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On ne se promène pas impunément au Centre d'histoire de la Résistance et de la déportation. En ce lieu modeste et superbe, l'humanité apparaît aussi ordinaire et tenace qu'une mauvaise herbe, piétinée, pliée, arrachée. Non loin des caves où retentirent, il y a plus de 60 ans, les cris des suppliciés de la résistance à l'occupation allemande, exposition après exposition, le curieux retrouve les traces concrètes d'existences souvent ignorées, parfois arbitrairement écourtées, torturées, internées, déplacées. Surtout, le CHRD ne se limite pas à nous raconter l'histoire de la seconde guerre mondiale. Il nous parle de la condition féminine à travers le globe, des "indigènes" de l'armée française… Et, aujourd'hui, des Tsiganes. Inutile de dire que cette population est l'objet d'une invraisemblable stigmatisation : tout le monde le sait… et le déplore… jusqu'à ce qu'une famille s'installe près de chez soi. Les images d'Épinal sont légion et vivaces à propos de cette population hétéroclite de rempailleurs de chaises, de voleurs de poules, de diseuses de bonne aventure et de saltimbanques qui pillent la CAF pour s'acheter de somptueuses automobiles (d'ailleurs, ne dit-on pas qu'ils ne font des enfants que pour ça ?).
Les communes qui acceptent d'accueillir les nomades s'arrangent le plus souvent pour n'autoriser leur campement qu'à proximité d'une décharge ou d'un échangeur autoroutier, avec l'espoir de les voir déguerpir au plus vite, et les administrations sont toujours curieuses de connaître leur cheminement sur le territoire. L'exposition autour des photographies de Mathieu Pernot permet de se rendre compte que les mentalités n'ont guère évolué depuis l'internement, en 1940, des Tsiganes dans le camp de Saliers, près d'Arles. La scénographie de cette exposition est une sorte de boîte autour de laquelle est racontée l'histoire des Tsiganes au XXe siècle, depuis la création d'un carnet anthropologique nomade (où chacun de leurs mouvements était répertorié) jusqu'à la construction, par le gouvernement de Vichy, de ce camp modèle aujourd'hui effacé de notre mémoire collective. Puis, à l'intérieur de la boîte, le visiteur est confronté à une série de portraits de personnes âgées, aux visages parcheminés et à la vêture parfois typée : il s'agit des rescapés de Saliers retrouvés par Mathieu Pernot.
Quelques mots avec Mathieu Pernot.
Comment avez-vous découvert l'existence du camp de Saliers ?
Étudiant la photographie à Arles, je me suis intéressé aux Tsiganes du coin. Je me suis fait des amis parmi eux. J'ai voulu ensuite retrouver cet endroit qu'ils avaient évoqué, et je n'ai jamais pu le retrouver. En fait, il avait été rasé à la suite du tournage du Salaire de la peur d'Henri Georges Clouzot, avec Yves Montand. Ce village était typé camarguais parce que Vichy croyait que l'origine des populations nomades était Les Saintes-Maries-de-la-Mer ; c'est dire le niveau d'ignorance. Il avait été construit pour y tourner des films de propagande, mais c'est après la guerre, comme village mexicain, qu'il est devenu visible !
C'est un travail de photographe ou d'historien ?
Je n'ai pas essayé de photographier l'histoire, mais bien de la raconter. Je me suis entouré de spécialistes et je me suis demandé comment je pouvais procéder. Il me fallait, à l'évidence, retrouver des témoins, et j'ai commencé mes recherches dans les archives, un travail d'historien, sans doute. Je suis tombé sur nombre de carnets anthropologiques, car ceux qui avaient été fichés au début du siècle sont précisément ceux que Vichy n'a ensuite éprouvé aucune difficulté à enfermer dans les camps. En même temps, mon métier, c'est la photographie, et je ne pouvais qu'être frappé par les photos de face et de profil, de facture très policière, qui ornent la première page de ces carnets. En les confrontant à mes propres tirages de ces femmes et de ces hommes qui ont vieilli de 55 ans, je pose la question de ce que la photo permet de déduire de la personne. Puisque dans un cas elle est soupçonneuse et que dans l'autre elle ne l'est pas.
Et pourquoi toujours ce soupçon, justement, entourant les populations nomades ?
C'est d'autant plus irrationnel que les Tsiganes ne bougent pas tant que cela, ils sont très inscrits sur le territoire. J'ai rencontré des familles qui effectuent le même parcours en Indre-et-Loire depuis le XVe siècle, et pourtant elles sont toujours stigmatisées, considérées comme étrangères ! Il faut toutefois se rendre à l'évidence que les 145 Tsiganes assassinés directement par les Allemands l'ont été en dehors des camps ; peut-être ont-ils été, de cette manière, protégés de l'extermination, à la différence de leurs homologues ukrainiens ou allemands. En revanche, il ne faut jamais oublier que les gens qui ont subi l'internement de type racial de Saliers ont été spoliés de leurs biens, ont vécu dans des conditions effroyables, et que certains sont morts faute de soin et de nourriture suffisante.
Jusqu'au 9 décembre au CHRD, 14, avenue Berthelot, 04 78 72 23 11
Étienne Faye |