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Il est question de chansons, de mots, de musiques, loin des feux de la rampe. Nous sommes aux côtés de Pierre Barouh dans un monde ouvert aux autres ; un vent porteur de sons traverse son univers. Aux mouvements du voyageur incessant, l'homme s'est forgé des rencontres de l'humain et de la terre. Pierre Barouh, l'éternel voyageur, le découvreur. Plus de 40 années de musique au compteur.
Sa maison se nomme Saravah. C'est un monde peuplé de langages et de sonorités : Brésil, France, Japon, jazz, bossa-nova, Afrique, Québec, Cambodge… Un brassage d'ethnologue, une disponibilité de chaque instant comme un acte militant.
Un disque sort, il se nomme Daltonien. Une très bonne surprise construite au fil des ans. Enregistré ici ou là pendant 6 années, le fruit des rencontres. 17 titres, et vite l'habitude de réécouter ces chansons et leurs musiques. Un beau voyage. Un CD doublé d'un DVD (La Rencontre joyeuse, racontant un séjour au Cambodge), l'occasion de rappeler que Barouh est aussi cinéaste : en 1978, il tourne Le Divorcement avec Michel Piccoli et Léa Massari.
Rencontre avec cet éternel voyageur.
Vous fondez Saravah à la fin des années 1960. Comment est née cette aventure ?
Contrairement à ce qu'évoque rumeur ou légende, Saravah n'est pas né du succès d'Un homme et une femme, mais de son insuccès supposé. Important de préciser l'aspect innovateur de l'intégration de chansons dans une fiction cinématographique où, si "la chanson" était alors présente sous forme de comédies musicales ou en situation (Jean Gabin, La Belle Équipe ; Fréhel, Pépé le Moko), elle est en ce cas - elles sont, car il y en a 5 - intégrée au récit (Un homme et une femme, tournage en 1965 ; Le Lauréat, 1968).
Dans le sillage de notre première expérience commune, Une fille et des fusils, Claude Lelouch imagine Un homme et une femme. J'avais alors enregistré mes premiers disques (AZ) et vivait une amitié complice - jamais démentie - avec Francis Lai, dont je tentais de convaincre Lelouch du talent de mélodiste ; sans succès, car un accordéoniste niçois responsable d'une musique de film ne rentrait pas dans le schéma… Circonstance, quelques mois auparavant nous avions écrit une chanson, Plus fort que nous, porteuse des mêmes parfums que l'histoire non encore écrite mais évoquée. Nous l'avons chantée à Lelouch, qui l'adopta immédiatement. Le projet amorcé étant tributaire d'un financement alors non cadré, je repars au Brésil, où je me retrouve acteur dans un film, Arrastao, écrit par l'ami Vinicius de Moraes, déjà scénariste d'Orfeu Negro et grand partenaire de Jobim et de Baden Powell. Retour en France. J'ai dans ma musette la Samba Saravah, enregistrée avec Baden Powell et ses complices (une prise : un vrai hold-up) sur un Revox le matin de mon retour… Nous sommes à quelques jours du début du tournage, Lelouch décide de l'intégrer. Cinq chansons (Un homme et une femme, Plus fort que nous, 24 Heures d'amants, À l'ombre de nous et Samba Saravah) se mêlent à la tresse du récit. Quinze jours de tournage, interruption : plus d'argent… Mes premiers disques ayant été bien accueillis, je sollicite quelques éditeurs dans l'espoir de récolter une avance permettant de prolonger le tournage… Indifférence. Dans un réflexe ludique, nous créons les éditions Saravah à une époque où nous n'avions aucune idée du destin d'un film non encore achevé. Un distributeur québécois, Claude Giroux, s'investit sur la vision des rushs, et 6 mois plus tard, Cannes, Palme d'or, et je me retrouve éditeur. Jacques Higelin, Brigitte Fontaine et Rufus amorçaient alors, dans la mouvance du Café de la Gare, la vague du café-théâtre avec une pièce, Maman j'ai peur, comprenant entre autres une chanson (Cet enfant que je t'avais fait). Je leur ai ouvert la porte, et j'ai mis le pied sur le fil pour un parcours de funambule qui se prolonge.
On parle d'"aventure" parce que les disques Saravah sont des voyages, des rencontres. Des voyages musicaux comme le Brésil, le pays et les hommes ?
À préciser que, aussi incongru que cela puisse paraître pour un créateur ayant toujours été disponible à la reconnaissance du talent "des autres", l'existence de Saravah me permettait de donner une forme concrète au prosélytisme inhérent sans jamais tenir compte du classement des genres, qui n'est, pour moi, que du marketing : de Jean-Roger Caussimon à Steve Lacy, David Mc Neil, Higelin, Areski, Fontaine, Naná Vasconcelos, Maurane, Jack Treese, Pierre Akendengue, Barney Wilen, Françoise Kucheida… Au-delà du regard ambigu posé par les médias
- français, je précise -, le propos est simpliste : nous avons toujours tenté de provoquer des rencontres avec des créateurs d'origine et de racines différentes, sans exotisme et perte d'identité. À souligner qu'à l'origine de l'aventure, les mots "world music" (Art Ensemble of Chicago, Higelin, Areski, Fontaine) et "rap" (Alfred Panou, Art Ensemble) n'étaient pas apparus, que les Noirs, à part les chants folkloriques qu'ils tapent sur leur tam-tam…
Il y a eu d'autres pays et d'autres rencontres : le jazz, le Japon.
Lié à mon obsession de la disponibilité, je me promène depuis mon adolescence. La France, où je vis de belles et durables amitiés, et un triangle magique : Brésil - Québec - Japon ; sans me priver d'autres promenades, d'autres rencontres [La Rencontre joyeuse, DVD de Daltonien]. Éparpillées dans les quelques enregistrements personnels, des chansons partagées avec des créateurs de ces 3 pays cités…
Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, à la naissance du label ?
Déjà évoqué : j'avais rencontré Higelin lorsqu'il avait 15 ans et suivi de loin son parcours turbulent. Les retrouvailles et la découverte de Cet enfant que je t'avais fait, synchrones avec l'espiègle création de Saravah, et - m'étant toujours autant nourri de mes enthousiasmes que de mes colères, si l'on excepte José Artur - le scepticisme ambiant ont été le sésame ouvrant la porte à ces 40 années…
Comment vous situez-vous dans la jungle des musiques ? Cette énorme industrie semble à 1 000 lieues de vos préoccupations.
Il m'est arrivé souvent de dire que Saravah n'est qu'une petit flamme dans ma tête qui ne peut mourir que si je souffle dessus. Aujourd'hui, Benjamin, Yvonnick, Maïa, Atsuko sont aptes à prolonger… Le garant de l'éthique de cette aventure implique que l'on demeure artisans. Éthique, car nous n'ouvrons la porte qu'à des créateurs qui nous passionnent. À préciser que je ne dispose d'aucun salaire ni note de frais. Nous avons toujours "ponctuellement" produit à perte.
Ponctuellement, car beaucoup des premières productions sont aujourd'hui amorties. C'est Saravah Éditions qui alimente Saravah Disques…
Avez-vous encore envie de parler de la musique d'Un homme et une femme ?
Bien que, en France, le succès soit culpabilisateur et le "chabada" (jamais présent dans le texte) parfois le jouet de sarcasmes, je revendique ces chansons et n'ai aucun problème pour en parler.
L'année passée, c'était les 40 ans de Saravah, une compilation est sortie. Était-ce pour vous l'occasion de faire le point sur ce qu'on peut appeler le "phénomène" Saravah ?
Lorsque, pour les 10 ans de Saravah (1976), nous avons sorti un coffret de 4 CD habillé d'un merveilleux dessin offert par l'ami Jean-Jacques Sempé, nous étions distribués par RCA, qui, sceptique, nous avait dit : "Pourquoi regrouper 10 années d'échecs commerciaux ?" Il faut dire que c'était peut-être, excepté les anthologies, la première compil de l'industrie du disque. Un CD existe pour les 30 ans (sous la forme d'inédits), nommé Dites 33, et, concernant les 40, nous avons prolongé une initiative des complices japonais qui ont édité Le Grenier de Saravah. La Cave a été confiée à Henri Landré, alias Love Poulbot, un jeune homme impliqué dans Jet FM, radio nantaise qui, avec l'aide de Benjamin, posa une oreille neuve sur nos archives. Lorsque, alors au Japon, j'ai reçu et écouté La Cave, j'ai retrouvé des émotions enfouies…
Sorti il y a peu, le fameux disque de Jacopo Andreini : Bossa Storta. Comment s'est faite cette rencontre ?
Je dois cette découverte à Benjamin (mon fils), qui, ayant reçu une démo, a eu un coup de cœur prolongé par Bossa Storta. Dans la mouvance de cette rencontre, nous allons sortir un nouvel album du remarquable pianiste américain de Jacopo, Thollem Mc Donas [sortie prévue à l'automne 2007].
Il y a dans vos disques un univers particulier. Aujourd'hui sort Daltonien : on retrouve votre univers, des hommages, La Paresse, L'Ère des effets secondaires… votre différence. Vous semblez toujours nomade et bohème.
Mes disques, mes films, mon parcours illustrent une phrase de Vinicius de Moraes inscrite dans Samba Saravah, "La vie, c'est l'art des rencontres", prolongée par le titre de mon album précédent : Itchi go itchi e, devise japonaise inscrite dans la cérémonie du thé (en français, "Une rencontre, une occasion"). N'ayant aucun sens ni ambition de "carrière", je me laisse porter par les rencontres, évoquées, inscrites - je pense - dans cette promenade au Cambodge où - je le souhaite - "la chanson" est porteuse de tous les privilèges que je lui accorde : être un mode d'échange immédiatement communicable…
Saravah est une histoire de famille, en quelque sorte ?
Si l'on veut… Avec ses passions, ses remous, ses divorces et retrouvailles.
Un dernier mot concernant Saravah : ne pas oublier d'écouter le disque de Jacopo Andreini, Bossa Storta, sorti à l'automne et qui reste, au fil des écoutes, une petite merveille de bossa-nova, d'électro, de free jazz, de chansons. Magnifique
Bruno Pin |