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Chaque pièce d'Abou Lagraa nous donne la même envie : attendre la suivante avec impatience. Parce qu'on sait que l'on y retrouvera un univers qui n'appartient qu'à lui, une poésie nouvelle qui garde les empreintes de la précédente, un regard d'artiste qui se met à nu ou s'interroge sans jamais lâcher la beauté de la danse, dans ce qu'elle est capable de projeter entre écriture et émotions. Comme dans les autres spectacles, Matri(k)is, sa nouvelle création, témoigne de son amour pour les corps qui toujours nous bouleverse !
Conçu comme un diptyque - un duo masculin et un octet féminin -, Matri(k)is questionne la dualité féminin/masculin en chacun de nous, l'identité sexuelle, l'identité d'un homme qui se relie au centre de la vie, la femme, mère, sensuelle, prostituée ou sacrifiée. Le duo se déroule sur un carré de lumière blanche dessiné au sol (ventre de la mère, sexe de la femme), avec des rappels suspendus à la verticale, comme des pans de tentes africaines. Ils sont jumeaux, ils ont le même corps, prolongement identitaire de celui du chorégraphe. Pénombre, cris d'enfants, bruits de l'eau. Délicatement, ils se transmettent des énergies. Corps en vagues, encastrés l'un dans l'autre ou qui se portent, s'attendent et se soutiennent. Corps à corps et force des corps. Ils ont cette même masse. Puis les énergies s'inversent, se repoussent ; quand l'un reste au milieu, seul dans la lumière, l'autre est en dehors du carré, dans la pénombre. Et pourtant il nous semble encore le voir danser devant nous, avec son frère. La fluidité les reprend, ils dansent comme ils respirent et reprennent le cycle continu, ondulatoire, de la transmission de la vie et du dédoublement. Abou Lagraa nous dit d'où il vient. Du plaisir, du mélange, de l'étirement, de la séparation… Sensations vivantes comme un son intérieur permanent. Et puis apparaît l'octet de femmes, débridées, tout en séduction, avançant jambes pliées, écartées, jouant du bassin et des cuisses, pieds rejetés vers l'arrière, comme une provocation. Le chorégraphe nous les montre, belles, mystérieuses, légères, pleines de langueur, fragiles, fortes, dans des fêtes, au bord d'une fontaine, corps en joie, ouverts. Il n'est qu'à les regarder, vêtues de rouge, blanc et noir, couleurs symboles de l'énergie, du sexe, de la violence, de la vie et de la mort. Il n'est qu'à les suivre dans ce regard incroyablement aimant qu'il pose sur elles. Dans ce moment bouleversant où l'une d'entre elles, submergée de solitude, avance vers nous, corps au vent, déséquilibré, tournoyant, qui semble tenir tout l'espace autour comme un monde entier. Il n'est qu'à les suivre dans ce que l'on perçoit de leurs rêves, leurs envolées, leurs ruses pour vivre ou conquérir, dans leur douleur aussi, celle qui vient du ventre et qui écrase au sol. Toute l'écriture de cette pièce est portée par le travail qu'Abou Lagraa développe à partir de la spirale du corps. Ici, il tient l'essentiel des énergies et des rythmes de la chorégraphie. Avec elle, le chorégraphe semble resserrer la danse, non pas dans l'espace, mais vers une épure, un centre vital et sexuel vers lequel tout converge et à partir duquel tout se déploie. Le relâchement des corps qu'elle provoque libère l'écriture, qui propose alors cet envahissement de la sensualité comme autant d'émotions qui nous happent ou nous affleurent. Et la force du travail du chorégraphe est la même. Il nous donne à voir, toujours à l'intérieur d'une écriture, la singularité de chaque danseur, resté libre et dont le corps est en fusion perpétuelle avec son univers mental, poétique, à la manière d'un écrivain et de ses mots. Bien rares sont ceux qui aujourd'hui nous offrent ce talent.
Du 14 au 17 mars à la Maison de la danse, 04 72 78 18 00
Martine Pullara |