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©Bruno Pin   Maison d'Izieu  


mémorial des enfants juifs exterminés

À Izieu nous sommes allés, dans ce hameau de basse montagne surplombant la vallée du Rhône à la jonction des départements de l'Ain, de la Savoie et de l'Isère ; un petit coin de paradis perdu qui, loin de tout, fleure bon la tranquillité de la campagne profonde. Un petit coin de paradis, certes, mais qui aura été le théâtre, malgré lui, d'une impensable tragédie en avril 1944, quelques mois seulement avant la libération de la France du joug allemand.


À Izieu, nous avons été chaleureusement accueillis (sans doute une tradition locale) par
Kathel Houzé, chargée de la communication et des activités culturelles du musée-mémorial, qui nous a accompagnés pour une visite commentée des lieux. Et de l'histoire des enfants d'Izieu.

Ainsi, à partir de mai 1943, la Maison d'Izieu avait été transformée, à l'initiative des époux Zlatin (Sabine et Miron), en refuge pour les enfants juifs déracinés des quatre coins de l'Europe ou de l'Afrique du Nord et victimes des persécutions nazies. Un havre de paix pour des gosses qui pouvaient alors réapprendre à "vivre normalement" malgré l'éloignement de leurs familles, en mangeant quasiment à leur faim et surtout en allant à l'école. "La colonie avait été implantée dans ce secteur géographique parce qu'il était encore sous contrôle italien (jusqu'en septembre 1943) et relativement éloigné des zones de combat ou de maquis (Ain, Vercors…). Il s'agissait avant tout d'essayer de préserver les enfants, dont certains avaient connu les pogroms en Europe de l'Est ou la montée du nazisme en Allemagne. Ainsi, 105 enfants passeront par Izieu entre mai 1943 et avril 1944." C'était il y a bien longtemps, mais lorsque l'on se trouve à déambuler dans les lieux mêmes de la colonie, on sait bien que c'était hier : au matin du 6 avril, les 44 enfants juifs alors présents dans la Maison d'Izieu furent raflés avec leurs éducateurs par la Gestapo, sur ordre de Klaus Barbie. Après interrogatoire dans les locaux du fort Montluc à Lyon, afin de leur faire dénoncer parents ou amis… ils seront tous déportés, d'abord à Drancy, puis, pour la plupart, à Auschwitz-Birkenau, pour ne jamais en revenir. Ils avaient entre 4 et 17 ans. Avril 1944, cela sous-entend que les Allemands savaient déjà que la guerre était quasiment perdue, et l'on pourrait s'étonner du pourquoi d'un tel acharnement : faire en camion les 88 kilomètres qui séparent Lyon d'Izieu (voire l'état des routes de l'époque) pour capturer des enfants et les envoyer à une mort certaine. Mais sûrement qu'avec les nazis et leurs sbires du régime de Vichy, sans parler des dénonciateurs lambda, il ne fallait plus s'étonner de rien à l'époque - sachant néanmoins que, concernant la rafle d'Izieu, la délation, même si elle est soupçonnée, n'est pas prouvée. "Notre objectif principal est de perpétuer le souvenir de ces 44 enfants juifs déportés. C'est donc de raconter l'histoire de cette colonie, celle de la rafle du 6 avril, puis de la déportation. Nous sommes un lieu de mémoire et nous n'avons pas vocation à exprimer des jugements de valeur ou à porter des accusations. De fait, travailler sur l'histoire induit une démarche scientifique qui englobe une recherche rigoureuse de faits, de documents de toutes sortes et de témoignages (de plus en plus rares) afin de ne pas trahir la vérité. En la matière, les preuves tangibles sont donc primordiales, et encore aujourd'hui il n'y a pas de preuves permettant de savoir comment la Gestapo a été informée ni comment elle a pris la décision de venir de Lyon pour rafler les enfants et les adultes présents ici. Même s'il y a eu quelques pistes, il faut savoir que cette colonie n'était de toute façon pas un lieu caché."

Si la notion de crime contre l'humanité existe bel et bien depuis les procès de Nuremberg, et si une plaque commémorative fut effectivement apposée à Izieu en 1946 en mémoire des 44 enfants juifs déportés, il aura néanmoins fallu attendre plus de 40 années et le procès Barbie en 1987 pour que le drame des enfants d'Izieu soit véritablement reconnu en tant que crime contre l'humanité, comme il aura fallu 50 ans à l'État français pour reconnaître sa responsabilité pendant la 2e guerre mondiale quant à la déportation des juifs. Le mémorial sera ainsi inauguré par François Mitterrand en avril 1994. Néanmoins, les raisons de ce "silence d'État" pendant plusieurs décennies nous semblent relativement troubles.

"Concernant la rafle d'Izieu et plus généralement le génocide des juifs d'Europe et la responsabilité de l'État français quant à leur déportation, la construction de la mémoire collective nationale a pris effectivement plusieurs décennies. Historiquement et politiquement, il y a tout un tas de facteurs qui explicitent ce travail tardif sur la mémoire, et ne serait-ce parce que la France s'est logiquement d'abord reconstruite sur son passé résistant. Et il ne faut pas oublier que les résistants, augmentés de tous les anonymes qui ont sauvé des enfants, étaient nombreux dans cette région. Au niveau individuel, nous nous sommes également rendu compte en recueillant des témoignages que, la guerre finie, les gens qui revenaient des camps de concentration avaient besoin d'oublier, de penser à leur vie en phase de reconstruction et non pas à la mort de leurs semblables. Nombreux sont les anciens déportés qui ont eu par la suite plus de 'facilité' pour raconter leur expérience à leurs petits-enfants plutôt qu'à leurs enfants… Collectivement et individuellement parlant, il y a ainsi des imbrications qui font que la mémoire a besoin de temps pour exister. Aujourd'hui, la question pour nous est de savoir : quels souvenirs la société et les individus ont de cette histoire de la colonie d'Izieu à partir de faits avérés ? On sait que la mémoire évolue en fonction des périodes, des sociétés et des personnes… Elle se construit, se transmet et se partage sans cesse."

Nous avions commencé la visite par "la Grange", c'est-à-dire le lieu où est mis en perspective le parcours géographique de 4 enfants d'Izieu, replacé dans le cadre de cette douloureuse période historique : montée du nazisme, déclenchement de la guerre, responsabilité du régime de Vichy quant aux persécutions des juifs, déportation, génocide. La dernière partie de l'exposition, elle, se focalise sur cette notion de crime contre l'humanité en présentant des extraits filmés des procès Barbie et de Nuremberg, pour le moins instructifs. "Qu'est-ce qu'un crime contre l'humanité ? Quelles sont les circonstances (historiques, politiques et sociales, etc.) qui ont engendré ces crimes ? Comment va-t-on juger les criminels (États ou individus) ? Comment se construit la justice pénale internationale ? Autant de questions sur lesquelles nous sommes amenés à travailler et qui nous renvoient aussi, malheureusement, à l'actualité."
Un travail qui dépasse forcément le cadre de la Maison d'Izieu ?
"Cette notion de crime contre l'humanité est en relation directe avec ce qui s'est passé à Izieu, puisqu'elle est apparue telle qu'elle est formulée lors des procès de Nuremberg concernant le génocide des juifs d'Europe. Et nous travaillons spécifiquement sur ce génocide à travers l'histoire des enfants d'Izieu. Il n'empêche que cette histoire concerne l'humanité tout entière. Et que notre réflexion englobe inévitablement les autres crimes contre l'humanité commis depuis la fin de la 2e guerre mondiale, par exemple en ex-Yougoslavie ou au Rwanda."
On ne pourra s'empêcher de remarquer la puissance symbolique de cette photo d'un cimetière musulman bosniaque présentée en fin d'expo. On n'oubliera pas non plus que Sabine Zlatin avait rêvé, lors de l'inauguration du mémorial, d'un lieu à vocation universelle et résolument ouvert à tous. Parce que oui, cette histoire concerne tout un chacun et que le lien entre le passé et le présent est incontournable, et en définitive indispensable à la construction de la mémoire, entre autres de ces lycéens qui font la visite aujourd'hui avec nous.
Nous entrons ensuite dans la maison à proprement parler, c'est-à-dire le lieu de vie des enfants d'Izieu, conservé comme tel et restituant l'existence de la colonie à l'époque. Sur le parvis, la fontaine où les enfants jouaient et se lavaient en été ; ici, à l'intérieur, des dortoirs avec des portraits, là un réfectoire avec des dessins et des lettres. Et puis la salle de classe… celle des
400 Coups où l'on s'imagine bien calé dans la rangée du fond, à faire des avions en papier ou à tirer des grains de riz à la sarbacane, et d'autres choses comme ça… Le cœur serré, on ne peut alors s'interdire de penser qu'il faut être sacrément tordu pour aller kidnapper des gosses dans une école avant de les envoyer à l'abattoir. Trente mille visiteurs viennent annuellement ici, dont la moitié sont des scolaires. Et de se demander comment réagissent in situ les jeunes générations ? "À la différence d'autres lieux de mémoire, la Maison d'Izieu est restée un lieu de vie (et non de mort) dont on ressort debout. Nous essayons d'amener une réflexion par rapport à l'histoire de la colonie, mais surtout pas d'assommer avec des émotions. Avec le jeune public, il y a bien sûr une empathie qui se crée naturellement par rapport au quotidien restitué des enfants d'Izieu, puisque ce quotidien est finalement intemporel. Les jeunes y sont sensibles et sont également en mesure de comprendre que les enfants ont été assassinés in fine. Mais il y a nécessairement tout un travail d'accompagnement, d'investissement et de réflexion qui est réalisé ici avec le corps enseignant, encore une fois pour permettre aux plus jeunes de garder une distance et éviter de provoquer un choc émotionnel direct." On passera alors sur feu la proposition du président de "confier la mémoire d'un enfant victime de la Shoah aux élèves de CM2" puisque le travail sur la Shoah est déjà au programme de ces classes depuis 2002… et qu'il est réalisé collectivement ici, à Izieu, par les membres du service pédagogique avec les professeurs et leurs classes. Quant à l'identification individuelle, on dira simplement qu'un enfant comprend toujours instinctivement un autre enfant, sans aucune considération de race, de religion ou de quoi que ce soit. Et les gosses de maintenant qui viennent dans ces lieux, quelles que soient justement leurs origines sociales, religieuses ou ethniques, sont solidaires de ces gosses d'hier, qui, comme eux, ne demandaient finalement pas grand-chose, si ce n'est d'aller à l'école. Et de vivre aussi un peu.

Lieu de ressources et d'histoire travaillant en collaboration avec d'autres structures européennes parce que "la Shoah est une histoire européenne", le mémorial des enfants juifs exterminés de la Maison d'Izieu s'ouvre dorénavant à une réflexion élargie sur la mémoire et ses enjeux, et entend informer tous les publics quant aux crimes contre l'humanité. Expositions, conférences, projections et commémorations y sont régulièrement organisées pour accompagner cette digne ambition. Simplement parce que la mémoire est indispensable à l'avenir du genre humain.

La Maison d'Izieu est, avec l'ancien vélodrome d'hiver et l'an-cien camp d'internement de Gurs, l'un des trois lieux de la mémoire nationale des victimes des persécutions racistes et antisémites commises avec la complicité du gouvernement de Vichy, dit "gouvernement de l'État français" (1940-1944), reconnues par décret présidentiel du 3 février 1993.

Maison d'Izieu, 04 79 87 21 05, www.izieu.alma.fr

Laurent Zine