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Marco DSL
Le slam au bout
de la langue


Voix funk de l'ombre sur ondes lyonnaises depuis toujours et gymnaste vocaliste de la langue française depuis 5 ans dans la lumière des Slam Sessions, Marco DSL sort aujourd'hui un étonnant et détonnant double album de slam (32 titres ! chez La ChaudièreProduction), savamment baptisé Allons à l'essentiel ? Décrochons la lune ! Le slam, cet art de la tchatche né aux USA et qui allie rythmique et improvisation dans un nouveau monde d'écriture résolument poétique. À confondre avec la SLAM, c'est-à-dire la Section lyonnaise des amasseurs de mots, un collectif initié par Marco, alias Vers Sain Rhétoric, qui l'accompagne partout sur les scènes d'ici et d'ailleurs pour propager de bonnes paroles ! Autoproclamés Ouliposapiens (en référence au courant littéraire imaginé par Queneau), ces autodidactes distillent ainsi les syllabes partout où le vent les emporte, parés qu'ils sont pour en découdre avec les mots.

Entretien avec le bonhomme au Vin'Ko, son QG de la Guillotière.

J'ai l'impression que ton agenda est un peu surchargé.
On vient en effet de faire 16 dates avec la SLAM durant le mois de mars…
C'est dire que le slam commence à prendre en France ?
Oui, vraiment, mais disons qu'à Lyon c'est un peu particulier, puisque cela fait déjà 5 ans que nous avons monté le collectif afin d'organiser des Slam Sessions au Bistroy chaque fin de mois, puis progressivement dans d'autres lieux et festivals. Il y a un engouement réel du public depuis le début, et nous en sommes à la 50e édition (fin avril) en ce qui concerne le Bistroy, et à la 500e session en région Rhône-Alpes !
Et si nous revenions, en préambule, sur les grandes lignes de ton parcours depuis "Les nuits de Marco" sur Radio Bellevue…
C'est vrai que tout a commencé en tant qu'animateur sur Bellevue, puis à Zap FM. J'ai enchaîné ensuite avec Radio Canut, puis Scène FM pendant 7 ans. Enfin Radio Charpennes Tonkin (RCT), que j'ai quittée il y a peu et où, peut-être, je reviendrai bientôt… Depuis le début, mon "job pour survivre" a été de naviguer sur les ondes, et maintenant c'est sur scène que ça se passe.
Comme tu le dis à propos dans tes textes, on pourrait supputer que tu as toujours "pris ton pied au micro" ?
Depuis 1982… j'ai toujours été DJ et animateur radio. Un métier forcément en symbiose avec la musique et la parole, sachant que, dans le même temps, l'écriture m'a toujours attiré. Elle a aujourd'hui pris le pas sur le reste, même si jamais je n'abandonnerai la radio. Exister derrière un micro, c'est un bon résumé de ma vie.
Il n'empêche que la musique est bien présente dans cet opus.
Il ne pouvait en être autrement : les compos musicales encadrent parfaitement ce que nous avions à dire, même si les textes représentent l'ossature de ce disque.
Revenons un instant sur les origines du slam…
Je crois bien qu'à l'origine c'est un dénommé Mark Smith, ouvrier du bâtiment de son état, qui invente le slam pendant les années Reagan dans cette bonne ville du blues qu'est Chicago, en se produisant progressivement dans les clubs de jazz. Un ouvrier du bâtiment, donc, féru de poésie, et c'est important de le noter parce que cela va caractériser toute l'histoire du slam dans le sens où, qui que tu sois, quelles que soient tes compétences, etc., tu peux monter sur une scène à tout moment pour décliner des vers ! Ensuite, disons que le mouvement va prendre sacrément de l'ampleur aux USA via des communautés et/ou écoles d'écriture propres à chaque grande ville. S'en suivent des sortes de compétitions (contests) sur des "scènes ouvertes", mais répondant à certaines règles assez strictes au départ : minutage du temps de parole, éclairage fixe, ni accessoires ni mise en scène, ni grimaces, ni musique, ni costume, etc. Le "slamer" ayant néanmoins la possibilité de s'installer au micro avec son texte imprimé ! Petit à petit, le slam envahit New York, où Soul Williams gagne le "championnat" 7 fois de suite, et le mouvement se diversifie : une frange s'intègre par exemple graduellement à une certaine culture hip-hop pour donner naissance à des groupes comme Antipop Consortium ou Anticon, etc.
On aurait pu croire que le slam était une excroissance du hip-hop.
Culturellement, peut-être… mais la métrique du slam est différente de celle du rap. Il faut juste prendre le temps et bien ouvrir ses oreilles pour s'en rendre compte. Le slam a ses techniques propres, que ce soit au niveau du rythme, de l'écriture, de la diction, etc. En ce sens, il me semble plus adapté pour "le dire". Mes racines sont pourtant dans le hip-hop, et je crois que des groupes tels Public Enemy, De La Soul, mais aussi le Wu Tang Clan ont vraiment révolutionné la façon de s'exprimer en musique.
Tu parlais de contest, et il semblerait justement, à travers l'ampleur du phénomène à New York, que la scène slam est désormais porteuse d'une véritable forme de contestation (politique, mais pas seulement) qui défraie actuellement la chronique aux USA.
Absolument ! Et ça arrive en France… Dans le cas de figure américain, on trouvera des influences littéraires du côté de Ginsberg, Burroughs, etc. et "musicales" chez Gil Scott Heron, Last Poets ou Isaac Hayes ; les premiers à avoir réellement construit des monologues rythmés.
Et toi, quelles racines poétiques revendiques-tu éventuellement pour le slam en France ?
Il y en a une partie (seulement !) sur le livret du disque : d'Ouvrard à Boby Lapointe, de Boris Vian à Queneau, de Michel Audiard à Desproges, etc.
Concernant la SLAM, tu parles d'"écriture rythmique" et d'"improvisation en écriture éphémère"…
Ce sont simplement des concepts que j'ai recyclés (no copyright !) et qui me servent depuis 5 ans pour décrire ce que je fais et fédérer des gens autour de ce projet. Je nous qualifie parfois, sans prétention aucune, de "chercheurs en syllabes", et c'est vraiment dingue ce que rythmiquement tu peux construire phrase par phrase, en agençant des syllabes et en choisissant des mots ! C'est par contre un travail de longue haleine, mais en même temps ce n'est que du plaisir.
Et cela s'entend à l'écoute de ce double album.
Ce sont 5 années de gestation !
Pour exprimer des sentiments totalement différents !
Oui, parce que chaque texte correspond à une tranche de vie ou à une humeur particulière. La revendication, la nostalgie, le rêve ou l'humour, etc. sont autant de moments dans une vie qui correspondent à des sentiments propres et donc à un certain type d'écriture. De plus, le slam évite l'écueil des faux-semblants.
S'accompagne-t-il, pour vous, d'un versant pédagogique ?
Oui, bien sûr, et nous avons multiplié les ateliers d'écriture, simplement parce que la demande est devenue exponentielle. Je vous rassure tout de suite, l'intérêt de la chose n'est pas de faire la "Slam Academy"… mais plutôt de driver des personnes (jeunes pour la plupart, et ce n'est surtout pas péjoratif) qui ont soif de mots et qui ont un besoin monstrueux de s'exprimer.
Le Petit Robert est-il l'ami de tous les slamers (ou slameurs) en herbe ?
Oui, lui et le Larousse. Sachant que le slam permet aussi de se dédouaner du français "pur et dur" en pratiquant le mélange des styles.
Le slam sous-entend donc que la langue française appartient à tous et qu'il est possible, voire souhaitable, de constamment la réinventer ?
C'est exactement ce que je "prône" : la langue appartient à celui qui en use et en abuse ! Et c'est exactement ce que l'on fait en disant aux gens : "Vous n'êtes plus seuls avec votre stylo !" Quant aux "cerbères de l'horizon gardé" qui nous casent dans la catégorie anticulture, ces "académiliciens" de la langue française, ils ne peuvent rien faire contre nous, ni sans nous ! Cela prendra le temps qu'il faudra, mais quoi qu'il arrive la langue française évoluera, et nous ne sommes pas pressés. D'où l'importance de passer le relais aux générations futures.
Je reviens sur l'aspect revendicatif de certains textes : la sortie de cet opus en pleine campagne électorale, ce n'est pas anodin ?
Disons que cela tombe bien. Que l'on avait sans doute envie de dire aux politiques que les autodidactes métissés et sortis de nulle part si ce n'est de la banlieue ont aussi leur place dans cette société. Mais il faut savoir que les "voyageurs sans bagage" ont encore beaucoup d'autres textes sous la manche.
Tu es l'auteur et l'interprète de la quasi-totalité des 32 textes rassemblés dans ce double album. Penses-tu avoir enfin décroché la lune ?
Je peux dire qu'il s'agit là d'un "rêve réalisé". D'une part parce que je me suis aperçu depuis longtemps qu'il fallait faire les choses avec envie pour que le schmilblick avance. Et ça m'a pris 5 ans pour arriver à un résultat qui me ressemble. D'autre part parce que faire ce disque, c'est aussi pour moi une façon de rêver et de fantasmer en pleine réalité. Vouloir décrocher la lune, c'est une façon d'espérer rester un enfant tout en étant un homme, le cynisme en moins. Mon enfance nourrit cet album, et j'espère que cela se ressent à travers les textes comme les remerciements.
Par exemple quand tu crédites Bruce Lee ou Pelé…
Exactement. C'étaient vraiment les rois du monde quand j'étais gosse.
Et l'on pourrait penser que le slam, de par sa philosophie, s'apparente à certains arts martiaux.
Il y a un vrai entraînement à suivre au niveau de l'écriture : le cerveau est un muscle, et si tu veux acquérir de la dextérité avant de monter sans filet sur une scène, t'as intérêt à t'en servir toute la journée !
Espérons que tu seras pris au(x) mot(s). En attendant, comment vois-tu l'avenir ?
Globalement, je ne saurais dire… Mais au niveau de la SLAM, c'est le bonheur, parce qu'il est question d'un collectif d'individus qui vont tous dans la même direction. Sachant également que chacun(e) a un projet personnel qu'il défend en parallèle. Au final, entre saine émulation et vraie ébullition, nous essayons de monter en France une sorte de "contre-pouvoir verbal", alors que les scènes slam se multiplient partout actuellement. Le "système" ainsi mis en place fait que personne n'a les chevilles qui enflent ni ne peut s'endormir au contact des autres. L'absurde et l'autodérision sont des alliés en toute circonstance, et que l'on choisisse de pleurer ou de rire, l'important est d'évacuer tout ce que l'on a dans le bide. Le slam a aussi cette faculté.
Si, économiquement parlant, on ne peut savoir ce que cela va donner, humainement, il est certain que le slam a de beaux jours devant lui.
Et c'est pour cela que j'ai écrit Je suis riche !

Prochaines Slam Sessions chaque fin de mois au Bistroy et le 12 mai à Grenoble pour les 20 ans de L'Art du récit. Plus d'infos sur http://myspace.com/marcodslslam

Laurent Zine