ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
Charles Juliet
Instances
#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

Novembre 2006 N°120  

Laurent Zine©

 

Virginie Despentes
à l’assaut
de l’Empire State

King Kong théorie est le dernier incendie volontaire de Virginie D, s’interrogeant à vif sur la condition de la femme en Occident
à partir de ses propres expériences. Comme le titre et la couverture du livre pourraient le suggérer, elle prône entre autres une redistribution des rôles, considérant la mixité
des genres féminin/masculin déjà en marche.
À travers nombre de citations triées pas nos soins, elle se livre ici à une explication de texte qui vire parfois à la mise au point (et aux poings), connaissant et son énergie vengeresse et son franc parler.


Entretien en bas Des Pentes.

“La virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignation à la féminité.”
Pourquoi selon toi, féminité masculine et masculinité féminine sont-elles toujours autant décriées ?

Elles sont même plus décriées aujourd’hui qu’hier, et nous n’avions encore jamais été aussi fliqués sur les genres, avec cette précision toute moderne : le cinéma, la télé, la musique pop (…) ont permis un véritable marquage de tous les territoires entre féminin et masculin. Et apparemment, il faudrait qu’il n’y ait pas de mélange, pas de métissage, pas de conjugaisons hasardeuses. On a beau nous balancer Angelina Jolie dans Lara Croft comme un exemple d’agressivité féminine contemporaine, on voit bien que ce n’est pas Greta Garbo… au niveau des couilles, y’a de la perte. Quant à la féminité masculine, on ne compte plus les stéréotypes livrés à nous en pâture.
Il y a une sorte de crispation autour de la famille "traditionnelle" qui repose sur une distribution des rôles par genres; elle n’est jamais remise en question, alors qu’elle semble en faillite de façon notoire. Lorsque les femmes gagnent leur vie et usent du droit de changer d’appartement, de ville et de travail, effectivement nombre de familles explosent. Cristallisant la crispation actuelle sur les notions de féminin et masculin. Un peu comme un enfant voulant que papa et maman restent ensemble, à n’importe quel prix. Alors que bon, adulte, on sait bien que quand c’est foutu, c’est foutu. Il serait donc temps de lâcher la bride sur les questions de genre et de laisser de nouvelles formes de vie en communauté apparaître, plutôt que rester coincés sur des positions pathologiques de refus de la réalité. Ordre, pureté, immobilité, société nettoyée et rangée une fois pour toute : voilà donc les désirs qui au fond continuent de nous régir sur le terrain du féminin/masculin.
“Nous sommes du sexe de la peur, de l’humiliation, le sexe étranger. C’est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine.”
Est-ce l’étrangéité du sexe de la femme qui maintient certains hommes “modernes” à l’âge des cavernes ?

L'étrangéité, pourtant, c'est bien le sexe de l'homme. Cette façon de changer de taille, de ne pas donner directement la vie, de ne pas obéir au cerveau, de ne jamais saigner. Si on se demandait où est vraiment le "continent noir", ça serait plutôt du côté de la libido des hommes qu'il faudrait chercher, non ? Le sexe terrorisé par l'autre et par soi même, c'est plutôt le sexe masculin. D’où l'extrême complexité et opacité des réactions masculines.
Les viols collectifs de masse sont le pendant des armées "en campagne" aujourd’hui encore partout dans le monde… mais pas encore assimilés à des crimes contre l’Humanité. Est-ce là l’exemple extrême de la “solidarité masculine” ?
C'est difficile à comprendre, étant culturellement construite comme femelle, ce que les hommes mettent dans le viol. Ce dont je suis sûre, c'est que ça n'est pas anecdotique. Pas une pratique annexe, qui ne signifie rien que la satisfaction de pulsions. Il s'agit bien d'une pratique politique constante, d'un rite qu'il ne faut pas étudier à la lumière du jour. Quelque chose qui doit rester dans l'angle mort de la raison, en filigranes obsédants. C'est de part et d'autre que ça nous régit. Pas de la même façon, mais le viol est une façon de distribuer les forces. Je crois aussi que si on étudie de trop près ce qu'est le viol, on se rapproche de l'étude de ce qu'est le libéralisme, de l'analyse de son squelette. Non pas en tant que victoire du plus fort sur le plus faible, mais en tant qu'exercice du pouvoir par le "plus protégé" sur celui qu'on a démuni.
“Ce trauma crucial, fondamental, définition première de la féminité, "celle que l’on peut prendre par effraction et qui doit rester sans défense"… ”
Prônes-tu en l’espèce l’autodéfense (même si tu abhorres la violence) ?

Je ne prône pas l’autodéfense, mais je trouve étonnant, puisque les filles sont toutes "violables", que l’on ne pense pas à leur enseigner quelques rudiments de self-défense. Pourquoi n’y a-t-il pas des cours de karaté systématiquement proposés aux fillettes dans les écoles ? Ça changerait pourtant beaucoup de choses, car évidemment tu ne marches pas de la même façon quand tu sais te battre, tu ne regardes pas les gens de la même façon, tu ne leur permets pas de t’approcher de la même façon, et tu ne gères pas un début de conflit physique de la même façon. Ça n’abolirait pas complètement le problème, mais ça changerait tout à fait la donne. Si ça n’a jamais été proposé à l’école, c’est que fondamentalement, on ne souhaite pas que la menace de viol qui pèse sur les femmes, dès qu’elles ouvrent la porte de chez elles, soit amoindrie. Il faudrait forcément qu’on sorte du viol par la bonne volonté des hommes, uniquement. C’est beaucoup leur demander, et sûrement trop en attendre.
Quand Simone Weil a fait voter la loi sur l’IVG en 1976, elle a été traînée dans la boue par les députés de gauche comme de droite… Depuis la genèse (telle qu’elle est racontée) jusqu’à aujourd’hui, on imagine le sexe féminin comme une "chasse gardée", mais qui sont les gardiens du temple ?
J’imagine que ce sont toujours les mêmes gardiens quels que soient les temples : c'est-à-dire une élite, intellectuellement (dé)formée par un dogme religieux. En tous cas, je pense qu’il y a autant de gardiennes que de gardiens, dans cette opération de confiscation. On dirait effectivement que le sexe des femmes ne leur appartient pas, qu’il doit par exemple toujours être gratuit, que ça soit pour les services sexuels ou reproductifs. J’imagine aussi que le sexe de la femme doit potentiellement beaucoup effrayer les hommes, pour que les lois et la morale insistent à ce point sur son contrôle. Dignité, pudeur, mariage… lois; l’appareil de contrôle fonctionne à plein régime !
“Entre la féminité telle que vendue dans les magazines et celle de la pute, la nuance m’échappe toujours.”
Parce qu’il s’agit aussi de ne pas confondre féminisme et féminité ?

La féminité aujourd’hui, quand on en parle, j’ai toujours l’impression qu’on la confond avec la séduction. La capacité de séduire par son physique et son attitude, et d’y prendre plaisir. Je n’ai plus tellement le sentiment qu’on confonde féminité et compassion, douceur ou bienveillance. Peut-être que cette confusion entre le genre et les qualités morales pouvaient exister auparavant, mais de nos jours je ne crois pas que les gens soient dupes à ce niveau-là. Ainsi lorsque l'on dit “féminité”, selon moi, on entend “capacité à séduire”, et on attend – en tous cas dans le discours psychanalytique courant – que la femme sache et aime séduire. Et qu’elle s’épanouisse dans le cadre d’une séduction féminine : non agressive, non offensive, non frontale. Passive, au moins dans son apparence. Et on attend aussi qu’elle s’épanouisse dans la dissimulation, qu’elle apprenne à obtenir satisfaction sans jamais formuler clairement ses désirs. Je lis quand même souvent, et pas seulement dans les journaux féminins stupides, que “lorsqu'une femme dit qu’elle veut coucher avec un homme, elle lui fait peur”. Et quand on a dit ça, paradoxalement, on enchaîne rarement sur “donc il faudrait que l’homme dépasse sa peur”, mais toujours sur “donc il faut que la femme apprenne à se débrouiller pour coucher avec lui tout en lui faisant croire qu’il prend les devants”. Alors que c’est une double offense : demander à la femme de taire son désir et d’apprendre à manipuler, demander à l’homme d’user d’un avantage qui est celui qu’on laisse aux petits enfants pour gagner aux cartes…
Le féminisme, c’est autre chose. C’est plutôt l’étude critique d’une situation qu’on nous refourgue toujours comme découlant des évidences les moins discutables. Et c’est aussi l’étude des propositions permettant de modifier ce que “être femme” dans une société donnée impose.
“La morale protégée est celle qui veut que seuls les dirigeants fassent l’expérience d’une sexualité ludique.”
Le non accès à une sexualité débridée est le pendant de la lutte des classes ?

Dans le discours médiatique contemporain, il y a quand même une scission claire entre une sexualité blanche raffinée faite d’expériences troublantes et libertines, et une sexualité de pauvres toujours stigmatisée comme brutale, dégradante, bestiale. Il n’y a pas de misère sexuelle chez les pauvres, il n’y a que des comportements moyenâgeux révoltants.
Et les élites seraient effectivement les seules à pouvoir expérimenter – forcément de la “bonne façon” - dans le domaine de la sexualité. Les mêmes qui hurlaient contre Baise-Moi et l'usage de la pornographie, seraient indignés si on leur refusait à eux le droit de regarder ce qu’ils veulent, à commencer par des trucs lubriques.
“Petites filles modèles, anges du foyer et bonnes mères, construites pour le bien-être d’autrui, pas pour sonder nos profondeurs.”
La libre redistribution des rôles et des genres que tu encourages n’a-t-elle pas déjà commencée ?

Si. Depuis le début des années 90, les esprits se sont ouverts, ou fait ouvrir, et ça n’est probablement qu’un début. Disons que je suis assez vieille pour savoir que c’est récent, et observer qu’il y a quand même encore beaucoup de résistances à ce mouvement, que je trouve positif et passionnant. Une redistribution qui passe beaucoup par les livres… Mais je remarque que celles et ceux qui prennent des risques réels sont des femmes ou des homos. Les écrivains hétéros, selon moi, sont encore beaucoup dans le “blablabla” pour épater les copains. Ils ne se confrontent pas facilement avec leurs faiblesses. Même quand ils le font, ils ont tendance à se pavaner. A continuer de se planquer. Même Houellebecq qui est pourtant un des rares auteurs contemporains à oser se dépeindre en véritable anti héro, reste dans un discours de protection très fort. Je dirais que les hommes ont davantage à perdre à se découvrir. Ce qui les rend plus peureux à chercher la sincérité, et à prendre de vrais risques.
“On est sous-titrées, tout le temps, parce qu’on ne sait pas ce qu’on a à dire. On ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants, qui sont habitués depuis des siècles à écrire des livres sur la question de notre féminité et de ce qu’elle implique.”
Est-ce à dire que les “libres penseurs” deviennent rapidement “libres censeurs” quand on ose remettre en cause l’ordre établi concernant les rapports hommes femmes ?

C’est certainement le domaine où la liberté de censurer est la plus grande. Et la soif de censurer, aussi. Concernant la sexualité, beaucoup de gens sont tellement terrorisés par ce qu'ils pourraient apprendre sur eux-mêmes qu'ils sont prêts à tout faire péter plutôt qu'à se confronter à leurs propres désirs. Evidemment, je pense à l'homosexualité masculine quand je parle de ça. L'interdit qui pèse là-dessus est tellement lourd, que beaucoup d'hommes préféreraient mourir plutôt qu'avouer qu'ils crèvent d'envie de se faire défoncer ou de fourrer leurs collègues. C'est valable également pour des gens qui ont envie de se faire attacher et fouetter, ou d'autres qui voudraient se faire dominer par des femmes, etc. Pour les censeurs, il faut surtout que tout reste en ordre dans leur propre cerveau. En prétendant se mêler de protéger "les autres", les censeurs se soucient en réalité de ne pas se trouver exposés à des images, des situations ou des pensées qui leur font peur.
“Heureusement il y a Courtney Love. En particulier. Et le punk rock, en général ”
En quoi le punk rock sauvera-t-il l’humanité du marasme annoncé ?

On n’est pas sûrs que le punk rock sauvera encore grand monde de quoi que ce soit. Le punk a intégré le mainstream et n’est plus contre-culture. “No future” est devenu le slogan le plus pertinent pour décrire l’ambiance collective et le look guerrier et décadent traverse la mode du prêt-à-porter à la haute couture. Tout ce qui caractérisait le punk est passé dans la culture de masse. Ça n’est pas une “récupération”, c’est plutôt que le monde est vraiment dans un devenir punk : assez éduqué pour formuler son désarroi, et assez privilégié pour le faire sur le mode d’un dandysme, mais sans aucune conscience d’un accès au pouvoir permettant sauver la mise.
Sauf pour celles et ceux qui pensaient le punk rock comme “un mode de vie, pas une vie à la mode” (OTH) …
Cela va sans dire.
“Colette, Duras, Beauvoir, Yourcenar, Sagan, toute une histoire de femmes auteurs qui prennent soin de montrer patte blanche, de rassurer les hommes, de s’excuser d’écrire…”
N’est-ce pas un peu excessif ?

Ça n’est pas excessif, selon moi. Elles ont toutes fait scandale à certains moments – du moment qu’une femme rédige autre chose que des recettes de quatre-quarts, elle choque un jour ou l’autre – et dans l’exemple de Beauvoir, c’est un scandale mondial. Mais, toutes, chacune à sa façon, prend soin de dire et répéter, dans l’œuvre, combien les hommes leur sont agréables, combien les spécificités liées à leur sexe sont finalement acceptables, combien l’amour est important, etc. celles qui n’ont pas formulé suffisamment d’excuses, on en parle moins : Leduc, Rochefort, Wittig, par exemple.
“Le féminisme est une révolution…”
Qui ne fera pas sans heurts ?

En tous cas pas sans conséquences. C’est un ensemble de forces en présence. Tu ne fais pas sauter les barrages sur une rivière sans modifier tous les courants. Le féminisme est une révolution qui ne se fait pas sans conséquences directes sur la virilité classique par exemple. C’est valable pour toutes les révolutions, qui sont des réorganisations globales.
La King Kong théorie ne s’attaque-t-elle finalement pas aux fondements politiques de nos sociétés occidentales, en prônant une sorte d’autonomie autant sexuelle que politique ?
Ce dont je suis sûre, en tous cas, c’est d’être de gauche. Toujours pas socialiste, mais de gauche. C'est-à-dire convaincue qu’il y a une maturité collective possible. Et intéressante à expérimenter. L’idée de la droite, c’est : réprimons. Toutes ces pulsions difficiles à gérer, toutes les complexités des systèmes, toutes les émotions qui font peur. C’est le stade de la cour de récré en maternelle, sauf que les maîtresses ont de gros gourdins et des bombes lacrymo pour calmer les émeutes des bambins. C’est plus facile que de réfléchir. Mais c’est quand même une utopie. De droite, mais une utopie quand même. On peut bien armer les maîtresses, ça n’empêche pas le cerveau humain d’être ce qu’il est, c'est-à-dire enclin à expérimenter, protester, et à évoluer.
Hasard de l’Histoire, aujourd’hui vendredi 13, OTH se reforme pour un concert unique à Montpellier… OTH souvent cité dans tes livres et dont le chanteur (Spi) éructait pendant nos "années punks" : “mon seul plaisir c’est le blasphème !”
Maintenant que je connais un peu mieux la littérature française “classique” française des années 80, je sais bien que c’est le punk qui a accouché des textes les plus captivants. Si quelqu’un s’intéresse encore culturellement à cette période dans cinquante ans, c’est évidemment sur les textes d’OTH, Parabellum La Souris Déglinguée, Les Cadavres ou de Bérurier Noir qu’il ou elle devra se pencher. C’était prémonitoire dans les thèmes, et totalement avant-gardiste dans la forme. On ne s’en rendait pas bien compte à l’époque, mais on était vraiment à la pointe du mouvement !
Et, dans le genre urbain, sauvage, romantique, cynique et chaud comme la braise, Spi d’OTH avait placé la barre bien haute.
Penses-tu bientôt grimper en haut de l’Empire State Building, parée pour en découdre avec quelques escadrilles ?!
Je me vois plus volontiers à l’assaut des palmiers, côte Ouest de la chose. Mais vas-y pour les escadrilles…

King Kong théorie, Editions Grasset, 159 pages, 13.90

Laurent Zine