mise en place dans les filières sélectives de l’enseignement supérieur, dans la fonction publique et dans l’attribution des marchés publics. “Le lien entre les situations coloniales (esclavage, sujétion, travail forcé) et les situations contemporaines de domination et de discrimination est un lien problématique…” On voit nettement depuis plusieurs années comment des situations coloniales historiques sont articulées à des situations contemporaines par les descendants de colonisés, d’esclaves, etc. Or, si nous ne vivons plus dans une société coloniale, il est néanmoins important de réfléchir aux legs sociaux et culturels laissés par la colonisation et l’esclavage. “La solidarité se construit sur le fondement d’un intérêt commun plutôt que d’une identification commune.” On imagine donc que cette solidarité doit largement dépasser le cadre de la minorité noire ? Oui, mais il est normal que les intérêts communs soient plus ressentis par les personnes directement concernées, un peu comme les associations féministes regroupent en majorité des femmes, ce qui ne signifie pas qu’elles soient fermées aux hommes, tout au contraire. “L’organisation de personnes minorées de France dans une perspective d’égalité des droits plutôt que dans celle, multiculturelle, de valorisation des identités… Une politique minoritaire plutôt qu’identitaire.” Là est l’avenir ? La politique minoritaire permet en effet de lutter plus efficacement pour l’égalité des droits en accordant une place aux minorités dans la société civile, tout en évitant certains pièges de la politique identitaire telle qu’elle a pu exister aux États-Unis.
Rencontre avec Pap Ndiaye et Randall Kennedy le mercredi 25 mars à 19 h 30 dans le grand amphithéâtre de l’université Lyon-2 (18, quai Claude-Bernard, Lyon 7e), 04 78 27 02 48