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10ème BIENNALE D’ART CONTEMPORAIN

LE SPECTACLE DU QUOTIDIEN

“Créer de la valeur, aujourd’hui, c’est mettre en réseau les subjectivités et capter, détourner, s’approprier ce qu’elles font de ce commun qu’elles inaugurent”, écrivent Judith Revel et Toni Negri1. Entre le spectacle et le quotidien, Hou Hanru met en perspective le positionnement d’une biennale en creusant ces questions de la réappropriation et de la production du commun. Près d’une soixantaine d’artistes sont invités à faire de l’agglomération le terrain des imaginations.
Entretien avec Hou Hanru, commissaire de la 10e Biennale d’art contemporain de Lyon

Dans un contexte de globalisation, l’art ouvre des territoires permettant d’instaurer des espaces d’énonciation à plusieurs voix. Vous parlez même d’“urgence” à créer ces espaces.
Au fond, il s’agit de se demander “pourquoi fait-on de l’art ?”, comment peut-on imaginer que l’art puisse jouer un rôle qui dépasse la question de l’esthétique au sens traditionnel ? Nous essayons de redéfinir le sensible contemporain qui est politique dans le sens ontologique du terme, c’est-à-dire qui n’est pas de l’ordre du pouvoir mais de l’échange. Comment peut-on imaginer cet espace entre les mondes de production, de consommation et du quotidien ? L’art doit tenir un rôle se situant au-delà des productions matérielles et générer des espaces d’imaginations, des possibilités, que nous les nommions “expositions”, “biennales” ou “musées” – qui n’en sont finalement que des formes institutionnalisées. Nous vivons dans un contexte contemporain dans lequel nous avons accepté un système capitaliste – je dirais même une culture de bourgeoisie, c’est-à-dire de possession – comme définition de notre statut social. Peut-être est-ce le moment de le requalifier ? Cette question me paraît éternelle et urgente à la fois, en particulier dans un contexte foisonnant de biennales et d’expositions. Elle interroge la nature de la production artistique, qui est selon moi celle d’imaginer cet espace de “rapports” avec notre environnement et les autres.

Sous l’effet de la mondialisation, des métissages et l’évolution des technologies, cette production traversée par une esthétique du quotidien développe des territoires aux frontières perméables. Un nomadisme que les précédentes Biennales ont mis en relief, jus-qu’au foisonnement complexe de la dernière. Comment cette édition structure-t-elle ces questionnements ?
Cette Biennale est d’abord marquée par cette problématique de la construction de l’identité d’un individu. Les artistes invités viennent de partout et de nulle part. Ils portent en eux un statut utopique. Ils sont nés ici et travaillent là, parlent ici de là-bas. Ils vivent dans un monde d’expériences. Ils se nourrissent et se transforment avec ce qu’ils ont trouvé dans des circulations. Ces artistes nous montrent comment se construit, s’invente aujourd’hui un individu dans son rapport avec un environnement lui-même en mouvement constant. Ensuite, cette édition souhaite articuler concrètement ce questionnement dans un temps et un espace localisé, ici, lors de la 10ème Biennale de Lyon. Les artistes invités ont la qualité de pouvoir imaginer comment, avec leurs bagages, ils peuvent y créer quelque chose, et peut-être en retour instaurer un dialogue qui fera naître une expérience nouvelle. Exemple parlant, l’artiste indonésien Eko Nugroho a développé un travail marqué d’activisme dans des formes diverses. Il a notamment investi un art traditionnel de son pays, la marionnette javanaise, mais il en a fait évoluer les forme et fond dans un contexte contemporain. Invité en résidence à Vaulx-en-Velin à travers le dispositif Veduta, il a travaillé avec des groupes de rappeurs et de hip-hop et il a construit un spectacle à partir de la réalité rencontrée et des sujets communs (la famille, le rapport de l’individu à la communauté…). Comment son expérience imprégnée de tradition et d’activisme peut-elle faire sens ici dans ce quartier ? Par cette résidence est advenu un nouveau projet dans un contexte spécifique. Ces échanges ont même fait ressortir des réalités ignorées par ceux mêmes qui y vivent.

En accordant une place particulière à cette idée de coexistences contemporaines dans les sujets traités, mais également par une forte présence des formes collectives d’expériences, cette Biennale semble être particulièrement travaillée par la notion du partage.
Je pense en effet que cette Biennale s’est davantage articulée autour de l’expérience partagée. Concevoir une biennale, c’est construire une proposition qui ouvre des espaces de possibilités, aussi petits soient-ils. Finalement, ces multiples espaces restent des exemples permettant de penser que l’individu peut développer ses propres stratégies d’iden-tification. Une biennale ne souhaite pas formuler une réponse à une grande question, mais donner de multiples réponses à la question, pour, d’une certaine manière, concrétiser la question. Tourner, détourner, transformer la question pour la poser de manière plus pertinente.

Dans le spectacle du quotidien, il y a aussi cette notion de merveilleux qui arrive quand on surprend la vie à l’œuvre. Comment créer l’étonnement à l’échelle d’un tel événement ?
Associé à la question de la spéculation, le spectaculaire transforme le vivant en un objet de consommation. C’est justement ici qu’il faut faire la distinction très fine entre la spéculation et l’imagination. Peut-on trouver un espace dans lequel ces 2 opposés peuvent se rencontrer ? La spéculation produit des valeurs amplifiées dans le temps. Mais, d’une certaine manière, l’imagination aussi. Quelle valeur peut produire la spéculation avec une vraie imagination ? Elle ne peut être estimée matériellement, mais dans les rapports qu’elle crée. Nous travaillons dans cet espace étroit et précaire entre ces 2 mondes opposés. Même si une biennale comporte beaucoup d’objets, d’images, elle n’est pas une forme entière et consommable. Ce qu’il faut inciter à comprendre, c’est le pourquoi de ces productions. Il y a tout un processus que l’on oublie ou ignore. La lecture d’une œuvre n’est pas uni-dimensionnelle, mais elle demande à être réactivée dans la durée. Une partie de la Biennale va ainsi refaire vivre des pièces de la collection du musée. Le spectacle du quotidien fait événement dans cette dimension vivante, activé par ces multiples microévénements, performances ou rencontres qui rapprochent l’art et le quotidien, du musée à la rue. Ils permettent au public de se l’approprier, d’en être acteur. Une biennale se différencie ici d’une exposition classique, elle est avant tout un site de production, un générateur.

10e Biennale d’art contemporain de Lyon, “Le spectacle du quotidien”, du 16 septembre 2009 au 3 janvier 2010. La Sucrière, musée d’Art contemporain, Fondation Bullukian, Entrepôt Bichat et tous les lieux Veduta, www.biennaledelyon.com

1. Toni Negri, Judith Revel, “Inventer le commun des hommes”, Multitudes, n° 31, 2008.

Florence Meyssonnier


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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