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2006

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Système rudimentaire
Man

FEVRIER N°112
Melik Ohanian
Galerie Vrais Rêves
Le Compagnonnage
Boris Charmatz
Spade & Archer

MARS N°113
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Da Silva
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Lucien Attoun au TNP

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Paroles et Musiques
Théâtre du Grabuge
Les Intranquilles
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Les Tambours du Bronx
Les Anges mineurs
Robert MC Wilson

JUIN N°116/117
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Antoine Agoudjian

SEPTEMBRE N°118
Biennale de la danse 06
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OCTOBRE N°119
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NOVEMBRE N°120
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#4
Le Théâtre du Fust
Jean-Baptiste André

DECEMBRE N°121
La Blanche
Coriolan
Puzzle Danse
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Dada Rock & Roll Guérilla
Antoine Hervé
Java et Winston McAnuff
Nieme Cie
Emmanuel Meirieu

Novembre 2006 N°120  

John Foley / Opale©

 

Charles Juliet
Lambeaux


Je vous avoue que le texte dit par Anne de Boissy sur les planches du Théâtre de Vénissieux, qui constitue la première partie de Lambeaux (POL), de Charles Juliet, est remué de tant d’amour qu’il sait, par instant, toucher aux larmes. Habité du souvenir encore frais d’émouvantes lectures, je rencontre le poète lyonnais, dans un café à l’ambiance feutrée où il a ses habitudes. Avec un sourire au garçon, qui approuve : “un jus de fruit, toujours un jus de fruit, vous le savez bien”. De Charles Juliet émane de la douceur. Il est accueillant, ses mots, choisis, vibrent de leur timbre chaleureux. Il n’est pas avare de paroles, au contraire, car il ne compte pas. S’il dépouille, en revanche, son discours, ce doit être afin de le simplifier. L’écrivain veut être compréhensible et, en même temps, éviter le bavardage. L’homme veut être celui qui ne dévie pas de ce cheminement vers l’intime et l’universel qui est son œuvre et sa vie. Il veut être celui qui saura “consoler cet orphelin que les non-aimés, les mal-aimés, les trop aimés portent en eux” écrit-il dans les dernières pages de Lambeaux. C’est Charles Juliet dont la prose traduit d’abord un désespoir abyssal, dans les premiers tomes de son journal (Hachette puis POL), ou dans L’Inattendu (Folio), puis la tentation de “l’éveil” à la vie, comme évoqué dans la pièce intitulée Ecarte la nuit (POL). C’est Charles Juliet, aussi, dont la douceur bienveillante n’est peut-être que l’expression habituelle d’un amour qu’il avoue sans fard “pour les autres”.

La première partie de Lambeaux est une lettre d’amour ?
Une lettre d’amour à ma mère naturelle. Je ne l’ai pas connue, elle a été internée dans un asile dès que j’ai eu un mois, après une tentative de suicide. Dès lors, ma fratrie a été dispersée, irrémédiablement, dans ce qu’on n’appelait pas encore des familles d’accueil. La vérité est que j’ai été le mieux loti de tous, mes frères et ma sœur ont vécu des enfances malheureuses, contrairement à moi. Lorsque j’étais adolescent j’ai néanmoins souvent voulu lui écrire cette lettre, ce que je n’ai jamais fait puisqu’elle était morte. Cinquante ans après j’ai eu l’impulsion de l’écrire. D’abord une vingtaine de pages mais c’était trop douloureux, il a fallu m’arrêter. Tout au long de mon existence, cette mère a toujours été présente : par son manque.
Vous avancez qu’elle aussi devait éprouver ce manque...
Je connais bien les fermes de l’Ain, le monde où elle vivait. Je connais surtout leur silence pesant, les paysans ne se livrent pas. Nous avons tous besoin de savoir d’où nous venons. Ce qu’elle a éprouvé, ce manque que j’ai moi aussi enduré, j’ai en outre le sentiment qu’il est de plus en plus répandu. Je me souviens d’un professeur qui avait demandé à ses élèves de disserter sur un membre de leur famille. Les enfants avaient dû interroger leurs parents et, à cette occasion, avaient fait plein de découvertes. Il y avait eu même, parfois, beaucoup de remuements.
Pour autant, avez-vous enquêté, vous-même, pour en connaître davantage sur cette mère que vous ne connaissiez pas ?
Non, pas vraiment. Le hasard a voulu que je rencontre un paysan, dans un village de l’Ain, il me parle de mes parents. C’était 12 ans après ma première ébauche de Lambeaux. Je l’ai interrogé, puis, avec douceur, j’ai pu extirper des bribes à la sœur de ma mère. J’ai su alors deux ou trois choses essentielles, comme l’histoire d’amour avec ce jeune tuberculeux, en cure dans la ville voisine.
Tenait-elle réellement un journal ?
On ne parlait pas de soi, à l’époque, et en effet, sa sœur me l’a confié, ma mère avait besoin d’écrire. Une sorte d’héritage que j’aurais reçu ? En tous cas son journal a disparu. Tout le monde s’en fichait des états d’âme d’une femme dont l’écriture ne pouvait être qu’un méprisable passe-temps et à sa mort...
Vous écrivez : “... que ce qui gît en toi est plus ou moins considéré comme une tare et qu’il faut te veiller à le garder secret.”
J’ai éprouvé ce sentiment. Quand notre vie interne est en discordance on peut en concevoir de la honte. L’écriture comme la recherche de soi peut être un empêchement à vivre.
Votre écriture et votre vie semblent pourtant indissociables...
Elles se confondent. Dans la simplification de mes phrases j’ai voulu le dépouillement de mon ego. J’ai usé de l’écriture comme d’un instrument d’exploration de moi-même. Les trois mots “espace”, “liberté”, “simplicité” sont pour moi de parfaits synonymes et je ne me suis jamais lassé d’aller dans la direction de cette espèce d’idéal. Ce fut un combat, un combat, long, difficile, douloureux. Mais s’il m’est arrivé de déposer les armes, je n’ai jamais fui. Ce fut une aventure intense, interne, vers l’atténuation de mon ego. J’ai cherché l’accord avec l’être qui gémissait en moi.
Quelle fut la place de Lambeaux dans ce cheminement ?
Je crois que ce texte m’a libéré de cette culpabilité qui est assez commune, chez les orphelins. L’enfant croit toujours qu’il est la cause de son abandon. Ce livre m’a sans nul doute aidé à naître à moi-même. A devenir celui que j’étais sans le savoir.
C’est une des comédiennes des Trois-Huit Anne de Boissy qui dit ce texte sur scène...
Elle est tout en retenue, dans l’émotion. On n’a pas le sentiment d’emballage, de fausseté, c’est très vivant. Vous savez, elle joue ce spectacle depuis un an ou deux maintenant, j’ai écrit un poème sur elle. Le visage et le corps de ma mère sont aujourd’hui, dans mon imaginaire, ceux d’Anne de Boissy.
Vous publiez en ce début de mois de novembre un recueil de poèmes : L’Opulence de la nuit (POL).
C’est pour moi un retour à une écriture fragmentaire telle que je l’ai toujours pratiquée. J’ai écrit de la prose avec cette envie de me déployer et ce fut, en 1989, L’Année de l’éveil (POL). C’était une évolution qui devait m’amener à plus m’ouvrir sur le monde. Je vivais auparavant dans une grande tension, toujours très... concentré, oui, concentré. Aujourd’hui, avec ces poèmes, enfin, je m’abandonne.


Les 9 et 10 novembre au Théâtre de Vénissieux 04 72 90 86 68
Lambeaux, éd. Folio Gallimard 155p 4,90 euros

Etienne Faye