|
Christian Schiaretti met en scène Coriolan,
le texte de Shakespeare, au TNP. Ecrite en 1608, cette pièce
épique est la dernière dune série quon
appelle sa période romaine. Le spectacle sannonce
par un coup de tonnerre. La Rome antique est secouée par
des émeutes. Sur le sol comme nu, couleur de béton
frais, le peuple se rassemble pour réclamer du blé.
La scène tout entière est une gigantesque vasque
grise autour dune bouche dévacuation et la
plèbe vitupérant est une masse liquide, avec des
solidarités moutonnières, instinctives, qui ne sécoule
pas encore jusquaux égouts. Un mot sur les costumes.
Ils sont beaux, voire somptueux : bas noirs, culottes bouffantes,
chemises blanches pour les uns, vestes grises, épée
au flanc pour les nobles, chapeaux emplumés... Robes corsetées,
à armature, tissus brodés pour les femmes... bref,
si les guerriers de cette histoire portent les cuirasses et les
pourpoints vermillons, les capes élégantes de larmée
antique, les Romains de Christian Schiaretti sont à lévidence
plutôt à la mode élisabéthaine. Le
spectateur ébaubi devant le travail des costumiers peut
voir dans cet anachronisme volontaire la volonté duniversaliser
le propos. Le metteur en scène explique dailleurs
que les enjeux de Coriolan se situent dans le questionnement sur
le gouvernement qui agitait lAngleterre contemporaine de
Shakespeare, et quil a voulu, lui, monter la pièce
cette année à Villeurbanne en raison des échéances
électorales qui approchent...
En effet la politique est au cur de toutes les actions,
de tous les rebondissements, batailles verbales ou combats dépées,
qui nous tiennent en haleine pendant 3 h 30. Lorsque Marcius,
à lui tout seul, prend la ville de Corioles à ses
ennemis les Volsques, il est surnommé Coriolan par ses
concitoyens et devient, en sa qualité de meilleur protecteur
de Rome le candidat naturel (sic) au poste de Consul. Les scènes
qui le voient revêtu dune traditionnelle robe
dhumilité écouter les conseils en communication
de Menenius (convaincant Roland Bertin, influent sénateur,
brillant, arrogant et repu), comme avant une émission de
télévision, léclatant mépris
avec lequel, ensuite, il mendie les voix de son plébiscite,
sont hilarantes : par moment, la tragédie touche à
la comédie. Mais Coriolan est incapable de démagogie,
infoutu de plaire. Malgré sa mère Volumnia qui le
prévient : Les yeux de lignorant sont plus
instruits que ses oreilles, le personnage joué
par lénervant Wladimir Yordanoff ne réussit
pas, et pour cause, à nous séduire : son visage
est plein de rage, toujours tendu, comme ses phrases, jetées,
souvent cinglantes, aussi meurtrières que ses coups de
lames. Si Rome avait élu cet homme, on ne doute pas un
instant quelle dû renoncer à ses libertés
et, soumise à ce dictateur, quelle se
fût enfoncée dans la guerre perpétuelle. Le
peuple outragé par lattitude de Coriolan, emmené
par deux rusés tribuns, réussit à le bannir.
Mais lexil est durement ressenti par le héros. Rancunier,
il trahit sa patrie et sallie avec Aufidius quil désignait,
jusqualors, comme son ennemi mortel. La scène de
réconciliation est tout à fait explicite : le Romain
et le Volsque signent un contrat de mariage homosexuel. Le couple
ainsi formé par amour va mener une guerre sans merci à
Rome. Le sens de la trahison de Coriolan est peut-être à
chercher dans son désir pour Aufidius, ou, plus sûrement,
dans cette déclaration désespérée,
à la fin de la pièce, en présence de sa mère
: il veut être lauteur de lui-même et cette ambition, sans doute, nécessite de trahir. Larmée
Volsque à ses portes, Rome réagit avec effroi. Le
peuple qui sétait farouchement opposé à
Coriolan est maintenant persuadé davoir été
manuvré. La versatilité de la foule observée
par Shakespeare pourrait bien ressembler à la nôtre.
Dailleurs, la mise en scène de Christian Schiaretti
samuse à nous rappeler de temps en temps notre rôle,
oui, notre rôle. Les tribuns représentants du peuple,
Brutus et Sicinius, malicieux Stéphane Bernard et Gilles Fisseau, sadressent au public pour expliquer
leurs magouilles et certains spectateurs se souviennent avoir
foulé la scène quelques secondes, pour accéder
à leur fauteuil. Totus mundus agit histrionem était-il inscrit sur le fronton du Globe, le Théâtre
qui vit la plupart des créations de William Shakespeare
: Tout le monde joue la comédie. Mais
il est temps dévoquer ici un personnage central de
lhistoire de Coriolan : sa maman. A vrai dire Volumnia est
peut-être même le personnage principal de cette histoire.
Jouée avec intensité par Nadia Strancar,
tantôt furieuse, vociférant, tantôt douce et,
pour finir, implorante et persuasive, elle est la figure de la
Reine Elisabeth. Alliance des volontés de conquête
et de lhabileté politique elle est celle qui saurait
gérer aussi bien les temps de guerre et les temps de paix.
Elle est en tous cas celle qui réussit à infléchir
la fureur destructrice de son fils, parce quil ne saurait marcher sur son ventre. Volumnia dans sa robe
dhumilité porte la langue de Shakespeare, qui se
fait lyrique, et manuvre alors son fils pour sauver Rome.
Lart de Christian Schiaretti, pour qui tout semble facile,
est pourtant de ne jamais céder à la facilité.
Chaque scène est composée comme un tableau, avec
ses lignes, ses différents plans, sa lumière. Sur
le plateau dépouillé du TNP les mouvements des comédiens,
ou leur immobilité, et les drapeaux majestueux creusent
et coupent les espaces. Les affrontements sont sanglants, parfois
spectaculaires. Le rythme est insensé, pour une pièce
aussi longue, il est absolument impossible de sennuyer.
Les épopées de cette envergure sont rares, au Théâtre.
Celle-ci est grandiose.
Jusquau 20 décembre au TNP, 04 78 03 30 00
Etienne
Faye
|