|
La saison s'emballe. Les théâtres de la région se réveillent d'un hiver qui, somme toute, ne fut ni le plus froid ni le plus creux, même si janvier et février ne furent pas, dramatiquement, mémorables. Mars et tout repart, entre 2 mornes périodes de vacances scolaires réservées aux enfants. C'est un peu comme les soldes après les soldes : il convient d'en profiter. Pour s'essayer aux délices de la sodomie ? Shopping and Fucking est une comédie de Mark Ravenhill, auteur anglais qui ne s'annonce pas - ni se joue, j'en jurerais - dans la demi-mesure. Cet homme est subversif jusqu'à mériter, paraît-il, le qualificatif infâmant de "pédé néo-marxiste". Le metteur en scène est Simon Delétang, en résidence, cette année, aux Ateliers. Comme le titre l'indique, outre l'enculage, il y aura du lèche-vitrine, d'un genre radical, cela va sans dire… Selon Simon Delétang, c'est grâce à l'humour que le spectateur pourra entrer dans ce spectacle "par la bonne porte" (sic). Il a d'ailleurs cette formule réjouissante et - peut-être - un poil provoc' : "Qui dit comédie dit sodomie." Ce ne sera pas du porno, mais très intrigant quand même, du 6 au 29 mars aux Ateliers (04 78 37 46 30).
Les fidèles de ce Théâtre des Ateliers ont - peut-être - déjà eu le bonheur de découvrir l'inénarrable auteur argentin Copi, en décembre dernier, mis en scène alors par Emmanuel Daumas. Les autres auront une 2e chance grâce à Marcial Di Fonzo Bo et Élise Vigier, cette fois au Théâtre de la Croix-Rousse. Trois petites pièces. Les poulets n'ont pas de chaise, inspirée des fameux dessins de Copi (on se souvient de la femme assise). Loretta Strong, monologue déraciné, polaire, beltégien, est un jeu dans ce qu'il a de plus imaginatif, onirique, drôle mais à mourir, littéralement à mourir. C'est fabuleux, science-fictionesque, et "ça inonde tout". La 3e, c'est Le Frigo, objet qui symbolise la mort et dans lequel L. et Goliatha essaient de se pousser, jusqu'à ce que l'une d'elles tombe amoureuse d'un de ces rats omniprésents dans le théâtre de Copi. Ce sera hallucinatoire, totalement dézingué, et du 6 au 10 mars au Théâtre de la Croix-Rousse (04 72 07 49 49).
Puisqu'on y est, il est - peut-être - intéressant de saluer l'audacieuse programmation du théâtre dirigé par Philippe Faure. Après le Kostia de Vincent Roumagnac le mois dernier, il y aura en mars le Tout est au possible dans le meilleur des mondes mieux de Philippe Vincent (voir par ailleurs). C'est toujours un plaisir, par exemple en période électorale, de voir les artistes continuer de s'occuper de ce qui les regarde.
Ainsi en sera-t-il de Gembloux, à la recherche de l'armée oubliée. Mis en scène par Gennaro Pitisci, c'est un spectacle écrit par ceux qui le jouent : Sam Touzani et Ben Hamidou, avec le poète Nacer Nafti. Les Bruxellois du Brocoli Théâtre n'avaient - peut-être - pas vu le film Indigènes, qui fit tellement parler de lui et de ses tirailleurs qualifiés de "sénégalais", lorsqu'ils découvrirent la bataille de Gembloux, remportée en 1940 par des Nord-Africains de l'armée française contre une division blindée de Hitler. Une bataille occultée par l'histoire officielle. Cette pièce n'a rien, cependant, d'une épopée héroïque. Il s'agit plutôt d'une histoire d'hommes déracinés, vaillants mais mortels, et d'ailleurs, pour nombre d'entre eux, morts. Une seule date : le 8 mars au centre culturel Théo-Argence (04 78 20 02 50).
À propos de spectacle engagé, il faut évoquer le travail de Cyril Tournier et de sa compagnie L'Imaginoir. L'année dernière, sa mise en scène de Non si paga faut pas payer de Dario Fo était ébouriffante, comique, intelligente. Celles qui vivent… est un spectacle composé à partir de 4 textes féministes militants signés Franca Rame, la femme du Prix Nobel, traitant, donc, de la condition féminine. Sans chougner, promet-elle : "Il y a 2 000 ans que nous pleurons, nous autres, femmes, eh bien alors cette fois, nous allons rire, et même rire de nous." Parmi toute cette offre séduisante de théâtre, celle-là aussi est essentielle : du 6 au 8 mars au Théâtre de l'Astrée (04 72 44 79 45).
Peut-être, les carnets Sud/Nord de Jean-Paul Delore. L'auteur inspiré crée un "théâtre musical" singulier, intime, à la démesure des gouffres que ses mots et sa mise en scène savent parfois ouvrir en nous. La poésie ne se résume pas. Celle de Delore n'est jamais naïve, elle est âpre, terrienne, et sait pourtant, telle une poignée de poussière rouge, marquer la peau et s'échapper dans un souffle. Cette pièce a été créée à Maputo, capitale du Mozambique, avec des comédiennes venues des 2 Congos, de France, du Japon et du Mozambique. Des femmes héroïnes d'un "opéra parlé, chanté" qui se jouera - assurément - du 20 au 22 mars au Théâtre de Vénissieux (04 72 90 86 68).
Étienne Faye
|