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Biennale d’Art Contemporain 07
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DÉCEMBRE N°132  


Liu Wei

L'histoire
d'une décennie
qui n'est pas
encore nommée

 

On en a tellement dit sur cette nouvelle Biennale au titre un peu trop emblématique : "L'histoire d'une décennie qui n'est pas encore nommée". Nous sommes dans la continuité des dernières Biennales, et même si le modèle semble s'épuiser (la presse ne fut pas tendre avec cette 9e édition) on peut trouver au milieu de cet étrange itinéraire quelques bonnes surprises, malgré l'emphase de certaines propositions artistiques. Éparpillé dans la ville, en 4 lieux, il vous reste un mois pour vous rendre sur place.
491 avait envie de donner la parole à quelques artistes et acteurs du monde des arts visuels à propos de cette dernière Biennale de Lyon, en leur posant une question.

Concernant cette édition de la Biennale, pouvez-vous nommer l'artiste ou le commissaire, ou la paire, qui a retenu le plus votre attention ?

Tino Sehgal…
L'artiste qui a retenu mon attention, dans ce que j'ai pu voir, est certainement Tino Sehgal, surtout pour la révolte que cette œuvre suscite en moi. Dans le genre couper la branche sur laquelle on est assis, c'est exemplaire (il y a quand même Santiago Sierra, précédente Biennale qui est meilleur, payer au SMIC des homeless pour effectuer des tâches humiliantes, pour qu'ensuite nous puissions déduire une morale…). Réduire les œuvres de Dan Graham, Larry Bell et Dan Flavin au rang de malheureux décor pour strip-tease montre une réelle incompétence ou bien une distorsion volontaire de l'histoire de l'art contemporain. Il montre dans cette œuvre, et dans ce sens il est emblématique de sa génération, à quel point les artistes actuels sont perdus (en dehors du travail de Martin Boyce, qui avait retenu mon attention à la précédente Biennale) face à l'héritage d'artistes qui avaient pour réelle éthique de s'opposer au spectaculaire. Ils le faisaient par intervention, souvent face à l'architecture ou bien sur leur propre corps, comme "métaphore" (même s'ils réfutaient le terme) de l'espace social et politique. Cette pratique-là maintenait une certaine distance, nécessaire à l'œuvre pour s'ouvrir à l'interprétation du spectateur.

Dror Endeweld

Cinthia Marcelle
Marcelle, artiste brésilienne, intervient dans l'espace urbain et présente ici, notamment, une pièce intitulée Confronto qui est une vidéo montrant une action filmée en plongée qu'elle a organisée sur un carrefour du centre-ville de Belo Horizonte. Marcelle s'introduit dans la mécanique implacable de la ville et enraye le système circulatoire. Une troupe de jongleurs font une démonstration de leurs talents avec des torches enflammées sur le passage protégé d'un carrefour pendant que les feux sont au rouge, et regagnent gentiment le trottoir quand ils passent au vert ; peu à peu la troupe grossit jusqu'à occuper la largeur complète de la voie. Les choses se gâtent sérieusement lorsqu'ils continuent malgré le feu vert à jongler… Une pièce joyeusement tragique qui nous rappelle la sauvagerie furieuse de nos cités automobiles, où le temps du feu rouge devient l'interstice de la mendicité, du spectacle de rue, de l'inattendu, du corps, et celui du feu vert appartient aux machines. Au Brésil, les 2 mondes se rencontrent parfois violemment, jusqu'au hold-up, au kidnapping ou à l'assassinat. La rue est le théâtre de l'extrême violence sociale du pays et le carrefour en est une scène majeure. Les abandoneros (enfants des rues) y élisent quelquefois domicile… L'artiste nous fait prendre de l'altitude au sens propre avec la position de sa caméra ; la fête ne dure que le court instant de l'arrêt des machines.
Mais répondre à la question du 491 renvoie directement à la conception de cette étrange Biennale censée porter un regard sur une décennie qui n'a pas encore eu lieu (!?) et chargeant une foule de commissaires d'exposition de répondre à une question. On peut légitimement s'interroger sur la pertinence de la question posée ("Quel est l'artiste ou l'œuvre qui occupe selon vous une place essentielle dans cette décennie ?") et se demander si l'on assiste à une caricature d'exposition de commissaires, allant à l'instar d'Éric Troncy jusqu'à faire un choix "en creux" en montrant les photographies de David Hamilton.
Artiste pas nommé qui espère vivre encore quelques décennies même pas encore nommées.
Liu Wei
Que demande-t-on à un commissaire d'exposition, sinon de donner sa vision du monde de l'art ? Si les commissaires Stéphanie Moisdon et Hans-Ulrich Obrist, pour cette Biennale, bottent en touche, en diffractant ce regard, je ne pense pas que la vue s'éclaircisse. Toutes les Biennales réussies ont été des prises de positions esthétiques, éthiques et artistiques de la part de ces commissaires. Sans cet engagement complètement subjectif des curateurs, la visée semble floue. Cette division des responsabilités apparaît comme une faiblesse de positionnement plutôt qu'une "idée parfaite et simple" comme le rappelle Thierry Raspail. N'est-ce pas un peu facile de prôner l'illisibilité de l'art en la mettant en scène ? L'enjeu des 2 chercheurs désignés est de rendre plus lisible l'art contemporain et pas seulement de faire le constat qu'il est insaisissable et complexe.
La pièce de Liu Wei à la Fondation Bullukian réunit tous les ingrédients pour faire une œuvre de qualité : un concept, de la poésie et une forme. Ce qui me rend optimiste, car l'art est accessible, lumineux quand les œuvres sont bonnes, indépendamment du positionnement géographique de l'auteur, de sa culture et des moyens mis en œuvre pour concevoir son travail. Il est certain que les artistes actuels s'expriment dans tous les domaines, avec des médiums indifférenciés, que l'art est très ouvert, autant dans ses formes que dans la diversité de ses lieux de production. Cette globalisation artistique entraîne une difficulté de compréhension, où le spectateur est sollicité dans un très grand registre de perceptions, ce qui accentue son désarroi. Tout le travail du penseur de l'art n'est pas de livrer au public la création artistique telle quelle, mais de faire le tri, classer, organiser pour que la lecture soit plus simple. Si la Biennale lyonnaise 2007 avait la prétention de trouver un nom à cette nouvelle décennie, il me semble bien que l'objectif est raté.

Bruno Vincent (artiste, plasticien)

Le public peut disposer…
S'il est une danseuse que l'art contemporain n'eut de cesse de faire tournoyer, c'est bien la "participation du spectateur", qui devait abolir l'écart entre œuvre et public. À ce titre, il semblerait que le 1er effet de l'"Histoire" contée par la Biennale 2007 soit de signifier, en creux, combien cette illusion de la participation est morte.
La participation-du-spectateur avait atteint son apogée avec l'ouverture du Palais de Tokyo, qui, érigeant l'esthétique relationnelle en art officiel, reléguait l'activité de Beaubourg (rénové) au seul entertainment en remisant ses expo-épopée aux poubelles de l'Histoire, justement. À l'inverse, l'aspect immédiatement sensible du dispositif élaboré pour visualiser "une forme d'archéologie de l'actualité" (héritage du choix arbitraire duchampien et de la vogue des artistes-commissaires) semble avoir, d'emblée, mis le public hors jeu.
Tout en remarquant comment, à l'IAC, l'unique œuvre relevant de l'approche participative semble avoir été mise en exergue comme pour mieux l'écarter du parcours de l'exposition (Markus Miessen, The Violence of Participation, 2007), il faut percevoir cette coupure entre le "public" et le "système" mis en œuvre, qui abandonne le spectateur à ses propres reconfigurations et jugements de goût… sans lui donner quelque clé d'accès aux œuvres. Sinon cette construction ludique censée clore une trilogie inaugurée avec les 2 précédentes Biennales, et dont on peut se demander de quelle décennie elle devrait permettre de dresser le bilan : celle de l'art des 1res années du XXIe siècle ou bien de l'activité du MAC depuis son déplacement à la Cité internationale… ?
Il est pourtant une œuvre de Dan Graham (installée au coin d'une immense salle du MAC et dans une subtile interaction avec 2 autres pièces de Dan Flavin et Larry Bell) qui aurait pu avoir valeur de métaphore quant à cette volonté revendiquée de "multiplier les centres". La complexité des jeux de miroir, des effets de transparence comme la confusion-déconstruction des espaces provoquée par Triangle with Circular Inserts, Variation B, aurait quasiment pu modéliser les relations et mises en abyme souhaitées par les organisateurs. Ce, alors qu'à la Fondation Bullukian, mais dans le même esprit cependant, c'est encore l'évidence de la formidable installation de Liu Wei (The Outcast, 2007) qui, s'imposant sans calcul au visiteur, aurait pu faire office de ligne directrice.
Par la pure abstraction d'un jeu de miroir et de lumières comme à travers le subtil jeu d'échelles et le fragile équilibre d'un gratte-ciel érigé avec les matériaux d'une cabane, c'est bien une forme d'"activité contemplative" du spectateur (si on m'accorde cet oxymore) que provoque chacune de ces œuvres. Mais une activité bien moins vaine que l'effort qu'il doit accomplir en revanche pour entrer dans ce Jeu, qui lui est proposé par ailleurs. Quand, courant d’un lieu à l’autre comme pour atteindre l’Oie blanche en premier, la difficile appropriation du dispositif pourrait l’amener à penser que la complexité revendiquée par les meneurs du jeu n’est guère plus, en fait, qu’une construction parodique inutilement compliquée. Ou à se dire, en somme, que disséminer n’est pas forcément bien jouer et que les regardeurs, toujours, feront les tableaux…

Sylvia von Harden

www.biennale-de-lyon.org

Propos recueillis par Bruno Pin