ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
Charles Juliet
Instances
#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

Février 2006 N°112  

Melik Ohanian, Invisible film, 2005, Courtesy Galerie Chantal Crousel, Paris / Galerie Yvon Lambert, New York

 

Melik Ohanian

Artiste et globe-trotter par vocation, Melik Ohanian revient aujourd'hui dans sa ville natale pour investir totalement l'Institut d'Art Contemporain (IAC) de Villeurbanne; réunissant pour l'occasion en une vingtaine de pièces, un condensé de dix années d'activité créatrice. Cette exposition baptisée Let's turn or turn around interroge subtilement le visiteur quant à la marche d'une planète bleue saturée d'images mais dénudée de sens. Entretien à deux jours du vernissage, alors qu'une équipe se démène avec lui jour et nuit pour reconfigurer le musée…


Melik, toi qui es né dans les parages lors d'une année érotique, quel effet ça fait de revenir à Villeurbanne pour présenter une grande partie de tes œuvres ?
Souvenirs, souvenirs… puisque c'est carrément le quartier où j'ai grandi, le territoire de mon adolescence. Ça m'évoque également mes années Beaux Arts alors que ce musée était déjà un des rares endroits où il y avait des expos disons intéressantes. Mais mis à part ce côté affectif, c'est le seul lieu en France qui m'ait proposé de faire une exposition d'envergure avec de l'espace, et j'adore les espaces ! Donc je suis vraiment content; d'abord qu'ils aient pris ce risque, ensuite de revenir au bled (!), enfin de ramener toutes ces pièces ici, parce que mon travail était un peu devenu une abstraction auprès de mes proches alors que je bosse la plupart du temps "à l'international".
Tu en retires une certaine fierté ?
Honnêtement non parce que je ne fais pas ça pour ça. Ce travail d'artiste est ancré en moi depuis toujours et cela me semble naturel de produire des pièces, comme il me semble naturel de revenir ici "à la maison". C'est certain qu'il y a un petit côté "one man show" en terme d'expérience humaine, que la vie d'artiste se rapproche un peu de la carrière d'un tennisman parce qu'au bout du compte, on est seul maître à bord, mais le fond reste le même et je ne pense pas avoir la tête qui ait enflé.
Que de chemin néanmoins parcouru en 10 ans…
Parce que je suis extrêmement mobile… C'est évident que depuis que j'ai participé à l'inauguration du Palais de Tokyo (ndlr : à Paris en 2002), les portes se sont ouvertes, mais ça n'a pas changé ma façon de concevoir les choses; j'ai toujours rêvé de grands espaces pour concevoir, aujourd'hui comme hier, alors que j'exerçais toute sorte de métiers simplement pour gagner ma croûte. Aujourd'hui j'ai clairement plus de moyens et de responsabilités, et beaucoup moins de temps pour faire autre chose mais je l'ai choisi.
Il t'arrive de mettre en scène ta propre vie ?
Pas vraiment, disons que je mets en scène une partie de mon univers mais en me focalisant sur les expériences d'autrui qui sortent du commun. C'est moins vrai en ce qui concerne
You are my destiny, une pièce qui est basée sur la découverte d'un homonyme et dont l'exposition qui renvoie à une incroyable histoire avec moult rebondissements, m'interpelle directement. Et si l'on se penche un peu sur l'histoire de l'art, il est manifeste que la subjectivité n'a pas bonne presse depuis les années 80-90, donc je savais qu'en l'espèce, j'allais me faire "allumer" en terme d'efficacité conceptuelle (et ça n'a pas manqué) mais tant pis, j'assume. En revanche, le subjectif à la mode artistique occidentale (genre tout le monde raconte sa petite vie…), j'en ai moi aussi par-dessus la tête; il me semble néanmoins possible de transposer notre subjectivité dans d'autres cultures pour retrouver un semblant et d'objectivité et surtout d'intérêt, à travers certaines réalités ou expériences de vie. Je m'explique par un exemple : plus jeune, quand ma mère rentrait de l'usine Rhône Poulenc à St Fons, autour de la table le soir à la maison, on causait surtout syndicalisme, conditions de travail etc. J'ai baigné dans cette culture imprégnée d'une certaine conscience politique. Quand par la suite j'ai réalisé White Wall travelling (1997), une pièce reprenant les dialogues des dockers de Liverpool avec en toile de fond l'agonie des chantiers navals… je me suis finalement retrouvé à traiter artistiquement le même sujet avec la même culture sous-jacente, sûrement en essayant de rendre compte à ma façon de l'épilogue de deux siècles de capitalisme industriel portuaire, mais en aucun cas je ne mettais en scène ma propre expérience. En l'espèce, mon travail consistait à capturer des images dans une réalité et à un moment précis, mais nullement à raconter une histoire.
Ton travail induit-il toujours une quête de sens ?
Toujours oui, aussi parce que j'évolue dans un champ où l'art est complètement mouvant. J'ai grandi ici, j'ai appris l'art ici, en occident, parfois inculqué de façon académique et solennelle, mais je me sens également d'ailleurs, ne serait-ce que considérant mes origines arméniennes. En définitive, je crois que je cherche à faire coexister artistiquement "cet ailleurs avec ce ici". C'est un 1er pas vers la quête de sens. Transposer dans d'autres cultures ma propre culture.
Cette culture arménienne très présente dans tes œuvres.
Certainement mais pas seulement. Au départ il y a une vraie rupture : tu te retrouves avec un héritage culturel mais sans territoire, et a priori, une culture sans territoire, par définition ça n'existe pas… Au final, tu établies des relations avec tes semblables, ces immigrés de la 3ème génération que tu vas pouvoir reconnaître dans le monde entier. Ce que j'essaye aujourd'hui de reproduire, c'est un peu une image de cette culture sans frontières, et même si parfois je le fais de manière sophistiquée et/ou intellectualisée, ça reste accessible et identifiable ici comme ailleurs.
On se rapproche culturellement parlant d'une sorte de "diaspora supranationale" ?
C'est bien possible, et j'ai l'impression qu'en remontant sur 4-5 générations, je ne connais sur cette planète quasiment que des immigrés; d'ailleurs le monde s'est construit comme ça, par des mouvements de population, et la culture de l'homme (l'art y compris) se retrouve dans le mouvement et la mobilité. C'est dans cette optique et sans préoccupation d'ordre identitaire, que je suis finalement allé plusieurs fois en Arménie depuis l'an 2000 et j'aimerais bientôt réunir là-bas dans une petite maison nombre de personnes que je croise sur la route (ndlr :
Datcha project); que ce soient des anthropologues, des musiciens africains, des chercheurs de la NASA, les artistes locaux ou des potes tout simplement… La démarche et le lieu n'ont rien d'institutionnel et il ne s'agit pas, artistiquement parlant, de produire pour produire si ce n'est un moment ! Un moment comme un non événement, passé tous ensemble, sans préjuger de ce que cela puisse générer concrètement. Même si nous ne sommes pas à l'abri ni d'un accident intellectuel ni d'une black session endiablée…
A ce sujet, j'ai cru comprendre que tu pensais que le mode de réalisation de l'œuvre était aussi important que la représentation de l'œuvre en situation ?
Complètement. Il y a trois temps bien différents (la pensée, la réalisation et la représentation) mais qui sont pour moi absolument égaux. Du reste, je peux tout à fait produire une pièce et ne pas la montrer comme montrer un pièce qui n'est pas faite… comme c'est le cas ici à l'IAC avec cette
Horloge de Mars en pleine gestation. Par ailleurs, la réalisation d'une pièce comme d'une exposition nécessite souvent de s'entourer d'un collectif et je le vis à chaque fois comme une expérience unique en terme de rapports humains. C'est même souvent une véritable expédition comme ce fut le cas pour le tournage de 7 minutes before pendant 15 jours dans le Vercors. Et cette réalité de vie communautaire dans la montagne pendant un temps donné m'apparaît aussi importante que le film qu'elle a engendré.
Tu travailles essentiellement sur les images dans un monde qui nous en abreuve… Penses-tu que ton art est susceptible d'inciter tout un chacun à aiguiser son propre sens critique pouvant idéalement lui permettre de décrypter ces flots d'images incessants ?
Je l'espère même si ce n'est pas forcément mon "but ultime". Mais qu'est-ce qu'un artiste si ce n'est quelqu'un qui essaye de regarder les choses intensément et d'un autre point de vue ? Et cette manière de voir singulière qui anime l'artiste, interroge effectivement l'inconscient collectif depuis le début des civilisations, mais je n'ai pas la prétention de dire que mon travail y participe. Je peux en revanche admettre bien volontiers que le travail de certains artistes m'a ouvert les yeux sur beaucoup de choses et m'a certainement influencé.
Par exemple ?
Robert Frank, Robert Kramer pour le cinéma… ou Gordon Matta Clark lorsqu'il découpe une maison en deux ! Je trouve que c'est un acte d'une puissance incroyable : d'un seul coup, on comprend tout à l'architecture, à l'habitat et finalement au monde. Mais qui, sauf un artiste, pouvait avoir l'idée et surtout trouver une utilité au fait de découper une maison en deux ? Ou comment cultiver un autre regard sur les choses.
Et c'est ainsi que tu regardes ceux qui regardent les étoiles…
Je m'intéresse en effet au cosmos sans doute parce qu'il y a là "matière" à relativiser. Il me semble actuellement difficile, et particulièrement depuis la fin de la guerre froide, de déstabiliser un tant soit peu le monde occidental quant à sa "modernité" et ses certitudes… idéologiques, esthétiques, économiques, voire scientifiques etc. Pourtant, quand on discute avec des astrophysiciens, force est de constater qu'après l'évocation du Big Bang, nous sommes perdus, bien forcés d'admettre que nous ne savons rien ! Le mystère de l'univers est quelque part un miroir des limites humaines; cela doit aussi nous permettre de prendre un peu de recul face à ces messieurs "je sais tout" qui cherchent à gouverner nos destinées. J'ai le sentiment que nous vivons aujourd'hui "en mode automatique", téléguidés entre autres par ces images qui font le tour du monde en quelques secondes; il est donc grand temps de revenir à un mode manuel, ne serait-ce que pour réapprendre à maîtriser notre pensée.
Let's turn or turn around… une référence au cosmos, à la folie des hommes qui n'ont pas fini de tourner en rond, à moins qu'il ne soit simplement question de chevaucher un canasson en bois et d'essayer de décrocher le pompon comme à la vogue ?
C'est peut-être bien un peu de tout ça, mais sans se prendre au sérieux. Monte sur ce manège ou laisse-le tourner, ça donne deux expériences totalement différentes de la même chose, sans que le choix de départ ait quelque influence sur le mouvement en lui-même. Oui j'aime bien la métaphore du manège.
Demain ?
En dehors de la
Datcha, j'ai le projet de réaliser un film en 7 séquences uniques, diffusées sur 7 écrans différents, et en 7 parties du monde.
Si ce n'est pas une expédition, ça y ressemble fort …

Let's turn or turn around de Melik Ohanian,
à L'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne jusqu'au 23 avril, 04 78 03 47 00

Laurent Zine