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Vous parlez du bal comme d’un exutoire contre la dure réalité d’une Afrique moderne…
Oui, parce que le bal est un espace de rencontres où tout le monde peut se rencontrer, quelle que soit sa fonction sociale, et qui donne le sentiment que, dans un temps donné, on peut reconstruire une espèce de corps social. Et quand celui-ci est en crise, il représente un moment où l’on essaye de retisser des liens pour essayer de reconquérir la vie. Sans omettre que derrière tout cela il y a toujours ce rapport de séduction, ce désir de conquérir des cœurs, tout ce qu’on peut mettre au centre de la vie, comme la quête éternelle de l’amour.
Pour évoquer le bal, vous n’avez pas choisi n’importe quel pays.
J’ai choisi cette région d’Afrique, la République démocratique du Congo, l’ex-Zaïre qui vient tout juste d’élire son président, justement pour cette musique très profonde, moderne et contemporaine qui s’appelle la rumba congolaise. Profonde, parce que c’est une musique qui est très populaire, qui s’est toujours fait le porte-parole d’une population, et ce à travers ses combats comme à travers ses amours. C’est important parce qu’elle est née à une époque charnière, entre les années 50 et 60, où a eu lieu le processus des indépendances africaines. Côté historique, la rumba c’est au départ des rythmes d’origine congo-africaine, puisque ce sont les esclaves africains, souvent originaires du Congo, qui, à Cuba, ont gardé ces traces de rythmes traditionnels. D’une dimension religieuse très forte au départ, elle est passée à une dimension populaire, car, lorsque les Congolais l’ont découverte, ils se sont réapproprié ses rythmes, ce qui était un juste retour des choses. Et c’est ce qui est d’ailleurs intéressant dans l’histoire de cette rumba congolaise. Pour moi, c’est une musique à danser l’Afrique noire contemporaine et non pas traditionnelle. Elle est née complètement dans un contexte urbain, et comme j’ai toujours été attiré par les expressions urbaines comme le hip-hop ou la capoeira, c’est naturellement que je suis venu à elle.
Dans l’imaginaire des gens, jazz et rumba, ce n’est pas la même chose. Pourquoi utiliser le terme de “jazz” dans le titre de votre spectacle ?
Il fait référence, justement, à la musique noire américaine de jazz, qui a beaucoup influencé la musique moderne africaine, dont la rumba, ne serait-ce par exemple que par la présence des cuivres. Quand on découvrira la rumba que j’utilise, on pourra se rendre compte de l’influence forte du jazz, mais aussi du rhythm’n’blues. Le public verra quelque chose de complètement différent des standards de rumba cubains qu’il a l’habitude d’entendre. Et le pari est justement de faire découvrir quelque chose d’original, de moins connu. Pour revenir au titre, Ok Jazz est le titre du groupe (basé à Kinshasa) de cette rumba congolaise qui est née dans les années 50-60 et dont le leader était Franco, le compositeur que j’utilise le plus dans la pièce.
La particularité au niveau des rythmes de la rumba ?
C’est la guitare, électrique et acoustique ; il y a une spécificité de guitare qui est très africaine, la manière de jouer cette guitare entre le pouce et l’index, et qui donne toute la foi, le rythme, la mélodie de cette rumba. Elle est omniprésente dans tous les morceaux et les orchestres de rumba, dans tous les orchestres modernes d’Afrique noire. Pour la danse, la particularité, c’est l’image à deux, du couple, qui au fur et à mesure a laissé plus de place au groupe, c’est-à-dire qu’on danse ensemble. Et c’est ce qui va se retrouver dans le spectacle. On danse à la fois le duo et l’ouverture vers le groupe.
Le bal auquel vous conviez les spectateurs sera celui de la vie. Quelles en seront les ambiances ?
Beaucoup de douceur, de romantisme, de tendresse, de rondeur, de fluidité, de légèreté, mais en même temps la mise en valeur d’un enracinement, c’est-à-dire d’une musique propre à une Afrique contemporaine. Je voudrais que les spectateurs se laissent porter par une belle histoire, une belle musique, une belle danse. Qu’ils perçoivent une autre Afrique que celle médiatique avec ses guerres, ses violences. Partager un autre regard sur elle, dire que dans ce pays on crée du beau, qu’il y a de l’amour, que sa vie est très forte…
Du 26 février au 3 mars à la Maison de la danse, 04 72 78 18 00
Martine Pullara |