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Melik,
toi qui es né dans les parages lors d'une année
érotique, quel effet ça fait de revenir à
Villeurbanne pour présenter une grande partie de tes
uvres ?
Souvenirs, souvenirs
puisque c'est carrément
le quartier où j'ai grandi, le territoire de mon adolescence.
Ça m'évoque également mes années
Beaux Arts alors que ce musée était déjà
un des rares endroits où il y avait des expos disons
intéressantes. Mais mis à part ce côté
affectif, c'est le seul lieu en France qui m'ait proposé
de faire une exposition d'envergure avec de l'espace, et j'adore
les espaces ! Donc je suis vraiment content; d'abord qu'ils
aient pris ce risque, ensuite de revenir au bled (!), enfin
de ramener toutes ces pièces ici, parce que mon travail
était un peu devenu une abstraction auprès de
mes proches alors que je bosse la plupart du temps "à
l'international".
Tu en retires une certaine fierté ?
Honnêtement non parce que je ne fais pas ça pour
ça. Ce travail d'artiste est ancré en moi depuis
toujours et cela me semble naturel de produire des pièces,
comme il me semble naturel de revenir ici "à la
maison". C'est certain qu'il y a un petit côté
"one man show" en terme d'expérience humaine,
que la vie d'artiste se rapproche un peu de la carrière
d'un tennisman parce qu'au bout du compte, on est seul maître
à bord, mais le fond reste le même et je ne pense
pas avoir la tête qui ait enflé.
Que de chemin néanmoins parcouru en 10 ans
Parce que je suis extrêmement mobile
C'est évident
que depuis que j'ai participé à l'inauguration
du Palais de Tokyo (ndlr : à Paris en 2002), les portes
se sont ouvertes, mais ça n'a pas changé ma
façon de concevoir les choses; j'ai toujours rêvé
de grands espaces pour concevoir, aujourd'hui comme hier,
alors que j'exerçais toute sorte de métiers
simplement pour gagner ma croûte. Aujourd'hui j'ai clairement
plus de moyens et de responsabilités, et beaucoup moins
de temps pour faire autre chose mais je l'ai choisi.
Il t'arrive de mettre en scène ta propre vie
?
Pas vraiment, disons que je mets en scène une partie
de mon univers mais en me focalisant sur les expériences
d'autrui qui sortent du commun. C'est moins vrai en ce qui
concerne You are my destiny, une pièce
qui est basée sur la découverte d'un homonyme
et dont l'exposition qui renvoie à une incroyable histoire
avec moult rebondissements, m'interpelle directement. Et si
l'on se penche un peu sur l'histoire de l'art, il est manifeste
que la subjectivité n'a pas bonne presse depuis les
années 80-90, donc je savais qu'en l'espèce,
j'allais me faire "allumer" en terme d'efficacité
conceptuelle (et ça n'a pas manqué) mais tant
pis, j'assume. En revanche, le subjectif à la mode
artistique occidentale (genre tout le monde raconte sa petite
vie
), j'en ai moi aussi par-dessus la tête; il
me semble néanmoins possible de transposer notre subjectivité
dans d'autres cultures pour retrouver un semblant et d'objectivité
et surtout d'intérêt, à travers certaines
réalités ou expériences de vie. Je m'explique
par un exemple : plus jeune, quand ma mère rentrait
de l'usine Rhône Poulenc à St Fons, autour de
la table le soir à la maison, on causait surtout syndicalisme,
conditions de travail etc. J'ai baigné dans cette culture
imprégnée d'une certaine conscience politique.
Quand par la suite j'ai réalisé White
Wall travelling (1997), une pièce reprenant
les dialogues des dockers de Liverpool avec en toile de fond
l'agonie des chantiers navals
je me suis finalement
retrouvé à traiter artistiquement le même
sujet avec la même culture sous-jacente, sûrement
en essayant de rendre compte à ma façon de l'épilogue
de deux siècles de capitalisme industriel portuaire,
mais en aucun cas je ne mettais en scène ma propre
expérience. En l'espèce, mon travail consistait
à capturer des images dans une réalité
et à un moment précis, mais nullement à raconter une histoire.
Ton travail induit-il toujours une quête de
sens ?
Toujours oui, aussi parce que j'évolue dans un champ
où l'art est complètement mouvant. J'ai grandi
ici, j'ai appris l'art ici, en occident, parfois inculqué
de façon académique et solennelle, mais je me
sens également d'ailleurs, ne serait-ce que considérant
mes origines arméniennes. En définitive, je
crois que je cherche à faire coexister artistiquement
"cet ailleurs avec ce ici". C'est un 1er pas vers
la quête de sens. Transposer dans d'autres cultures
ma propre culture.
Cette culture arménienne très présente
dans tes uvres.
Certainement mais pas seulement. Au départ il y a une
vraie rupture : tu te retrouves avec un héritage culturel
mais sans territoire, et a priori, une culture sans territoire,
par définition ça n'existe pas
Au final,
tu établies des relations avec tes semblables, ces
immigrés de la 3ème génération
que tu vas pouvoir reconnaître dans le monde entier.
Ce que j'essaye aujourd'hui de reproduire, c'est un peu une
image de cette culture sans frontières, et même
si parfois je le fais de manière sophistiquée
et/ou intellectualisée, ça reste accessible
et identifiable ici comme ailleurs.
On se rapproche culturellement parlant d'une sorte
de "diaspora supranationale" ?
C'est bien possible, et j'ai l'impression qu'en remontant
sur 4-5 générations, je ne connais sur cette
planète quasiment que des immigrés; d'ailleurs
le monde s'est construit comme ça, par des mouvements
de population, et la culture de l'homme (l'art y compris)
se retrouve dans le mouvement et la mobilité. C'est
dans cette optique et sans préoccupation d'ordre identitaire,
que je suis finalement allé plusieurs fois en Arménie
depuis l'an 2000 et j'aimerais bientôt réunir
là-bas dans une petite maison nombre de personnes que
je croise sur la route (ndlr : Datcha project);
que ce soient des anthropologues, des musiciens africains,
des chercheurs de la NASA, les artistes locaux ou des potes
tout simplement
La démarche et le lieu n'ont
rien d'institutionnel et il ne s'agit pas, artistiquement
parlant, de produire pour produire si ce n'est un moment !
Un moment comme un non événement, passé
tous ensemble, sans préjuger de ce que cela puisse
générer concrètement. Même si nous
ne sommes pas à l'abri ni d'un accident intellectuel
ni d'une black session endiablée
A ce sujet, j'ai cru comprendre que tu pensais que
le mode de réalisation de l'uvre était
aussi important que la représentation de l'uvre
en situation ?
Complètement. Il y a trois temps bien différents
(la pensée, la réalisation et la représentation)
mais qui sont pour moi absolument égaux. Du reste,
je peux tout à fait produire une pièce et ne
pas la montrer comme montrer un pièce qui n'est pas
faite
comme c'est le cas ici à l'IAC avec cette Horloge de Mars en pleine gestation. Par ailleurs,
la réalisation d'une pièce comme d'une exposition
nécessite souvent de s'entourer d'un collectif et je
le vis à chaque fois comme une expérience unique
en terme de rapports humains. C'est même souvent une
véritable expédition comme ce fut le cas pour
le tournage de 7 minutes before pendant 15 jours
dans le Vercors. Et cette réalité de vie communautaire
dans la montagne pendant un temps donné m'apparaît
aussi importante que le film qu'elle a engendré.
Tu travailles essentiellement sur les images dans
un monde qui nous en abreuve
Penses-tu que ton art est
susceptible d'inciter tout un chacun à aiguiser son
propre sens critique pouvant idéalement lui permettre
de décrypter ces flots d'images incessants ?
Je l'espère même si ce n'est pas forcément
mon "but ultime". Mais qu'est-ce qu'un artiste si
ce n'est quelqu'un qui essaye de regarder les choses intensément
et d'un autre point de vue ? Et cette manière de voir
singulière qui anime l'artiste, interroge effectivement
l'inconscient collectif depuis le début des civilisations,
mais je n'ai pas la prétention de dire que mon travail
y participe. Je peux en revanche admettre bien volontiers
que le travail de certains artistes m'a ouvert les yeux sur
beaucoup de choses et m'a certainement influencé.
Par exemple ?
Robert Frank, Robert Kramer pour le cinéma
ou
Gordon Matta Clark lorsqu'il découpe une maison en
deux ! Je trouve que c'est un acte d'une puissance incroyable
: d'un seul coup, on comprend tout à l'architecture,
à l'habitat et finalement au monde. Mais qui, sauf
un artiste, pouvait avoir l'idée et surtout trouver
une utilité au fait de découper une maison en
deux ? Ou comment cultiver un autre regard sur les choses.
Et c'est ainsi que tu regardes ceux qui regardent
les étoiles
Je m'intéresse en effet au cosmos sans doute parce
qu'il y a là "matière" à relativiser.
Il me semble actuellement difficile, et particulièrement
depuis la fin de la guerre froide, de déstabiliser
un tant soit peu le monde occidental quant à sa "modernité"
et ses certitudes
idéologiques, esthétiques,
économiques, voire scientifiques etc. Pourtant, quand
on discute avec des astrophysiciens, force est de constater
qu'après l'évocation du Big Bang, nous sommes
perdus, bien forcés d'admettre que nous ne savons rien
! Le mystère de l'univers est quelque part un miroir
des limites humaines; cela doit aussi nous permettre de prendre
un peu de recul face à ces messieurs "je sais
tout" qui cherchent à gouverner nos destinées.
J'ai le sentiment que nous vivons aujourd'hui "en mode
automatique", téléguidés entre autres
par ces images qui font le tour du monde en quelques secondes;
il est donc grand temps de revenir à un mode manuel,
ne serait-ce que pour réapprendre à maîtriser
notre pensée.
Let's turn or turn around
une référence
au cosmos, à la folie des hommes qui n'ont pas fini
de tourner en rond, à moins qu'il ne soit simplement
question de chevaucher un canasson en bois et d'essayer de
décrocher le pompon comme à la vogue ?
C'est peut-être bien un peu de tout ça, mais
sans se prendre au sérieux. Monte sur ce manège
ou laisse-le tourner, ça donne deux expériences
totalement différentes de la même chose, sans
que le choix de départ ait quelque influence sur le
mouvement en lui-même. Oui j'aime bien la métaphore
du manège.
Demain ?
En dehors de la Datcha, j'ai le projet de réaliser
un film en 7 séquences uniques, diffusées sur
7 écrans différents, et en 7 parties du monde.
Si ce n'est pas une expédition, ça y ressemble
fort
Let's
turn or turn around de Melik Ohanian,
à L'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne jusqu'au
23 avril, 04 78 03 47 00
Laurent
Zine |