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Si le visage de Hadès, maître du monde souterrain, dieu de la mort, est “de la laideur sèche de l’ennui”, il sera décidément invisible, en janvier, au Théâtre des Ateliers. Gilles Chavassieux met en scène le long monologue d’Alexandre le Grand que l’auteur Laurent Gaudé a intitulé Le Tigre bleu de l’Euphrate. Le monarque va mourir, terrassé par la fièvre, mais celui qui a conquis la moitié du monde, dès les prémices de son agonie, nous congédie, nous, ses congénères, car il réclame le privilège de parler seul à seul avec son “invité d’exception”, la Mort. Alexandre veut lui raconter ce que fut sa vie. La scène est une surface noire sur laquelle s’inscrit une fabuleuse géographie : celle d’un homme qui ne reconnaît nulle frontière, “le pillard de trois continents / Et le plus humble des hommes”. Sur une estrade baignée de lumières chaudes, la percussionniste Yi-Ping Yang distille une ambiance des confins qui participe au voyage, une musique qui semble découler, avec le plus grand naturel, de sa gestuelle précise et discrète.
Le roi grec se raconte et il est évident que son admirable volonté de traverser le monde pour en voir le bout s’accompagne d’une cruauté sans pareille. Avancer coûte que coûte, c’est dire même au prix le plus élevé. A Samarkand il cherche à infliger les pires souffrances à celui qui tua son plus cher et valeureux ennemi Darius. Quand il crée l’Alexandrie d’Egypte (dont il n’est pas anodin de noter qu’elle se doubla d’une nécropole), il est de son propre aveu “à la fois l’épée et l’équerre”. Pourtant s’il s’amollit un moment dans les palais de Babylone, dont il réussit à chasser Darius, roi des Partes, le conquérant ne laisse, pour la postérité, que le souvenir de “cette faim de terre / De foule / Et de vitesse”. Selon Laurent Gaudé, Alexandre est un ogre insatiable, qui avale tout ce qui se présente à lui. Le Tigre bleu de l’Euphrate est un animal mythique, sauvage, qui est son guide, en premier lieu pour traverser le fleuve (impétueux, l’Euphrate, comme une légende). L’homme, ensuite, n’a qu’une idée : aller vers l’est, jusqu’au Gange. Mais cette obsession lui fait oublier la fatigue de ses troupes. Incapable de leur faire partager son rêve, il cède à leurs suppliques et arrête sa course. C’est là, en Bactriane, à l’instant où il renonce à avancer, que commence son agonie.
Ce qui séduit Gilles Chavassieux, dans cet Alexandre, c’est qu’il est l’inverse de celui de Flaubert dans Salambô qui raconte une civilisation à la conquête des barbares. Celui qu’habite l’irréprochable Yannick Laurent sur la scène des Ateliers est certes lettré, éduqué, mais c’est en quittant sa terre natale, en se “saisissant du monde” qu’il passe de l’état de barbarie à celui de culture. Face à Hadès, qu’il trouve vieux et laid, le roi pense alors à son héritage. L’Empire ? Les multiples Alexandrie qu’il a semées ? Les trésors amassés ? Non. Il refuse même que lui soit érigé un mausolée. Il ne veut pas être enterré : car il serait alors immobile... Son seul héritage, c’est son “appétit”. Celui pour qui la vie est une conquête, une perpétuelle fuite en avant, et qui considère la mort comme une défaite, prononce ses derniers mots : “Je suis l’homme qui meurt / Et disparaît avec sa soif”. Juste avant de rejoindre, enfin, la cohorte des vaincus.
Du 16 janvier au 4 février au Théâtre des Ateliers
04 78 37 46 30
Etienne Faye |