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MARS N°135
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Ça tchache !
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Territoires singuliers
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MAI N°137
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JUIN/JUILLET
N°1
38/139
Les Intranquilles
Jazz à Vienne
Michel Tremblay
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SEPTEMBRE N°140
Septembre de la photographie
Riddim Collision
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OCTOBRE N°141
Mathurin Bolze
Lola Lafon
Don Quichotte
Jazz à Rive-de-Gier

NOVEMBRE N°142
Traces
Idem
Denis Plassard
Les larmes d'Ulysse

DECEMBRE N°143
Notre Cerisaie (NTH8)
Galeries O.Houg et G.Verney Caron
Dave St-Pierre
Yokohama Zen Rock



©Christian Ganet   Par-dessus bord  


En 1973, Roger Planchon, figure tutélaire des lieux, mettait en scène au TNP une version abrégée de Par-dessus bord, la pièce monstre de Michel Vinaver. À cette époque, l'auteur était le nouveau P-DG de S. T. Dupond, au sein du groupe Gillette dont il avait été le directeur général en Italie, puis en France, et dont il deviendra, ensuite, le délégué général pour l'Europe. Autant dire que l'homme a de son sujet une certaine maîtrise. Sa description, d'une cruauté inouïe, du capitalisme et de l'entreprise, n'en prend que plus de poids. Impossible de résumer cette pièce en 6 mouvements, d'une rare densité et qui, dans la version mise en scène par Christian Schiaretti, dure plus de 6 heures… ou alors en se limitant à une trame qui ne dit rien de la multiplicité des thèmes, toujours mis en abyme, se succédant, s'interpénétrant ou se complétant, pour donner du monde et de son implacable mécanique une idée complexe et criante de vérité. L'entreprise capitaliste est le personnage principal. Elle est un énorme organisme vivant dont nous pouvons observer l'intérieur, son ventre et toute sa tuyauterie frémissante, pendant que se joue devant nous sa prodigieuse œuvre de digestion. D'abord, Passemar est introduit. Employé modèle, chef de l'administration des ventes, il est l'auteur de cette histoire et il interviendra de temps en temps, face à nous. Très vite, il se mêle à une discussion technique avec 2 de ses collègues qui révèle certaines subtilités des rapports et de l'organisation de l'entreprise, mais la situation devient cocasse : à cause du sujet de la conversation, c'est-à-dire le produit, le papier-toilette. Autant le dire, tout au long de ce spectacle délirant, foisonnant, ce ressort comique sera l'occasion de jeux et d'allusions réjouissants et, surtout, jamais gratuits. Très vite, il apparaît que Ravoire et Dehaze, vieille maison familiale, leader sur le marché français, est sur le déclin. Les Américains conquièrent des parts de marché avec un papier-cul en ouate de cellulose et le bulle-corde de grand-papa semble en perte de vitesse. Deux stratégies vont être envisagées : le père Dehaze investit dans le repli sur soi en emballant le bulle-corde dans un paquet bleu-blanc-rouge ; son bâtard Benoît préfère adopter les méthodes de marketing américaines (des scènes hilarantes en perspective) et l'ouate de cellulose.

Les personnages les plus divers, de plus en plus nombreux (il y en a 60), sont joués par des comédiens investis, visiblement tout à la joie de jouer. Ils se croisent, se frottent, les scènes qui s'ouvrent ici et là se coupent la parole sur l'immense plateau du TNP sans que se perde un instant le fil narratif. Disons-le, Christian Schiaretti réussit grâce à une mise en scène dynamique, astucieuse, à éveiller l'intérêt du spectateur pendant chaque minute de ces 6 heures inoubliables. Il est de ces prestidigitateurs qui savent, avec une apparente simplicité qui est sa marque, capturer l'attention de l'auditoire, sans le brusquer. Son art, dans Par-dessus bord, confronté à l'enchaînement infernal des tableaux, est à mesurer à l'aune du talent génial de l'écrivain Michel Vinaver, qui, s'interrogeant sur la forme, s'est permis de la bousculer, de la flouter, de la tordre, sans la ménager. Il supprime toute ponctuation, chevauche les scènes, ce qui parfois crée des effets d'analogie saisissants, voire féroces, ou juste un rythme plus fou. Vu en répétition, le metteur en scène donne le sentiment de maîtriser tout l'espace du théâtre, pourtant un volcan bouillonnant, débordant de toutes parts. Dans une atmosphère studieuse, la tension des techniciens est à un paroxysme, les comédiens sont concentrés, à l'écoute, comme les musiciens et les danseurs, alors que les régisseurs, bardés de technologies, discrets, sont aux abois… Bref, cette "flottaison d'actions disparates", comme le prononce le personnage d'Alex, est une grosse PME, dont la fonction est de produire ce spectacle. Alex est un personnage emblématique. C'est un jeune juif rescapé des camps nazis, il refuse d'adhérer au vieux monde et dirige un club de jazz, l'Infirmerie. Il est en outre pédéraste et il ne semble pas attiré plus que ça par Jiji, la fille du représentant de Ravoire et Dehaze, pourtant… il se laissera séduire, aussi bien par le discours de Benoît, le nouveau P-DG de la firme, que par le mariage. Dans le décor du début de la pièce, environné de cartons, il est l'élément subversif, juif, pédé, entouré de nègres. Dans le décor rénové (qui montre par ailleurs que les enjeux économiques ont bougé, qu'ils ne sont plus dans la production elle-même, mais dans le marketing), il fait corps avec l'équipe de jeunes loups qui s'est imposée à la direction de Ravoire et Dehaze, et son bras d'honneur n'y fait rien. À ceux qui demanderaient pourquoi Mai 68 est à peine évoqué, alors que Michel Vinaver écrivait Par-dessus bord précisément à ce moment-là : il suffit de s'intéresser à Alex. Il découvre, comme nous, qu'il "fait partie de la chaîne alimentaire". L'entreprise capitaliste est une machine totalitaire qui digère jusqu'à nos plus intimes révoltes. Les derniers mots sont pour l'Américain, nouveau propriétaire de l'entreprise. "Ce ne sont pas les machines que nous achetons : c'est vous tous."

Jusqu'au 13 avril au TNP, 04 78 03 30 00

Étienne Faye