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Le décor est rouge comme le velours d'un rideau de scène italien, parfum résiduel d'un théâtre d'antan. Normal : même monté par Christian Schiaretti au TNP, Molière reste Molière. Une structure simple, creuse, 4 portes surmontées de 4 fenêtres, et l'on imagine déjà les personnages aller de l'une à l'autre ou s'épiant derrière la fictive protection d'un mur transparent ou d'un volet juste suggéré. Le théâtre, "c'est une escroquerie", plaisante le metteur en scène. "Mais qui a l'air d'être vraie", ajoute un comédien. Pendant les répétitions de L'École des maris, la nouvelle troupe du théâtre de la place Lazare-Goujon est au complet - si l'on excepte ceux que les courants d'air du lieu ont couchés sur le flanc - autour de son directeur charismatique. Les plaisanteries fusent, et les rôles, sur le plateau lumineux, s'échangent. Tous les comédiens connaissent tous les personnages ; la grippe ou les temps d'essayage de costumes n'arrêteront donc pas le travail, même si le patron commence à s'agacer des conditions de travail qu'il ne juge pas convenables. Ses comédiens, même infectés, chancelants, bourrés de vitamines, ne semblent pas plus affectés que cela. Il y a fort à parier qu'aucun d'eux ne céderait sa place, à aucun prix. C'est que Christian Schiaretti est le chef d'une bande talentueuse, enthousiaste, aimant à l'évidence la scène et le travail. "Non, ne déambule pas", intervient-il auprès d'Ariste. "Tu sais ce que c'est : on met dans les jambes les difficultés qu'on a dans la bouche." Et le jeune homme, attentif, s'immobilise, approuve et trouve une parade. Plus tard, à Lisette : "Une solution facile n'est pas souhaitable. Il faut prendre l'option la plus complexe, car elle est plus porteuse de jeu." Et en effet, dans ce bout de scène du 1er acte, soudain, la pièce s'illumine. Toute l'histoire de chaque personnage est reconstruite à partir de chaque détail ; tous les mouvements, toutes les intonations en résultent. Les comédiens improvisent, questionnent, corrigent, inventent. Le directeur du TNP discute, souligne, provoque, replace.
Petit entretien avec Christian Schiaretti, qui présente 3 farces de Molière, dans l'ordre inverse de leur création : L'École des maris, Sganarelle ou le Cocu imaginaire et Les Précieuses ridicules.
Les farces de Molière sont des pièces assez courtes, dont le rythme est élevé et le comique imparable…
La farce est un art savant, qui a ses règles, héritées de l'école de Scaramouche et que Molière maîtrisait à la perfection. La particularité de l'auteur français par rapport à ses influences italiennes, c'est la très haute tenue littéraire de ses pièces. Sganarelle ou le Cocu imaginaire et L'École des maris sont des farces versifiées : on frise l'oxymore ! Et cependant il s'inscrit dans une histoire. Songez que le personnage de Jodelet, dans Les Précieuses ridicules, porte le nom de l'acteur qui jouait le rôle à l'époque. C'était un farceur réputé, qui allait bientôt mourir, et son intervention ici était une sorte de passage de témoin. La scène qu'il partage avec Mascarille, le personnage incarné par Molière lui-même, est un véritable concours de farceurs, d'une grande drôlerie - je vous le promets. Et, en même temps, c'est un théâtre qui était déjà sur le point de disparaître…
Pourquoi monter Molière aujourd'hui ?
Je considère que le TNP est un service public et qu'il a, de ce fait, une obligation de répertoire. Ces pièces de Molière sont très peu jouées, et, d'une manière générale, je crois que notre héritage baroque, en France, est méprisé. Dans le futur TNP, il y aura un petit théâtre, à côté de la grande salle, où nous pourrons montrer des pièces du répertoire, telles les farces de Molière, pendant de longues durées et souvent. C'est aussi cela, l'intérêt et le plaisir d'avoir une troupe en résidence permanente.
Une troupe au TNP, c'est une nouvelle aventure ?
C'est un travail que je connais bien maintenant et que j'apprécie. Le Théâtre a embauché 10 jeunes comédiens, dont un certain nombre sont directement issus de l'Ensatt [École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, installée à Écully], qui auront un travail assuré jusqu'en 2009. Ils sont l'avenir, car ce sont de bonnes personnes, disponibles et travailleuses. Une troupe, c'est aussi une exception au niveau national, car il faut dire que l'obsession de tous, dans les métiers du théâtre, est de monter se faire reconnaître à Paris. Pour moi, c'est un manque d'ambition. Il est temps de proposer autre chose que la Comédie-Française. Coriolan, la pièce de Shakespeare que nous avons montée en décembre, c'était un coup de tonnerre, vous savez ! Trente et un acteurs sur un plateau qui n'était ni à Paris ni à Avignon ! Personne n'en revenait que l'on puisse, en province, oser un tel geste, aventureux et raffiné. Alors, bien sûr, dans notre stratégie, Coriolan était un brise-glace et les Molière, que nous montons avec très peu d'argent, sont une goélette. Mais surtout, ici, à Villeurbanne, nous nous foutons bien de ce que pourra penser Madame Verdurin de notre travail. Le TNP est et restera un théâtre de propositions multiples et différentes. J'ai plein d'envies pour l'avenir. Par exemple, je songe sérieusement à monter Le Grand Théâtre du monde de Calderón…
Du 8 au 30 mars au TNP, 04 78 03 30 00
Étienne Faye |