ARCHIVES
2006

JANVIER N°111
Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
Expérience
Rivages noir
Da Silva
Gilles Chavassieux
Cie La Cordonnerie
Uppercut de femmes
Cie Accrorap
Lucien Attoun au TNP

AVRIL N°114
Killing Joke
Hushpuppies
Théâtre Craie
America, America !

MAI N°115
Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
Charles Pick
Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
Johann Le Guillerm
Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
Serge Dorny
ARFI

OCTOBRE N°119
Party at Grnd Zero
Villa Gillet
La Tropa
La BF 15
Philippe Katerine
Jean-Claude Galotta

NOVEMBRE N°120
Virginie Despentes
The Bellrays
Charles Juliet
Instances
#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
Pierre-Yves Ginet
Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

  Décembre 2006 N°121  

 

Coriolan


Christian Schiaretti met en scène Coriolan, le texte de Shakespeare, au TNP. Ecrite en 1608, cette pièce épique est la dernière d’une série qu’on appelle sa “période romaine”. Le spectacle s’annonce par un coup de tonnerre. La Rome antique est secouée par des émeutes. Sur le sol comme nu, couleur de béton frais, le peuple se rassemble pour réclamer du blé. La scène tout entière est une gigantesque vasque grise autour d’une bouche d’évacuation et la plèbe vitupérant est une masse liquide, avec des solidarités moutonnières, instinctives, qui ne s’écoule pas encore jusqu’aux égouts. Un mot sur les costumes. Ils sont beaux, voire somptueux : bas noirs, culottes bouffantes, chemises blanches pour les uns, vestes grises, épée au flanc pour les nobles, chapeaux emplumés... Robes corsetées, à armature, tissus brodés pour les femmes... bref, si les guerriers de cette histoire portent les cuirasses et les pourpoints vermillons, les capes élégantes de l’armée antique, les Romains de Christian Schiaretti sont à l’évidence plutôt à la mode élisabéthaine. Le spectateur ébaubi devant le travail des costumiers peut voir dans cet anachronisme volontaire la volonté d’universaliser le propos. Le metteur en scène explique d’ailleurs que les enjeux de Coriolan se situent dans le questionnement sur le gouvernement qui agitait l’Angleterre contemporaine de Shakespeare, et qu’il a voulu, lui, monter la pièce cette année à Villeurbanne en raison des échéances électorales qui approchent...
En effet la politique est au cœur de toutes les actions, de tous les rebondissements, batailles verbales ou combats d’épées, qui nous tiennent en haleine pendant 3 h 30. Lorsque Marcius, à lui tout seul, prend la ville de Corioles à ses ennemis les Volsques, il est surnommé Coriolan par ses concitoyens et devient, en sa qualité de meilleur protecteur de Rome le candidat naturel (sic) au poste de Consul. Les scènes qui le voient revêtu d’une traditionnelle “robe d’humilité” écouter les conseils en communication de Menenius (convaincant Roland Bertin, influent sénateur, brillant, arrogant et repu), comme avant une émission de télévision, l’éclatant mépris avec lequel, ensuite, il mendie les voix de son plébiscite, sont hilarantes : par moment, la tragédie touche à la comédie. Mais Coriolan est incapable de démagogie, infoutu de plaire. Malgré sa mère Volumnia qui le prévient : “Les yeux de l’ignorant sont plus instruits que ses oreilles”, le personnage joué par l’énervant Wladimir Yordanoff ne réussit pas, et pour cause, à nous séduire : son visage est plein de rage, toujours tendu, comme ses phrases, jetées, souvent cinglantes, aussi meurtrières que ses coups de lames. Si Rome avait élu cet homme, on ne doute pas un instant qu’elle dû renoncer à ses libertés et, soumise à ce “dictateur”, qu’elle se fût enfoncée dans la guerre perpétuelle. Le peuple outragé par l’attitude de Coriolan, emmené par deux rusés tribuns, réussit à le bannir. Mais l’exil est durement ressenti par le héros. Rancunier, il trahit sa patrie et s’allie avec Aufidius qu’il désignait, jusqu’alors, comme son ennemi mortel. La scène de réconciliation est tout à fait explicite : le Romain et le Volsque signent un contrat de mariage homosexuel. Le couple ainsi formé par amour va mener une guerre sans merci à Rome. Le sens de la trahison de Coriolan est peut-être à chercher dans son désir pour Aufidius, ou, plus sûrement, dans cette déclaration désespérée, à la fin de la pièce, en présence de sa mère : il veut être “l’auteur de lui-même” et cette ambition, sans doute, nécessite de trahir. L’armée Volsque à ses portes, Rome réagit avec effroi. Le peuple qui s’était farouchement opposé à Coriolan est maintenant persuadé d’avoir été manœuvré. La versatilité de la foule observée par Shakespeare pourrait bien ressembler à la nôtre. D’ailleurs, la mise en scène de Christian Schiaretti s’amuse à nous rappeler de temps en temps notre rôle, oui, notre rôle. Les tribuns représentants du peuple, Brutus et Sicinius, malicieux Stéphane Bernard et Gilles Fisseau, s’adressent au public pour expliquer leurs magouilles et certains spectateurs se souviennent avoir foulé la scène quelques secondes, pour accéder à leur fauteuil. “Totus mundus agit histrionem” était-il inscrit sur le fronton du Globe, le Théâtre qui vit la plupart des créations de William Shakespeare : “Tout le monde joue la comédie”. Mais il est temps d’évoquer ici un personnage central de l’histoire de Coriolan : sa maman. A vrai dire Volumnia est peut-être même le personnage principal de cette histoire. Jouée avec intensité par Nadia Strancar, tantôt furieuse, vociférant, tantôt douce et, pour finir, implorante et persuasive, elle est la figure de la Reine Elisabeth. Alliance des volontés de conquête et de l’habileté politique elle est celle qui saurait gérer aussi bien les temps de guerre et les temps de paix. Elle est en tous cas celle qui réussit à infléchir la fureur destructrice de son fils, parce qu’il ne saurait “marcher sur son ventre”. Volumnia dans sa robe d’humilité porte la langue de Shakespeare, qui se fait lyrique, et manœuvre alors son fils pour sauver Rome.
L’art de Christian Schiaretti, pour qui tout semble facile, est pourtant de ne jamais céder à la facilité. Chaque scène est composée comme un tableau, avec ses lignes, ses différents plans, sa lumière. Sur le plateau dépouillé du TNP les mouvements des comédiens, ou leur immobilité, et les drapeaux majestueux creusent et coupent les espaces. Les affrontements sont sanglants, parfois spectaculaires. Le rythme est insensé, pour une pièce aussi longue, il est absolument impossible de s’ennuyer. Les épopées de cette envergure sont rares, au Théâtre. Celle-ci est grandiose.

Jusqu’au 20 décembre au TNP, 04 78 03 30 00

Etienne Faye