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Entretien en bas Des Pentes.
La
virilité traditionnelle est une entreprise aussi
mutilatrice que lassignation à la féminité.
Pourquoi selon toi, féminité masculine et
masculinité féminine sont-elles toujours autant
décriées ?
Elles sont même plus décriées aujourdhui
quhier, et nous navions encore jamais été
aussi fliqués sur les genres, avec cette précision
toute moderne : le cinéma, la télé,
la musique pop (
) ont permis un véritable marquage
de tous les territoires entre féminin et masculin.
Et apparemment, il faudrait quil ny ait pas
de mélange, pas de métissage, pas de conjugaisons
hasardeuses. On a beau nous balancer Angelina Jolie dans
Lara Croft comme un exemple dagressivité féminine
contemporaine, on voit bien que ce nest pas Greta
Garbo
au niveau des couilles, ya de la perte.
Quant à la féminité masculine, on ne
compte plus les stéréotypes livrés
à nous en pâture.
Il y a une sorte de crispation autour de la famille "traditionnelle"
qui repose sur une distribution des rôles par genres;
elle nest jamais remise en question, alors quelle
semble en faillite de façon notoire. Lorsque les
femmes gagnent leur vie et usent du droit de changer dappartement,
de ville et de travail, effectivement nombre de familles
explosent. Cristallisant la crispation actuelle sur les
notions de féminin et masculin. Un peu comme un enfant
voulant que papa et maman restent ensemble, à nimporte
quel prix. Alors que bon, adulte, on sait bien que quand
cest foutu, cest foutu. Il serait donc temps
de lâcher la bride sur les questions de genre et de
laisser de nouvelles formes de vie en communauté
apparaître, plutôt que rester coincés
sur des positions pathologiques de refus de la réalité.
Ordre, pureté, immobilité, société
nettoyée et rangée une fois pour toute : voilà
donc les désirs qui au fond continuent de nous régir
sur le terrain du féminin/masculin.
Nous sommes du sexe de la peur, de lhumiliation,
le sexe étranger. Cest sur cette exclusion
de nos corps que se construisent les virilités, leur
fameuse solidarité masculine.
Est-ce létrangéité du sexe de
la femme qui maintient certains hommes modernes
à lâge des cavernes ?
L'étrangéité, pourtant, c'est bien
le sexe de l'homme. Cette façon de changer de taille,
de ne pas donner directement la vie, de ne pas obéir
au cerveau, de ne jamais saigner. Si on se demandait où
est vraiment le "continent noir", ça serait
plutôt du côté de la libido des hommes
qu'il faudrait chercher, non ? Le sexe terrorisé
par l'autre et par soi même, c'est plutôt le
sexe masculin. Doù l'extrême complexité
et opacité des réactions masculines.
Les viols collectifs de masse sont le pendant des armées
"en campagne" aujourdhui encore partout
dans le monde
mais pas encore assimilés à
des crimes contre lHumanité. Est-ce là
lexemple extrême de la solidarité
masculine ?
C'est difficile à comprendre, étant culturellement
construite comme femelle, ce que les hommes mettent dans
le viol. Ce dont je suis sûre, c'est que ça
n'est pas anecdotique. Pas une pratique annexe, qui ne signifie
rien que la satisfaction de pulsions. Il s'agit bien d'une
pratique politique constante, d'un rite qu'il ne faut pas
étudier à la lumière du jour. Quelque
chose qui doit rester dans l'angle mort de la raison, en
filigranes obsédants. C'est de part et d'autre que
ça nous régit. Pas de la même façon,
mais le viol est une façon de distribuer les forces.
Je crois aussi que si on étudie de trop près
ce qu'est le viol, on se rapproche de l'étude de
ce qu'est le libéralisme, de l'analyse de son squelette.
Non pas en tant que victoire du plus fort sur le plus faible,
mais en tant qu'exercice du pouvoir par le "plus protégé"
sur celui qu'on a démuni.
Ce trauma crucial, fondamental, définition
première de la féminité, "celle
que lon peut prendre par effraction et qui doit rester
sans défense"
Prônes-tu en lespèce lautodéfense
(même si tu abhorres la violence) ?
Je ne prône pas lautodéfense, mais je
trouve étonnant, puisque les filles sont toutes "violables",
que lon ne pense pas à leur enseigner quelques
rudiments de self-défense. Pourquoi ny a-t-il
pas des cours de karaté systématiquement proposés
aux fillettes dans les écoles ? Ça changerait
pourtant beaucoup de choses, car évidemment tu ne
marches pas de la même façon quand tu sais
te battre, tu ne regardes pas les gens de la même
façon, tu ne leur permets pas de tapprocher
de la même façon, et tu ne gères pas
un début de conflit physique de la même façon.
Ça nabolirait pas complètement le problème,
mais ça changerait tout à fait la donne. Si
ça na jamais été proposé
à lécole, cest que fondamentalement,
on ne souhaite pas que la menace de viol qui pèse
sur les femmes, dès quelles ouvrent la porte
de chez elles, soit amoindrie. Il faudrait forcément
quon sorte du viol par la bonne volonté des
hommes, uniquement. Cest beaucoup leur demander, et
sûrement trop en attendre.
Quand Simone Weil a fait voter la loi sur lIVG en
1976, elle a été traînée dans
la boue par les députés de gauche comme de
droite
Depuis la genèse (telle quelle
est racontée) jusquà aujourdhui,
on imagine le sexe féminin comme une "chasse
gardée", mais qui sont les gardiens du temple
?
Jimagine que ce sont toujours les mêmes gardiens
quels que soient les temples : c'est-à-dire une élite,
intellectuellement (dé)formée par un dogme
religieux. En tous cas, je pense quil y a autant de
gardiennes que de gardiens, dans cette opération
de confiscation. On dirait effectivement que le sexe des
femmes ne leur appartient pas, quil doit par exemple
toujours être gratuit, que ça soit pour les
services sexuels ou reproductifs. Jimagine aussi que
le sexe de la femme doit potentiellement beaucoup effrayer
les hommes, pour que les lois et la morale insistent à
ce point sur son contrôle. Dignité, pudeur,
mariage
lois; lappareil de contrôle fonctionne
à plein régime !
Entre la féminité telle que vendue
dans les magazines et celle de la pute, la nuance méchappe
toujours.
Parce quil sagit aussi de ne pas confondre féminisme
et féminité ?
La féminité aujourdhui, quand on en
parle, jai toujours limpression quon la
confond avec la séduction. La capacité de
séduire par son physique et son attitude, et dy
prendre plaisir. Je nai plus tellement le sentiment
quon confonde féminité et compassion,
douceur ou bienveillance. Peut-être que cette confusion
entre le genre et les qualités morales pouvaient
exister auparavant, mais de nos jours je ne crois pas que
les gens soient dupes à ce niveau-là. Ainsi
lorsque l'on dit féminité, selon
moi, on entend capacité à séduire,
et on attend en tous cas dans le discours psychanalytique
courant que la femme sache et aime séduire.
Et quelle sépanouisse dans le cadre dune
séduction féminine : non agressive, non offensive,
non frontale. Passive, au moins dans son apparence. Et on
attend aussi quelle sépanouisse dans
la dissimulation, quelle apprenne à obtenir
satisfaction sans jamais formuler clairement ses désirs.
Je lis quand même souvent, et pas seulement dans les
journaux féminins stupides, que lorsqu'une
femme dit quelle veut coucher avec un homme, elle
lui fait peur. Et quand on a dit ça, paradoxalement,
on enchaîne rarement sur donc il faudrait que
lhomme dépasse sa peur, mais toujours
sur donc il faut que la femme apprenne à se
débrouiller pour coucher avec lui tout en lui faisant
croire quil prend les devants. Alors que cest
une double offense : demander à la femme de taire
son désir et dapprendre à manipuler,
demander à lhomme duser dun avantage
qui est celui quon laisse aux petits enfants pour
gagner aux cartes
Le féminisme, cest autre chose. Cest
plutôt létude critique dune situation
quon nous refourgue toujours comme découlant
des évidences les moins discutables. Et cest
aussi létude des propositions permettant de
modifier ce que être femme dans une société
donnée impose.
La morale protégée est celle qui
veut que seuls les dirigeants fassent lexpérience
dune sexualité ludique.
Le non accès à une sexualité débridée
est le pendant de la lutte des classes ?
Dans le discours médiatique contemporain, il y a
quand même une scission claire entre une sexualité
blanche raffinée faite dexpériences
troublantes et libertines, et une sexualité de pauvres
toujours stigmatisée comme brutale, dégradante,
bestiale. Il ny a pas de misère sexuelle chez
les pauvres, il ny a que des comportements moyenâgeux
révoltants.
Et les élites seraient effectivement les seules à
pouvoir expérimenter forcément de la
bonne façon - dans le domaine de la sexualité.
Les mêmes qui hurlaient contre Baise-Moi et l'usage
de la pornographie, seraient indignés si on leur
refusait à eux le droit de regarder ce quils
veulent, à commencer par des trucs lubriques.
Petites filles modèles, anges du foyer
et bonnes mères, construites pour le bien-être
dautrui, pas pour sonder nos profondeurs.
La libre redistribution des rôles et des genres que
tu encourages na-t-elle pas déjà commencée
?
Si. Depuis le début des années 90, les esprits
se sont ouverts, ou fait ouvrir, et ça nest
probablement quun début. Disons que je suis
assez vieille pour savoir que cest récent,
et observer quil y a quand même encore beaucoup
de résistances à ce mouvement, que je trouve
positif et passionnant. Une redistribution qui passe beaucoup
par les livres
Mais je remarque que celles et ceux
qui prennent des risques réels sont des femmes ou
des homos. Les écrivains hétéros, selon
moi, sont encore beaucoup dans le blablabla
pour épater les copains. Ils ne se confrontent pas
facilement avec leurs faiblesses. Même quand ils le
font, ils ont tendance à se pavaner. A continuer
de se planquer. Même Houellebecq qui est pourtant
un des rares auteurs contemporains à oser se dépeindre
en véritable anti héro, reste dans un discours
de protection très fort. Je dirais que les hommes
ont davantage à perdre à se découvrir.
Ce qui les rend plus peureux à chercher la sincérité,
et à prendre de vrais risques.
On est sous-titrées, tout le temps, parce
quon ne sait pas ce quon a à dire. On
ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants,
qui sont habitués depuis des siècles à
écrire des livres sur la question de notre féminité
et de ce quelle implique.
Est-ce à dire que les libres penseurs
deviennent rapidement libres censeurs quand
on ose remettre en cause lordre établi concernant
les rapports hommes femmes ?
Cest certainement le domaine où la liberté
de censurer est la plus grande. Et la soif de censurer,
aussi. Concernant la sexualité, beaucoup de gens
sont tellement terrorisés par ce qu'ils pourraient
apprendre sur eux-mêmes qu'ils sont prêts à
tout faire péter plutôt qu'à se confronter
à leurs propres désirs. Evidemment, je pense
à l'homosexualité masculine quand je parle
de ça. L'interdit qui pèse là-dessus
est tellement lourd, que beaucoup d'hommes préféreraient
mourir plutôt qu'avouer qu'ils crèvent d'envie
de se faire défoncer ou de fourrer leurs collègues.
C'est valable également pour des gens qui ont envie
de se faire attacher et fouetter, ou d'autres qui voudraient
se faire dominer par des femmes, etc. Pour les censeurs,
il faut surtout que tout reste en ordre dans leur propre
cerveau. En prétendant se mêler de protéger
"les autres", les censeurs se soucient en réalité
de ne pas se trouver exposés à des images,
des situations ou des pensées qui leur font peur.
Heureusement il y a Courtney Love. En particulier.
Et le punk rock, en général
En quoi le punk rock sauvera-t-il lhumanité
du marasme annoncé ?
On nest pas sûrs que le punk rock sauvera encore
grand monde de quoi que ce soit. Le punk a intégré
le mainstream et nest plus contre-culture. No
future est devenu le slogan le plus pertinent pour
décrire lambiance collective et le look guerrier
et décadent traverse la mode du prêt-à-porter
à la haute couture. Tout ce qui caractérisait
le punk est passé dans la culture de masse. Ça
nest pas une récupération,
cest plutôt que le monde est vraiment dans un
devenir punk : assez éduqué pour formuler
son désarroi, et assez privilégié pour
le faire sur le mode dun dandysme, mais sans aucune
conscience dun accès au pouvoir permettant
sauver la mise.
Sauf pour celles et ceux qui pensaient le punk rock comme
un mode de vie, pas une vie à la mode
(OTH)
Cela va sans dire.
Colette, Duras, Beauvoir, Yourcenar, Sagan,
toute une histoire de femmes auteurs qui prennent soin de
montrer patte blanche, de rassurer les hommes, de sexcuser
décrire
Nest-ce pas un peu excessif ?
Ça nest pas excessif, selon moi. Elles ont
toutes fait scandale à certains moments du
moment quune femme rédige autre chose que des
recettes de quatre-quarts, elle choque un jour ou lautre
et dans lexemple de Beauvoir, cest un
scandale mondial. Mais, toutes, chacune à sa façon,
prend soin de dire et répéter, dans luvre,
combien les hommes leur sont agréables, combien les
spécificités liées à leur sexe
sont finalement acceptables, combien lamour est important,
etc. celles qui nont pas formulé suffisamment
dexcuses, on en parle moins : Leduc, Rochefort, Wittig,
par exemple.
Le féminisme est une révolution
Qui ne fera pas sans heurts ?
En tous cas pas sans conséquences. Cest un
ensemble de forces en présence. Tu ne fais pas sauter
les barrages sur une rivière sans modifier tous les
courants. Le féminisme est une révolution
qui ne se fait pas sans conséquences directes sur
la virilité classique par exemple. Cest valable
pour toutes les révolutions, qui sont des réorganisations
globales.
La King Kong théorie ne sattaque-t-elle
finalement pas aux fondements politiques de nos sociétés
occidentales, en prônant une sorte dautonomie
autant sexuelle que politique ?
Ce dont je suis sûre, en tous cas, cest dêtre
de gauche. Toujours pas socialiste, mais de gauche. C'est-à-dire
convaincue quil y a une maturité collective
possible. Et intéressante à expérimenter.
Lidée de la droite, cest : réprimons.
Toutes ces pulsions difficiles à gérer, toutes
les complexités des systèmes, toutes les émotions
qui font peur. Cest le stade de la cour de récré
en maternelle, sauf que les maîtresses ont de gros
gourdins et des bombes lacrymo pour calmer les émeutes
des bambins. Cest plus facile que de réfléchir.
Mais cest quand même une utopie. De droite,
mais une utopie quand même. On peut bien armer les
maîtresses, ça nempêche pas le
cerveau humain dêtre ce quil est, c'est-à-dire
enclin à expérimenter, protester, et à
évoluer.
Hasard de lHistoire, aujourdhui vendredi
13, OTH se reforme pour un concert unique à Montpellier
OTH souvent cité dans tes livres et dont le chanteur
(Spi) éructait pendant nos "années punks"
: mon seul plaisir cest le blasphème
!
Maintenant que je connais un peu mieux la littérature
française classique française
des années 80, je sais bien que cest le punk
qui a accouché des textes les plus captivants. Si
quelquun sintéresse encore culturellement
à cette période dans cinquante ans, cest
évidemment sur les textes dOTH, Parabellum
La Souris Déglinguée, Les Cadavres ou de Bérurier
Noir quil ou elle devra se pencher. Cétait
prémonitoire dans les thèmes, et totalement
avant-gardiste dans la forme. On ne sen rendait pas
bien compte à lépoque, mais on était
vraiment à la pointe du mouvement !
Et, dans le genre urbain, sauvage, romantique, cynique et
chaud comme la braise, Spi dOTH avait placé
la barre bien haute.
Penses-tu bientôt grimper en haut de lEmpire
State Building, parée pour en découdre avec
quelques escadrilles ?!
Je me vois plus volontiers à lassaut des palmiers,
côte Ouest de la chose. Mais vas-y pour les escadrilles
King
Kong théorie, Editions Grasset, 159 pages, 13.90€
Laurent
Zine
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