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Un baiser à la lune
Parmi les joies que l'hiver nous réserve, il y a celle de chausser ses patins et de s'élancer, à la tombée du jour de préférence, sur la patinoire des vieux quartiers, dessinée sur une avancée du port, à même les eaux gelées du Saint-Laurent. Le ciel a soufflé sur la ville une neige folle, offrant au paysage une candeur qu'on ne lui connaissait plus. Et une luminosité somptueuse dans l'écrin sombre de la nuit. L'heure est douce qui nous incite à valser sur l'anneau de glace. Coup de patin, coup de lune, il fait bon glisser sous les étoiles.
Deux belles, sous leur bonnet à pompons, se tiennent par la main. Un tout-petit piétine tant bien que mal entre son père et sa mère. Une plus grande, concentrée et laissant entrevoir un petit bout de langue rose, patine en s'appuyant au dossier d'une chaise. C'est à peine si elle aperçoit les coquins qui la dépassent dans un bruit de lames pressées. Les patineurs tournent et tournent sur la piste, dans une ronde de tuques et d'écharpes multicolores. Joues rouges, nez froid, yeux brillants. Plaisir de dessiner des arabesques sur le miroir des étoiles. Plaisir de courir pour s'étourdir et se rire du froid.
Un sifflement, suivi d'un bruit de tonnerre, immobilise les patineurs comme par enchantement. On retient son souffle, le regard porté vers le fleuve. Un feu d'artifice se déploie dans la nuit : festival de la lumière en ce si sombre février, explosion de couleurs qui zèbrent le ciel. On ne se lasse pas de voir ces milliers d'étincelles jaillir, puis retomber en une pluie fine, ne laissant derrière elles que quelques traces de fumée. Les enfants sont figés, attentifs et bouche bée, devant tant de splendeur inexpliquée. On ne sent plus le froid, il attend patiemment.
La pétarade s'est tue, les astres ont retrouvé le confort du firmament. Les enfants sont au lit et la patinoire est laissée aux rêves des plus grands. Une dame au regard profond, drapée dans un long manteau à col de fourrure, s'avance en un mouvement souple et élégant. On la croirait tout droit sortie d'un roman russe. Un monsieur, dans la belle cinquantaine, d'un mollet alerte, communique son enthousiasme. Plus rien n'existe pour ces deux autres-là, qui avancent d'un seul et même pas. La sono propose tout à coup un air de saxophone, pour réchauffer les esprits et faire fondre les cœurs. Coup de patin, coup de lune, il fait bon s'aimer sous les étoiles.
Je circule seule sur la glace, le pas toujours un peu hésitant, mais l'âme tout entière plongée dans une riche méditation, un moment de grâce qui m'inspire de jolies fantaisies. Je sens soudain une présence dans mon dos. Un petit garçon bouclé, au regard espiègle, semble me suivre. D'où sort-il ? Je ne l'ai pas vu arriver. Il patine vite et les ailes qu'il a au dos accélèrent encore sa course. Il me dépasse et me lance un sourire de diablotin. Il file et se faufile entre les patineurs. Personne ne lui prête attention.
Lorsqu'il repasse à ma hauteur, il ralentit, me regarde sans dire un mot, puis repart. Je frissonne. Que fait donc ici cet angelot agité ? Que me veut-il ? Il tourne autour de moi. Je suis désemparée. Il ne dit rien. Moi non plus. Il s'éloigne de nouveau. J'ai le cœur qui bat et les joues qui brûlent. Cet enfant me trouble. Lorsqu'il réapparaît enfin, esquissant une boucle autour de moi, je perds pied et m'étale de tout mon long. Sonnée.
Le diablotin a disparu. Étendue sous la voûte du ciel, égarée mais conquise, j'offre un baiser à la lune.
Sylvie Drolet
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