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Camp d'Eldoret Kenya le 11 janvier 2008
© Susan Sandars / MSF
  Médecins sans frontières  


à pied d'œuvre dans un monde sans pitié

Créée en France en 1971, l'organisation non gouvernementale Médecins sans frontières (MSF) entend originellement contribuer à "la protection de la vie et à l'allégement des souffrances, en respect de la dignité humaine". Inscrite dans un cadre universel et fatalement pour une durée indéterminée, cette mission enfle à mesure que le monde se déchire à grand renfort d'inhumanité. Et aujourd'hui comme hier, les crises humanitaires sont malheureusement légion.
Entretien avec Françoise Duroch, membre du conseil d'administration de MSF France, chargée de recherches et coordonnatrice de projets pour MSF Suisse, basée à Genève.

Pouvez-vous nous faire un rapide historique de la création de MSF et des changements notables intervenus quant à son fonctionnement ?
Les fondateurs de MSF sont d'anciens médecins de la Croix-Rouge qui, au lendemain de la guerre du Biafra, se rendent compte des limites de leur action et spécialement en ce qui concerne l'obligation de stricte neutralité puisque la Croix-Rouge, de par son statut, ne peut témoigner. Ils décident ainsi d'organiser des opérations en étant affranchis de cette obligation de silence ; la section fondatrice de MSF naît donc en France avant tout d'une volonté d'émancipation. Il existe aujourd'hui 19 sections dans le monde, dont 5 opérationnelles (France, Belgique, Hollande, Espagne et Suisse), c'est-à-dire qui élaborent des missions d'intervention à proprement parler. Concernant l'évolution de notre façon de faire, cela tient avant tout à la nature des interventions, qui se sont incontestablement amplifiées, complexifiées et diversifiées depuis 1971. Un peu "marginal" à ses débuts, disons que le mouvement MSF est devenu énorme avec le temps, tant en ce qui concerne sa capacité d'action dans l'urgence que la professionnalisation progressive de ses membres. Nous avons également développé une logistique qui nous est propre, en disposant notamment de 2 centrales d'achat basées à Bordeaux et à Bruxelles. Ainsi, MSF compte aujourd'hui environ 36 000 employés nationaux et internationaux pour un budget avoisinant les 700 millions d'euros.
"Association humanitaire internationale d'aide médicale" : cette définition vous convient-elle ?
Tout à fait.

Parenthèse sur vos rapports avec l'actuel ministre des Affaires étrangères, à l'origine de la création de MSF…
… Pas de commentaire. Bernard Kouchner ne fait plus partie de l'action humanitaire mais de l'action politique, qu'il ne nous appartient justement pas de commenter. Dans le cadre de notre mission, nous devons faire vraiment attention à ne pas tout mélanger, et ceci est valable en France comme dans le monde entier.

On imagine que dans certaines situations votre mission peut être mal perçue.
La problématique devient effectivement aiguë quand on se retrouve dans un pays où il y a une présence militaire forte. Particulièrement lorsqu'une armée d'occupation internationale est mandatée sur le terrain, parce que ce contexte génère souvent une confusion entre opération militaire et action humanitaire auprès des populations locales et des acteurs nationaux.
Pour mener à bien votre mission, vous avez ainsi établi un code déontologique très exhaustif, basé sur 10 principes (voir www.msf.ch), incluant un devoir de témoignage quand la situation, de par son extrême gravité, l'exige…
Au-delà de tous ces principes, je dirais que la base de notre action est l'indépendance, vis-à-vis de toutes les formes de pouvoir, politiques et militaires, quelles qu'elles soient. Ensuite, il n'y a pas de "devoir de témoignage", car nous ne sommes ni Amnesty international ni Human Rights Watch… Nous sommes avant tout des prestataires de soins [!] essentiellement en situation d'urgence, et même si notre action peut s'inscrire dans le plus ou moins long terme. Mais parfois, lorsque la situation l'exige en effet, notamment quand nous n'avons pas accès à des populations dont la santé est en danger, nous ressentons alors l'obligation d'avoir une "prise de parole publique" pour alerter l'opinion internationale. "Indépendance", cela signifie aussi qu'en situation de conflit nous soignons évidemment les victimes des 2 camps, sans démagogie aucune. C'est même l'un des fondements de notre action.

Vous réalisez chaque année, non sans humour noir, un "top 10" des crises humanitaires relativement oubliées des médias. Qu'en est-il pour 2007 ?
Il n'y a malheureusement pas eu vraiment de changement par rapport aux années précédentes… Je pense par exemple à la situation en Somalie, au nord de l'Ouganda, entre le Tchad et le Soudan (Darfour), etc. Je pense également aux maladies négligées, comme la tuberculose, ou toujours en expansion comme le virus du sida et la malnutrition. Le moins que l'on puisse dire est que 2008 ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices.
Pour revenir à l'actualité, qui vous rattrape toujours au galop : quelle est votre perception du contexte kényan ?
Il y a déjà un nombre important (difficilement chiffrable) de personnes déplacées, avec tous les risques d'épidémies que cela comporte. Je ne ferai pas d'analyse politique, mais sachez qu'il ne faut pas réduire la situation au Kenya à un conflit interethnique ou à des luttes tribales. Disons simplement qu'il est manifeste que les institutions et processus démocratiques sont aujourd'hui déficients, alors que le contexte était relativement stable et depuis longtemps.
Certains médias évoquent depuis plusieurs années la potentialité d'un génocide en cours au Darfour…
Encore une fois, en tant que "secouristes de l'aide médicale", nous n'avons pas vocation à qualifier juridiquement ce qui se passe au Darfour. Et ce terme de "génocide" répond d'ailleurs à une définition précise en droit international, dans la Convention de 1948 : "un acte déterminé (meurtre, atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale…) commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel". De plus, nos équipes en place n'ont pas identifié de processus systématique de destruction de tel ou tel groupe ; on s'est donc abstenus de rentrer dans ce débat concernant la qualification de ce qui se passe, même s'il est évident qu'il y a eu des exactions et des violences à répétition dont sont d'abord victimes les civils. En revanche, nous avons pris la liberté de parler de l'extrême paupérisation des populations présentes des 2 côtés de la frontière (dans les camps de réfugiés au Soudan et au Tchad) et de ses conséquences : insécurité, harcèlement par les différentes factions en présence, disettes à répétition, malaria et paludisme, mortalité infantile très importante, etc. Sans dédouaner de leur responsabilité le gouvernement et les forces armées "régulières", disons qu'il y a une nébuleuse d'agresseurs (milices, mercenaires, délinquants de droit commun, etc.) dont les civils sont les premières victimes.
L'affaire de L'Arche de Zoé, c'est quoi : une mauvaise farce, ou plutôt l'une des affres des "pratiques humanitaires" ? J'ai cru comprendre que vous vous désolidarisiez totalement de cette association.
Oui, tout en reconnaissant qu'elle fait partie de la "famille humanitaire". En revanche, nous trouvons très inquiétante leur justification, sur un front moral qui nous paraît éculé, d'actes pour le moins questionnables ; en l'espèce, séparer des enfants de leur famille pour les faire sortir d'un pays. Quelles qu'en soient les raisons, c'est-à-dire même justifiables d'un certain point de vue, c'est à nos yeux une erreur fondamentale parce qu'en la matière la fin ne doit pas justifier les moyens. Autre inquiétude : la confusion, dès lors, qu'il peut y avoir chez les populations nationales entre les différents acteurs et pratiques humanitaires.
À propos de réflexion sur les enjeux et les pratiques humanitaires, pouvez-vous nous faire une sorte de bilan synthétique de la situation actuelle ?
… Le sujet est vaste. Des enjeux, il y en a énormément, mais disons que le principal est justement d'éviter de se retrouver instrumentalisé ! Quant aux pratiques, nous risquons surtout de nous retrouver confrontés à de nouveaux challenges et notamment en ce qui concerne les "réfugiés climatiques" ; les premiers étant apparus au Bangladesh. Est-ce que les dérèglements climatiques vont conduire à des mouvements de population de plus en plus importants ? à de nouvelles pandémies ? à une multiplication des épidémies (fièvre hémorragique, VIH, etc.) ? Il y a donc des enjeux de recherches importants et, plus généralement pour MSF, d'accès aux soins et aux molécules pour ces populations.
On a aussi l'impression que les grands laboratoires pharmaceutiques freinent des 2 mains en ce qui concerne l'approvisionnement en médicaments génériques des pays qui en auraient le plus besoin.
Oui, et on mène justement une campagne pour l'accès aux médicaments essentiels, c'est-à-dire pour essayer de rendre disponibles un certain nombre de molécules qui ne le sont pas ou plus pour X et Y raisons. Et ce, d'autant qu'il y a des enjeux de santé publique (le VIH, par exemple) très importants en Afrique subsaharienne, difficiles à corréler avec des enjeux économiques, on va dire, "purs et durs".
Au-delà du versant "coordination" de votre mission, vous vous occupez plus spécifiquement du "projet violences".
Au départ, c'est un rapport de l'Organisation mondiale de la santé qui, en 2002, a mis en évidence toutes les conséquences, en termes de santé publique, des violences en général. Nous avons nous-mêmes constaté que la plupart de nos interventions étaient très liées à des formes de violences, qu'elles soient domestiques, interindividuelles ou dues à la guerre, etc. Il nous a donc fallu chercher à améliorer la qualité des soins apportés, avoir accès à ces populations victimes de violences, soutenir psychologiquement les soignants et notamment ceux chargés des victimes de violences sexuelles, et essayer de proposer une prise de parole cohérente sur le sujet. C'est l'objet de ce projet, qui nous a amenés à repenser bon nombre de nos pratiques médicales et de nos méthodes de formation en interne et en externe (envers les médecins locaux).
Pendant qu'ici on célèbre les 100 ans de la naissance de Simone de Beauvoir et son célèbre aphorisme ("On ne naît pas femme, on le devient"), il semblerait que dans les zones de conflits armés, mais pas seulement, "les femmes et les enfants d'abord" deviennent toujours les premières victimes de violences et sévices en tous genres…
Ce sont effectivement les populations que l'on dit "vulnérables" (avec la réserve que j'ai par rapport à ce terme) qui sont souvent les premières victimes. Mais c'est aussi parce que les femmes sont généralement plus dépendantes économiquement parlant et que l'accès au système d'éducation leur est plus difficile, etc. Il y a de facto des facteurs cumulés qui font que, dans les zones de conflits, on a des taux de mortalité maternelle et infantile très élevés.
Peut-on parler de l'utilisation du viol comme arme de guerre dans certains contextes ?
Je dirais que c'est souvent difficile à démontrer et que malheureusement la réalité est beaucoup plus complexe. Je conçois néanmoins que, dans des situations de conflit bien précises, le corps des femmes a en effet été utilisé comme arme contre l'ennemi masculin, avec beaucoup de prosélytisme politique.
C'est arrivé pendant la guerre des Balkans ?
Il y a eu des camps où les femmes étaient séquestrées et violées plusieurs fois par jour… et seulement libérées au bout de 7 mois pour qu'elles ne puissent pas avorter, entendant alors les geôliers leur répéter : "Ton enfant sera tchetnik", ce qui constitue un discours éminemment politique. Ces pratiques avaient également cours pendant la guerre d'Espagne… Mais, pour revenir au présent et à ce que je disais, les situations sont souvent plus complexes, ne serait-ce parce que l'exploitation sexuelle (économique) et les violences sexuelles en général prennent différentes formes et ne sont malheureusement pas seulement l'apanage de la guerre.
Le traitement des victimes semble vraiment problématique : elles sont souvent stigmatisées par leurs proches, leur suivi médical et psychologique est difficile à mettre en œuvre - pour ne pas dire impossible -, leur protection s'avère ensuite un leurre, etc. Quand bien même vous remuez ciel et terre pour les sauver, on ressent une vraie impuissance dans vos constats…
Je ne dirais pas "impuissance", mais c'est vrai que nous avions besoin de mettre à plat certaines réalités. En ce qui concerne les victimes de viol, c'est vrai aussi que l'offre de soins est actuellement limitée. Nous arrivons cependant à la mettre progressivement en place et même de façon "lourde", puisque le "package médical" que nous proposons englobe également des actes chirurgicaux. Pour ce qui est ensuite du suivi et/ou de la protection des victimes, le contexte social et politique rend en effet souvent les choses impossibles.  De toutes les façons, travailler sur le viol c'est travailler sur l'invisible.
 
Je sais que vous avez connu sur le terrain les Balkans, puis le Rwanda… Comment analysez-vous simplement la fin du siècle dernier ?
Quelqu'un parlait de "ce très court XXe siècle". Qui s'est ouvert sur le génocide arménien de 1915 pour se terminer avec celui des Tutsis et des Hutus modérés en 1994… La première leçon de ce siècle révolu est que ce sont toujours les populations civiles qui paient le prix fort. Et la deuxième est que les auteurs de massacres sont des hommes ordinaires. On sait enfin que les guerres civiles laissent des traces dramatiques du fait que les ennemis d'hier doivent ensuite vivre côte à côte ; ce qui n'est pas évident en termes de paix sociale. C'est plus "facile" de reconstruire du lien social quand l'ennemi habite de l'autre côté de la frontière.
Vous m'avez raconté certains épisodes assez douloureux que vous avez vécus au Rwanda et que je tairai ici. Mais je me demande néanmoins comment, confronté à tant de bestialité humaine, on s'arrange avec sa sensibilité.
On fait comme on peut… en essayant d'éviter tout narcissisme consistant à ramener la souffrance d'autrui à la sienne. On s'émeut aussi de voir comment la vie reprend ensuite le dessus, et comment la société rwandaise a voulu reconstruire le pays tout de suite après le génocide.
Comment voyez-vous le monde de demain ?
Je ne me sens pas vraiment une âme de visionnaire… Mais, quoi qu'il en soit, je ne suis pas une "afro-pessimiste" et je crois en la capacité des sociétés à faire face et à reconstruire le cas échéant.

Voir les campagnes de sensibilisation de MSF sur www.msf.fr

Laurent Zine