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Je
vous avoue que le texte dit par Anne de Boissy sur
les planches du Théâtre de Vénissieux,
qui constitue la première partie de Lambeaux
(POL), de Charles Juliet, est remué de tant
damour quil sait, par instant, toucher aux larmes.
Habité du souvenir encore frais démouvantes
lectures, je rencontre le poète lyonnais, dans un
café à lambiance feutrée où
il a ses habitudes. Avec un sourire au garçon, qui
approuve : un jus de fruit, toujours un jus de
fruit, vous le savez bien. De Charles Juliet émane
de la douceur. Il est accueillant, ses mots, choisis, vibrent
de leur timbre chaleureux. Il nest pas avare de paroles,
au contraire, car il ne compte pas. Sil dépouille,
en revanche, son discours, ce doit être afin de le
simplifier. Lécrivain veut être compréhensible
et, en même temps, éviter le bavardage. Lhomme
veut être celui qui ne dévie pas de ce cheminement
vers lintime et luniversel qui est son uvre
et sa vie. Il veut être celui qui saura consoler
cet orphelin que les non-aimés, les mal-aimés,
les trop aimés portent en eux écrit-il
dans les dernières pages de Lambeaux. Cest
Charles Juliet dont la prose traduit dabord un désespoir
abyssal, dans les premiers tomes de son journal (Hachette
puis POL), ou dans LInattendu (Folio), puis
la tentation de léveil à
la vie, comme évoqué dans la pièce
intitulée Ecarte la nuit (POL). Cest
Charles Juliet, aussi, dont la douceur bienveillante nest
peut-être que lexpression habituelle dun
amour quil avoue sans fard pour les autres.
La première partie de Lambeaux est une lettre
damour ?
Une lettre damour à ma mère naturelle.
Je ne lai pas connue, elle a été internée
dans un asile dès que jai eu un mois, après
une tentative de suicide. Dès lors, ma fratrie a
été dispersée, irrémédiablement,
dans ce quon nappelait pas encore des familles
daccueil. La vérité est que jai
été le mieux loti de tous, mes frères
et ma sur ont vécu des enfances malheureuses,
contrairement à moi. Lorsque jétais
adolescent jai néanmoins souvent voulu lui
écrire cette lettre, ce que je nai jamais fait
puisquelle était morte. Cinquante ans après
jai eu limpulsion de lécrire. Dabord
une vingtaine de pages mais cétait trop douloureux,
il a fallu marrêter. Tout au long de mon existence,
cette mère a toujours été présente
: par son manque.
Vous avancez quelle aussi devait éprouver
ce manque...
Je connais bien les fermes de lAin, le monde où
elle vivait. Je connais surtout leur silence pesant, les
paysans ne se livrent pas. Nous avons tous besoin de savoir
doù nous venons. Ce quelle a éprouvé,
ce manque que jai moi aussi enduré, jai
en outre le sentiment quil est de plus en plus répandu.
Je me souviens dun professeur qui avait demandé
à ses élèves de disserter sur un membre
de leur famille. Les enfants avaient dû interroger
leurs parents et, à cette occasion, avaient fait
plein de découvertes. Il y avait eu même, parfois,
beaucoup de remuements.
Pour autant, avez-vous enquêté, vous-même,
pour en connaître davantage sur cette mère
que vous ne connaissiez pas ?
Non, pas vraiment. Le hasard a voulu que je rencontre un
paysan, dans un village de lAin, il me parle de mes
parents. Cétait 12 ans après ma première
ébauche de Lambeaux. Je lai interrogé,
puis, avec douceur, jai pu extirper des bribes à
la sur de ma mère. Jai su alors deux
ou trois choses essentielles, comme lhistoire damour
avec ce jeune tuberculeux, en cure dans la ville voisine.
Tenait-elle réellement un journal ?
On ne parlait pas de soi, à lépoque,
et en effet, sa sur me la confié, ma
mère avait besoin décrire. Une sorte
dhéritage que jaurais reçu ? En
tous cas son journal a disparu. Tout le monde sen
fichait des états dâme dune femme
dont lécriture ne pouvait être quun
méprisable passe-temps et à sa mort...
Vous écrivez : ... que ce
qui gît en toi est plus ou moins considéré
comme une tare et quil faut te veiller à le
garder secret.
Jai éprouvé ce sentiment. Quand notre
vie interne est en discordance on peut en concevoir de la
honte. Lécriture comme la recherche de soi
peut être un empêchement à vivre.
Votre écriture et votre vie semblent pourtant
indissociables...
Elles se confondent. Dans la simplification de mes phrases
jai voulu le dépouillement de mon ego. Jai
usé de lécriture comme dun instrument
dexploration de moi-même. Les trois mots espace,
liberté, simplicité
sont pour moi de parfaits synonymes et je ne me suis jamais
lassé daller dans la direction de cette espèce
didéal. Ce fut un combat, un combat, long,
difficile, douloureux. Mais sil mest arrivé
de déposer les armes, je nai jamais fui. Ce
fut une aventure intense, interne, vers latténuation
de mon ego. Jai cherché laccord avec
lêtre qui gémissait en moi.
Quelle fut la place de Lambeaux dans ce cheminement
?
Je crois que ce texte ma libéré de cette
culpabilité qui est assez commune, chez les orphelins.
Lenfant croit toujours quil est la cause de
son abandon. Ce livre ma sans nul doute aidé
à naître à moi-même. A devenir
celui que jétais sans le savoir.
Cest une des comédiennes des Trois-Huit
Anne de Boissy qui dit ce texte sur scène...
Elle est tout en retenue, dans lémotion. On
na pas le sentiment demballage, de fausseté,
cest très vivant. Vous savez, elle joue ce
spectacle depuis un an ou deux maintenant, jai écrit
un poème sur elle. Le visage et le corps de ma mère
sont aujourdhui, dans mon imaginaire, ceux dAnne
de Boissy.
Vous publiez en ce début de mois de novembre
un recueil de poèmes : LOpulence
de la nuit (POL).
Cest pour moi un retour à une écriture
fragmentaire telle que je lai toujours pratiquée.
Jai écrit de la prose avec cette envie de me
déployer et ce fut, en 1989, LAnnée
de léveil (POL). Cétait une évolution
qui devait mamener à plus mouvrir sur
le monde. Je vivais auparavant dans une grande tension,
toujours très... concentré, oui, concentré.
Aujourdhui, avec ces poèmes, enfin, je mabandonne.
Les 9 et 10 novembre au Théâtre de Vénissieux
04 72 90 86 68
Lambeaux, éd. Folio Gallimard 155p 4,90 euros
Etienne
Faye
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