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Secrets de famille
LISETTE DE COURVAL.
- Mon Dieu, que vous êtes mal embouchée, madame Brouillette ! Regardez, moi, j'perle bien, puis j'm'en sens pas plus mal !
MARIE-ANGE BROUILLETTE.
- J'parle comme que j'peux,pis j'dis c'que j'ai à dire, c'est toute ! Chus pas t'allée en Urope, moé, chus pas t'obligée de me forcer pour bien perler ! (Michel Tremblay, Les Belles-Sœurs, Montréal, Leméac, 1972, p. 25.)
Personne n'en croyait ses oreilles. Qui donc osait donner la parole à ces femmes d'un milieu modeste, crachant leurs frustrations dans la langue rude des bas quartiers ? Quel auteur avait choisi de nous faire entrer dans la cuisine de Germaine Lauzon, pour assister à ce curieux rassemblement de femmes en colère ?
Ce texte puissant était l'œuvre d'un jeune auteur, promis à un brillant avenir : Michel Tremblay. Écrite en 1965, la pièce Les Belles-Sœurs fut présentée pour la première fois au Rideau Vert, l'une des plus importantes scènes montréalaises, le 28 août 1968, il y aura bientôt 40 ans. Mise en scène par André Brassard, le fidèle complice, la pièce en choqua plus d'un.
Pour la première fois, des personnages s'adressaient à leur public en joual, cette parlure québécoise qui doit son nom à la façon de prononcer le mot "cheval" dans certaines régions du Québec. Une langue vernaculaire martelée à la dure, témoin des rigueurs d'un passé rural et asservi. Certains rougissaient de l'audace et ne pouvaient supporter de l'entendre clamer si haut. Pour d'autres, c'était un signal. Le premier signe tangible d'une affirmation nationale.
Comment réagir devant les jérémiades de 15 femmes, réunies dans une cuisine pour coller un million de timbres-prime, permettant à l'une d'entre elles de s'offrir toutes les merveilles proposées dans un catalogue de grand magasin ? Malaise. Chacune rêve de se libérer de son quotidien étouffant. Aucune ne parvient à échapper à sa condition.
À travers le drame insurmontable de ces furies, en 1968, s'exprime un nationalisme québécois qui va s'exacerbant. Derrière les belles-sœurs, c'est tout un peuple qui brûle les planches et transforme le paysage théâtral québécois. Tremblay fut l'un des premiers auteurs à redéfinir la dramaturgie nationale, en parlant des gens d'ici, aux gens d'ici. Sa pièce fut traduite en plusieurs langues et jouée à travers le monde. En 1973, elle fut présentée par la Compagnie des Deux Chaises à l'espace Cardin de Paris, où elle fut acclamée comme la meilleure production étrangère de la saison.
Michel Tremblay, sans doute le plus connu des écrivains québécois, est né en 1942, à Montréal, dans le quartier ouvrier du Plateau-Mont-Royal, aujourd'hui bien embourgeoisé et branché. Après une formation en arts graphiques, il travaille comme linotypiste, profitant de ses temps libres pour courir au cinéma et noircir des cahiers d'écolier. Il écrit notamment des contes et une pièce, Le Train, qui lui vaut le premier prix d'un concours de jeunes auteurs en 1964.
Tremblay ne nous a rien caché, dans ses récits autobiographiques, des influences diverses qui ont nourri et façonné son âme d'artiste. Il s'est plu à nous raconter avec beaucoup d'humour sa découverte du cinéma (Les Vues animées, 1990), du théâtre (Douze coups de théâtre, 1992) et ses premiers coups de cœur littéraires (Un ange cornu avec des ailes de tôle, 1994).
Sa carrière a véritablement commencé avec la représentation des Belles-Sœurs. Il a par la suite écrit d'autres pièces de théâtre, notamment une comédie musicale (Demain matin, Montréal m'attend, 1972), et quelques scénarios de film, dont Il était une fois dans l'Est, présenté au Festival de Cannes, en 1973.
Les belles-sœurs et ses autres personnages de théâtre ont fait leur chemin dans l'i-maginaire de Tremblay, au point de lui inspirer tout un cycle romanesque, les Chroniques du Plateau-Mont-Royal, amorcé en 1978. Derrière l'humour et le charme bon enfant des descriptions, derrière tout le folklore de ce quartier populaire, se dévoile un monde où l'ignorance et l'intolérance tiennent lieu de certitudes, où le malheur s'invente une vie dans le rêve et la marginalité. Et où l'écriture agit comme un révélateur.
Lorsqu'un soir, sur le Plateau, le fils de la grosse femme d'à côté se met à inventer des histoires, on comprend qu'un auteur est né, qui n'a pas fini de se raconter…
Au creux du croissant de lune, un petit garçon était étendu, bras derrière la tête, jambes croisées ; il semblait rêver ; au bout, suspendu dans le vide par le col de sa chemise qui risquait de déchirer à tout moment, était accroché un adolescent qui se débattait. (Michel Tremblay, Le Premier Quartier de la lune, Montréal, Leméac, 1989, p. 283.)
Sylvie Drolet
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