Plus
de quinze ans après la création de Kiki l'indien, Michel
Raskine, metteur en scène et directeur du Théâtre
du Point du Jour, a commandé une seconde pièce à
Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène. C'est Mère
& fils, créé en octobre, repris en novembre et décembre.
Le 13 octobre, soir de première. Les spectateurs du théâtre
grimpent les premières marches du théâtre du Point
du Jour, investissent le hall vermillon, piqué d'ampoules,
papotent, puis cherchent la place idéale, libre, dans la salle
noire encore éclairée. Murmures. Soir de première.
Du haut des marches, Michel Raskine jette un coup d'il furtif.
Sur la scène, la toile d'un rideau noir masque l'horizon, excepté,
au sol, ce croissant de lune immaculé sur lequel est installée
une minuscule reproduction. Ce n'est pas une cabane de plastoc, ni
même la masure des trois ours, mais l'archétype de la
maison, de celle que les enfants dessinent à la maternelle,
posée sur une langue blanche. Une page ?
"Un texte nouveau, c'est comme une terre vierge", disait
Raskine l'été dernier, avant de commencer les répétitions
de Mère & fils qu'il avait commandée à Joël
Jouanneau un an plus tôt. Ce premier tableau, tel un préambule,
présente aussi les dominantes du spectacle à venir,
le noir et le blanc, couleurs de l'écriture de Jouanneau, et
du clavier de piano (le fils joue Chopin), le blanc et le noir des
décors et des costumes, sans compter la nuit et même,
parfois, les gestes et les voix des comédiens David Mambouche
et Marief Guittier. Noir sur blanc. Le rideau noir se lève
et découvre un cercle de cailloux blancs, au sol, au centre.
Le spectacle raconte une nuit blanche, celle de la Saint-Jean, en
1973, où une mère et son fils se retrouvent après
sept années d'absence et, toujours, autour de l'absence du
père, Verschueren, disparu avant la naissance du petit. Elle
a imposé la nuit à son fils qui a sollicité l'entretien
pour, dit-elle, éviter les regards des villageois de Saint-André-du-Loing
où elle habite. Une nuit blanche, ce n'est pas trop pour s'approcher
à nouveau, s'aborder et se tancer. Il entendra d'elle le secret
de guerre qu'il venait chercher, le souvenir de cet enfant juif livré
aux Allemands par les villageois. Elle sera bien obligée d'entendre
le secret que son fils a découvert. Et de secret en révélation,
de monologues en dialogues intraitables, mère et fils dévoreront
la nuit, comme la mise en scène, à la fois gourmande
et sobre, semble croquer le texte de Jouanneau. Pas de débordement,
sur scène, mais une manière d'aisance et des éclats
lumineux, dans un espace qui s'organise autour du cercle de cailloux
blancs, devant la silhouette de papier d'une maison. Mère et
fils, dans leur solitude, s'atteignent par moments. Marief Guittier,
à qui la pièce a été dédiée,
incarne la douleur sans renier la drôlerie. Elle figure parfois
une certaine désincarnation puis, l'instant suivant, met les
pieds dans le réel et la sensualité. Face à elle,
David Mambouche qui espère jouer "un personnage dans lequel
le spectateur devrait pouvoir projeter son écoute", n'en
reste pas au stade du miroir. Il permet au contraire à son
personnage d'exister pleinement et de tenir le crachoir à sa
mère. Pas mal. Elle le mérite.
Au bout de la nuit, alors qu'approche ce "point du jour"
décisif pour les personnages, le rythme se fait moins alerte,
voire, plus lent. Le principal s'est dit, chacun s'est rassuré
de l'amour de l'autre, de cette impossibilité de revivre ensemble,
aussi. Les gestes retrouvent leur gaucherie. Mère et fils se
quittent finalement.
Mais ce n'est pas fini... Reste le retour annoncé jamais arrivé
du troisième personnage de la famille. Un drapeau bleu, blanc,
rouge, un homme qui refait quinze fois son entrée. Est-ce une
blague ? La même pièce ? Un pied de nez de fin de nuit
? "Si je vous ai perdu en route, ne faites surtout pas demi tour,
c'est que vous êtes sur le bon chemin", lance le malin,
incarné par Christian Ruché, l'ancien Kiki de la pièce
d'avant, celui qui se prenait pour un indien. Vous me suivez ? C'est
justement la suite. A voir.
Florence
Roux