Entre Saône et Rhône fleurissent depuis ces dernières années les premiers édifices d’un vaste chantier qui devrait transformer le quartier de la Confluence en l’un des territoires les plus attractifs de Lyon. Parmi les premiers à investir cet espace en mutation, les galeries Olivier Houg et Georges Verney-Carron ont pris place depuis l’été 2007 dans de nouveaux locaux au 45, quai Rambaud, à quelques pas de la Sucrière. Si elles se jouxtent, les 2 galeries affirment chacune des choix artistiques indépendants. Pourtant, tel un écho aux alentours, les œuvres qu’elles présentent actuellement ont le point commun de nous entraîner dans de confuses perceptions.
Pour “Focus”, sa 1re exposition à la galerie Olivier Houg, l’artiste néerlandais Jan Ros présente une série de peintures à l’huile prenant pour motif une iconographie contemporaine issue de notre environnement urbain. Il en retient en particulier les architectures et une imagerie relative à l’accident. Ces thèmes ne sont pas anodins, ils sont les points de départ d’une peinture qui joue de multiples façades. Entre l’ico-nique et le pictural s’insère un questionnement sur notre impression fugitive de la réalité que l’accident vient soudain perturber. D’un premier regard, nous reconnaissons ces images très frontales. En quelques signes identifiables, nous les appréhendons, brièvement, comme nous captons le défilement d’un paysage ou le flux des images médiatiques. Face aux scènes d’accidents, notre pulsion pour l’image-rie sensationnelle est très vite désorientée. Car il nous faut plus de temps pour saisir le véritable objet de ce travail. C’est celui de la peinture elle-même, qui apparaît alors de façon évidente mais qui ne se livre que dans une mise au point vacillante. Dans un glissement, l’image se dissout et la peinture dérape. Elle se dégage de toute efficacité descriptive et sème le trouble pour mieux rendre visible sa composition par strates. En surimpression, des détails aux contours réguliers et aux couleurs uniformes viennent rompre la dilution et nous ramènent à la surface des œuvres. Le nez d’un avion perce l’une d’entre elles. Ce trou noir est aussi saillant que ces lucarnes colorées parsemant les couches de résine translucide qui redoublent la surface de certains panneaux peints. Tout comme ces larges traces rectilignes de peinture blanche, ces marques surlignent autant qu’elles s’en détachent, les architectures désormais dissoutes dans la matière. Nul doute que le travail de Jan Ros fait consciemment écho à celui de Gerhard Richter. Bien qu’ils opèrent dans des traitements picturaux distincts, leur réalisme photographique diffus rend nos représentations douteuses, et renvoie à la réalité des œuvres, en leur restituant leur qualité abstraite. C’est pourquoi Jan Ros se sent également proche d’artistes minimalistes tels que Donald Judd. Ces cadrages sont les prétextes d’une expérience sensible, qui nous mène dans la matérialité de l’œuvre et de notre propre existence.
Si les œuvres de Jan Ros opacifient la réalité dans l’épaisseur de leurs matières, celles de Michel Verjux et Cécile Bart investissent l’espace pour la rendre sensible dans de diaphanes mais non moins intenses dispositifs. Ces 2 artistes présentent une exposition duo intitulée “Ni une ni deux”, à la galerie Georges Verney-Carron, avec qui ils partagent depuis de nombreuses années une approche artistique qui rejoint l’expérience de notre environnement. L’une et l’autre, l’une en l’autre, les 2 œuvres en produisent une troisième, qui s’actualise dans le parcours du visiteur. Depuis quelques années, Cécile Bart travaille avec des fils de coton et de laine colorés, qui poursuivent cette fonction de “filtre du regard” que remplissaient déjà ses Peintures/écrans. Sur un axe, au centre de la salle, s’ali-gnent 3 hautes structures, constituées de longues franges circulaires aux subtiles variations chromatiques. Si le travail de cette artiste réanime les études des couleurs et renouvelle l’héritage de Goethe, de Chevreul, des impressionnistes ou encore des recherches de l’art cinétique, dans sa forme, il renvoie aussi naturellement à la métaphore du tissage rétinien. Quant aux halos de lumière créés par Michel Verjux, à l’aide de puissants projecteurs à découpe, ils constituent eux aussi les entremetteurs d’une relation particulière entre nous et le lieu. Statiques et lunaires, ces projections ponctuent l’espace et dialoguent avec les fragiles structures de Cécile Bart. Cette Suite de trois pour quatre : ajustée/croisée/tangente se renouvelle sans cesse par nos déplacements mais aussi par les variations de la lumière ambiante. Dans la logique de la différence et de la répétition, de la distinction et de l’écho, les très graphiques propositions de Michel Verjux et Cécile Bart créent une dynamique dans un espace qu’elles perturbent pour mieux désigner. Mais c’est notre propre perception qui constitue le rouage de cet espace spécifique, cet espace d’écriture, dans lequel les éléments trouvent leur mesure dans une syntaxe toujours précaire.
Ces 2 expositions ne sont ainsi pas seulement voisines, mais elles formulent simultanément un questionnement sur notre perception de la réalité. Dans des propositions pourtant très différentes, persiste chez ces artistes l’envie de sonder notre monde jusqu’au point de rupture et de basculement dans sa disparition.
Jan Ros, “Focus”, jusqu’au 31 décembre à la galerie Olivier Houg,
04 78 42 98 50 Cécile Bart & Michel Verjux, “Ni une ni deux”,
jusqu’au 20 décembre à la galerie Georges Verney-Carron, 04 72 69 08 20
Florence Meyssonnier
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