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DECEMBRE N°110
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  DECEMBRE N°110  


 

Gwenaël Morin
Les justes, d'Albert Camus

"Comment se tenir entre l'enfance et le cynisme ?"

Après Mademoiselle Julie, de Strindberg, Voyage à la lune de Federico Garcia Lorca ou Guillaume Tell, de Friedrich Schiller, Gwenaël Morin met en scène Les Justes, d'Albert Camus, au Théâtre du Point du Jour. La pièce, créée en 1949, raconte comment de jeunes socialistes révolutionnaires, terroristes dans la Russie de 1905, veulent assassiner le grand-duc Serge, oncle du Tsar.



Entretien entre deux répétitions.

Pourquoi monter Les Justes aujourd'hui ?
J'avais lu Camus au lycée. J'avais un attachement affectif pour lui. Mais ce n'est pas pour en finir avec cet attachement que je monte cette pièce aujourd'hui. Je crois d'abord qu'il y a un lien avec Lorca et Strindberg, comme une espèce de trilogie du désir. Mademoiselle Julie interroge le sens du désir. Llorca s'intéresse à la puissance créatrice du désir et là, avec Les Justes, on parle de la mort du désir. C'est la mort de l'amour qui confine les personnages au meurtre et au suicide, sachant que Camus les superpose.
Qui sont les "justes" ?
Ce sont des gens qui font l'effet d'être à même de répondre de leurs actes jusqu'au bout de leurs contradictions. Des gens responsables qui essayent de pousser leur responsabilité jusqu'au bout de leurs actes. La pièce est créée en 1949, juste après Nüremberg, la question prenait alors une résonance particulière : jusqu'à quel point peut-on aller jusqu'au bout de ses actes ?
Les justes sont aussi des terroristes…
La pièce traite de la responsabilité et du terrorisme. Ça m'a intéressé. Je me suis aussi interrogé sur l'adolescence et le terrorisme, sur l'énergie de tels actes plus que sur leur sens. Je crois que le théâtre est d'abord un travail sur l'énergie. Je ne veux pas débattre du terrorisme, ni utiliser ce spectacle comme une tribune pour lancer un message. D'une certaine manière, j'ai voulu faire une pièce sur l'amour, sur une femme qui pleure. Il faut comprendre Dora (l'une des jeunes socialistes révolutionnaires, ndlr). Quand l'amour est déçu, on peut tous basculer dans le terrorisme. La racine de la guerre est dans le drame familial et dans la faillite de la justice. Le carburant de la terreur, c'est la vengeance. Quel monde faut-il inventer pour éviter cela ?
Pour vous, Dora est capitale dans la pièce ?
C'est un peu le point central. C'est elle qui fabrique les bombes et en même temps, c'est la seule qui pourrait avoir un enfant. Elle a une responsabilité immense. Ce qui est vachement important, c'est de montrer le visage de cette femme qui pleure. Le visage d'une femme qui pleure. C'est beau et en même temps, comment peut-on supporter ça ? Elle pleure et il est trop tard.
Cette pièce déborde de sentiments.
C'est là où la pièce est audacieuse. Tenter de faire en sorte que le spectateur s'identifie au terroriste. Eviter de penser que "ce ne sont pas des mecs normaux", des "diables en puissance". Ces gamins se posent des questions cent fois plus ambitieuses que les petits soldats, et pourtant, ils tirent. D'autres tirent au nom de la "justice infinie" (ndlr, nom de l'intervention nord américaine en Irak). Je ne suis pas sûr qu'ils aient raison.
Avez-vous beaucoup lu, vous êtes-vous documenté sur le terrorisme ?
Pendant un moment, oui. C'était intéressant, mais j'ai vite arrêté. Cela me mettait sur une fausse piste. Les documentaires et les reportages font très bien cela: raconter le terrorisme. Mais ma mission, c'était de monter Les Justes, de me mettre le nez dedans et non de chercher à l'inscrire à tout prix dans un contexte. Les choses sont venues chemin faisant…
Comment travaillez-vous ?
Les lumières doivent être minimales. Le décor ? Je ne voudrais de décor que les êtres humains. Je veux faire une pièce avec des êtres humains. Être juste, c'est aussi l'être dans le sens théâtral : comment dire ces phrases sans cynisme et sans naïveté. J'ai demandé aux comédiens d'apprendre leur texte par cœur avant de commencer les répétitions. J'aime bien qu'ils aient ce moment de solitude un peu abstraite où l'on apprend le texte. Puis on a travaillé scène après scène. On se construit au fur et à mesure. On invente chaque fois un processus. Là, en plus, j'aimerais bien aller plus loin, dépasser le processus du théâtre. Ne pas se demander pourquoi le théâtre, mais à quoi peut servir le théâtre et comment l'utiliser. Et Les Justes me paraît pour cela un texte très moderne, qui a quelque chose à voir avec le théâtre grec. La modernité est très liée au théâtre grec. Avec peu de lyrisme, comme dans cette pièce, très sèche et concrète. En même temps, Camus est plus tendre que Beckett, par exemple. Il est très rigoureux, mais sans dire et montrer cette rigueur. Pour toucher à l'humain.
Comment abordez-vous alors ce texte ?
On ne veut surtout pas être cynique. Est-ce qu'il y a un endroit où l'on peut se tenir, entre l'enfance et le cynisme. C'est ambitieux.

Florence Roux