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Notre Cerisaie
Enjôleuse. Tel était l'adjectif. On me l'avait soufflé, mais il décrivait si bien l'impression que m'avait faite ce jour-là Anne de Boissy que je ne m'étais pas encombré de scrupule et je l'avais ici même accolé à son nom. C'était au siècle dernier, je la rencontrais alors dans les murs d'une friche foisonnante, une ruche, un théâtre de tréteaux. La rue Poizat, où la troupe des Trois-Huit avait ses quartiers, reste dans ma mémoire un symbole d'émulation artistique, d'activisme. Il sentait l'humidité ou la poussière et bénéficiait d'une aération permanente, il y faisait froid l'hiver, pourtant… Eh bien, ce théâtre était une maison pour ces artistes qui, aujourd'hui, sont en résidence au Nouveau Théâtre du 8e (NTH8). Une maison où chacun avait fait sa chambre, la Cerisaie de la compagnie.
Sylvie Mongin-Algan met en scène Notre Cerisaie, jusqu'au 15 février, dans sa nouvelle maison de la rue Commandant-Pégout. Lorsque Tchekhov écrit La Cerisaie, il décrit une société en capilotade, une famille qui se réunit une dernière fois dans la maison d'enfance avant de décider de la vendre. La propriété, en effet, est devenue trop chère à entretenir. Mais le véritable enjeu de cette vente, c'est une vieille plantation de cerisiers… N'avons-nous pas tous, quelque part, une cerisaie ? Quelle cruauté ce serait d'entendre les coups de hache, même si, comme le demande la metteuse en scène : "À quoi bon pleurer ?" Il faut "jeter les clés dans le puits / partir / être libre comme le vent". Le texte classique sera donc revisité, mis en miroir avec les intimités des membres de la troupe. Dans une 1re étape de création l'année dernière, les comédiens venaient à notre table pour nous raconter des histoires. Les plans de la maison de famille, par exemple, et le spectateur pouvait s'imaginer jusqu'au papier peint de la chambre de la petite… Faute de place, et de temps, nous n'avions pas tous pu profiter de ces moments superbes de proximité, mais enfin ils avaient lieu, ils allumaient les regards et ouvraient les sourires. Petite frustration de les voir se lever ensuite, lorsque Sylvie Mongin-Algan, qui jusqu'alors avait joué les maîtresses de maison, monte sur scène, comme sur la table de banquet, pour nous lire une introduction au spectacle. S'entrecroisent, comme promis, les scènes du texte original, les histoires intimes. J'ai accumulé un peu, je l'avoue, les petites frustrations ce soir-là. Les souvenirs n'étaient un à un qu'évoqués, me laissant sur ma faim, et, en se succédant, ne m'ont pas permis une compréhension de l'ensemble. Pas simple, je crois, de mettre autant d'histoires dans une seule cerisaie… Cependant, chaque comédien avait réussi, à un moment ou à un autre, à me toucher, à rattraper mon attention quand, indocile, elle voulait fuir. Le spectacle créé ce mois-ci (autour d'un repas dont je n'ai pas le menu) est la création finale de Notre Cerisaie, et n'aura a priori pas grand-chose à voir avec ce que j'ai vu l'année dernière. Mais, j'en suis sûr, resteront la dignité et la fragilité de Guy Naigeon, le verbe haut de Vincent Bady, l'activité de Florian Santos, la truculence d'Alice Robert. Et Anne de Boissy, l'enjôleuse, on ne peut l'oublier non plus. Le théâtre, singulièrement celui de la compagnie des Trois-Huit, est une fabrique de souvenirs.
Du 1er au 15 février au Nouveau Théâtre du 8e, 04 78 78 33 30
Étienne Faye
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