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2005

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  AVRIL N°103  

 

Dennis Lehane


Et puisque le roman noir s'invite au printemps, la Villa Gillet recevra Dennis Lehane en avant-première du festival Quais du Polar, le jeudi 7 avril à 19h30. Auteur prolifique de thrillers au suspense garanti, cet écrivain bostonien d'origine irlandaise est réellement devenu célèbre depuis l'adaptation de son livre Mystic River au cinéma, par cette légende vivante du 7ème art qu'est Clint Eastwood. Pour mieux vous situer le bonhomme, on dira simplement qu'il s'inscrit dans la lignée des Selby (r.i.p), Ellroy et consorts, que par ailleurs il avoue adorer.


Que vous inspire le récent et tragique épilogue de Las Vegas parano (le suicide de Hunter S. Thompson) ?
Je ne suis pas sûr que "tragique" soit le mot que j'emploierais et ce suicide était pour moi tout sauf une surprise. J'ai plutôt le sentiment que Thompson était un homme justement jusqu'au-boutiste et déterminé à ne jamais faire de concessions. On aurait pu parler de tragique épilogue si son œuvre était devenue démodée et qu'il avait été réduit à apparaître dans des jeux télévisés et autres salons de l'automobile… pour monnayer sa célébrité.
Et que pensiez-vous de ce "savant mélange" de fiction et de réel que l'on appelait "le nouveau journalisme" ou "journalisme gonzo" ?
Je ne suis pas expert en la matière, et je me suis pour le moins intéressé aux travaux sûrement les plus connus de Thompson ou de Tom Wolfe. J'ai néanmoins le souvenir de témoignages vibrants et surtout s'appuyant sur une expérience vécue, s'opposant en cela au mode d'expression journalistique de l'époque. En revanche, j'ai l'impression désagréable que ce mode d'écriture et de pensée a involontairement donné naissance à tout une nouvelle génération de journalistes visiblement très préoccupés par leur agenda et par l'air du temps, et beaucoup plus concernés par les opinions ou les positions de tel ou tel, que par les faits… Voilà dans quel état éthique d'ignominie se trouve le journalisme actuellement aux Etats-Unis, sans distinction entre la gauche et la droite de l'éventail politique. Effets d'annonce et de crépitements de flash s'accompagnent d'un désintérêt total pour la vérité.
Il semble que vous ayez dit un jour que c'est dans la fiction que se trouve la vérité et non pas dans l'histoire…
Le fait est que "l'histoire est le plus souvent écrite par les vainqueurs". Tout dépend donc de quel historien vous lisez l'analyse, et surtout de sa propre interprétation de l'histoire. La vérité contenue dans un grand roman est en revanche universelle parce qu'elle renvoie directement aux sentiments. Quiconque s'est retrouvé par exemple dans la position de l'étranger aspirant au respect et à l'intégration dans une société donnée peut alors comprendre ce qu'a ressenti Othello; nul besoin d'être un maure ou un soldat, ou même d'avoir vécu au 16ème siècle pour cela. Il suffit d'être humain. Une grande œuvre de fiction transcende le temps à travers ses personnages.
Dans votre 5ème volet des enquêtes du couple de détectives Kenzie/Guennaro (Prières pour la pluie chez Rivages), vous remontez une nouvelle fois à l'enfance du meurtrier pour expliquer son comportement criminel… ce travail sur le subconscient et sur les cicatrices du passé est devenu une véritable marque de fabrique ?
J'imagine que l'idée selon laquelle "tout ce qui est présent s'est construit dans le passé" est l'un des fils conducteurs de mes romans, bien que j'en ai rarement conscience quand j'écris… Il est pourtant à la mode aux USA de prétendre que l'on peut facilement "faire le deuil psychologique de quelque chose", c.-à-d. qu'il serait possible de faire des petits nœuds bien propres autour des traumatismes de notre passé et de passer à autre chose, comme si rien n'était jamais arrivé. Je trouve ce concept (closure concept en anglo-américain) complètement ridicule et il est évident que les événements irréversibles survenus dans notre passé ont une grande incidence sur notre construction d'Etre Humain sans que l'on puisse y changer quelque chose. Les répercutions sur notre psychisme atteignent des niveaux dont nous n'avons même pas idée, et surtout pas conscience au moment présent. Je trouve cela fascinant; c'est l'une des raisons pour lesquelles "l'animal humain" est si intrigant et qu'il y a tant à écrire sur le sujet.
Et l'on rejoint quelque part le thème de l'enfance maltraitée qui vous tient particulièrement à cœur…
Je crois que le personnage de mes bouquins qui me ressemble le plus est Sean Devine dans Mystic River, et s'il est si chiant, c'est parce que je le suis aussi… J'ai franchement grandi dans une famille heureuse, tout en étant bien conscient que ce n'était pas le cas de la plupart de mes amis. Eux étaient souvent maltraités et venaient de foyers déchirés par la pauvreté et/ou l'alcool et les problèmes de drogue. Je rentrais chez moi pour saliver devant un bon dîner, ils rentraient chez eux pour se faire tabasser. De tous les amis avec lesquels j'ai grandi, nous ne sommes que trois à nous en être sortis avec une certaine réussite, et sûrement que nous en gardons un sentiment de culpabilité (à un certain degré comme Sean Devine); la culpabilité des "survivants". Et si nous avons pu nous "extirper de la masse", cela n'a rien à voir avec l'intelligence, une volonté farouche ou je ne sais quel talent, c'est uniquement parce que tous les trois nous venions de foyers solides et unis. Ce n'était qu'une histoire de chance en somme : nous avions gagné à la "loterie familiale" et point barre. Après l'université, j'ai été amené à travailler avec des enfants maltraités et j'ai retrouvé dans leurs existences ce que j'avais déjà vu en grandissant. Ça a fini de me dégoûter de la façon dont on les condamne à intégrer sans aucun espoir le monde des adultes, alors qu'ils n'ont même pas encore l'âge de voter.
James Ellroy expliquait en partie sa fascination pour la violence par l'énigme entourant le meurtre de sa mère (dans Ma Part d'ombre); comment expliquez-vous votre propre fascination ?
Je viens d'un monde quasiment merveilleux par certains aspects (…), même si sans aucun doute, ce monde était violent. Mais comme je viens de le dire, la violence ne m'a pas atteint personnellement. Disons que Je m'y suis intéressé plutôt en tant que spectateur… d'autant que je ne suis pas une personne ultra violente moi-même. D'une certaine manière, j'ai été forcé d'intégrer et d'essayer de comprendre cette violence, simplement parce qu'elle m'entourait.
Lorsque l'on travaille sur les origines de la violence, que pense-t-on de la profusion d'armes à feu disponibles aux USA, et des tragiques "faits divers" qui en découlent comme au lycée de Columbine ?
Une fois la boîte de Pandore ouverte… il est bien sûr trop tard, et je crois bien que les armes feront toujours partie de la culture américaine. La politique de la NRA (ndlr : lobby des armes aux USA) est néanmoins tout à fait révoltante puisqu'elle refuse que le moindre soupçon de bon sens s'immisce dans le débat, et particulièrement celui concernant les fusils d'assaut ou les armes automatiques, dont l'utilité m'échappe… Si vous avez besoin d'un AK 47 pour tirer un cerf, vous feriez mieux d'abandonner la chasse ! il n'y a simplement aucune justification morale au fait de détenir des armes automatiques si ce n'est pour ceux qui font respecter la loi. Ce qui est arrivé à Columbine va cependant bien au-delà du problème de la prolifération des armes à feu dans ce pays. Ces gamins sortaient tout droit de Fahrenheit 451, le bouquin de Ray Bradbury. Rappelez-vous sa description de ces bandes de jeunes quasi sauvages et désœuvrés, errant dans la nature à la recherche d'ultra violence. Ils n'étaient pourtant ni pauvres ni abandonnés ! En revanche, ils avaient été élevés dans une civilisation privilégiant et exaltant l'apparence au détriment de l'Etre, la vie au jour le jour plutôt que la réflexion, le bruit plutôt que la communication… et au final, cet ersatz de bonheur engendré par la consommation ostentatoire : posséder tout ce que l'on nous a appris à vouloir et rien de ce dont on a vraiment besoin. Je pense que c'est ce genre de corruption intellectuelle qui, plus que tout, a engendré les "événements" de Columbine.
Deux millions de personnes en prison aux USA, est-ce une bonne réponse à la violence ?
Bien sûr que non mais je ne suis pas certain d'avoir une solution au problème. Je pense que la diabolisation de l'usage de drogues a certainement conduit à un grand nombre d'incarcérations inutiles et évidement, que cette société crée elle-même les conditions qui conduisent certaines personnes au crime. Il faut néanmoins replacer les choses dans leur contexte et essayer d'avoir une vision transatlantique du problème. J'entends souvent lorsque je suis en Europe, des phrases qui commencent par "vous les Américains…" et sans remettre en cause l'intention légitime de leurs auteurs, c'est d'emblée ignorer ne serait-ce que la taille de ce pays. Un Américain vivant à Boston est si différent d'un Américain vivant pas exemple dans le Nebraska, qu'ils se considèrent souvent comme des étrangers… si bien que cette phrase "vous les Américains…" avec tout ce que cela sous-entend, n'a pas plus de sens que celle que j'emploierais en commençant par "vous les Européens…", demandant à un français de m'expliquer quelque chose qui s'est passé en Allemagne… Notre pays est vraiment immense; ainsi, en exceptant les facteurs dont j'ai parlé plus haut, je crois que notre population carcérale est relativement proportionnelle à la taille des Etats-Unis.
De par vos origines sociales, il semble que vous ayez un certain attachement pour la classe ouvrière, et à la fois vous ne lui faites pas de cadeau… par exemple quand vous décrivez avec un certain cynisme l'atmosphère dans un stade un jour de défaite (dans Mystic River) ?
En fait, cette scène dans le stade a surtout à voir avec la culture du sport en général et ne concerne pas particulièrement la classe ouvrière, ni même forcément l'Amérique au sens large. Cette idolâtrie entourant les vedettes du sport est vraiment un phénomène mondial. Pour ma part, j'aime bien le baseball ou le football américain mais je ne suis pas prêt à mourir pour mon équipe. Ce n'est d'ailleurs pas "mon équipe" mais plutôt des gens payés pour jouer… c'est pourquoi la mentalité des fans me fascine parce que si je peux la comprendre d'un point de vue conceptuel, son côté émotionnel me dépasse. Je peux difficilement assimiler le fait que quelqu'un veuille assassiner un joueur qui a manqué un but comme c'est arrivé il y a quelques années à Columbia, ni qu'une émeute se déclenche quand une équipe gagne ou perd un "gros match"… franchement, cela me déroute complètement. Je peux en revanche comprendre comment cette forme de divertissement peut entraîner le "travailleur moyen" dans un processus d'identification jusqu'à en affecter son état émotionnel. On pourrait ainsi dire que le sport spectacle est devenu le nouvel opium du peuple, et certainement un refuge pour tous ces gens qui ont le sentiment de n'avoir plus aucun contrôle sur ce monde qui leur échappe.
Dans vos livres comme dans toute l'histoire du roman noir, se reflètent souvent les divisions sociales et/ou ethniques de nos mégalopoles, de plus en plus flagrantes aux Etats-Unis comme en Europe… peut-on penser que le roman noir a depuis longtemps simplement intégré une certaine vison marxiste de l'histoire et de la lutte des classes ?
Certainement pas marxiste. Même si je crois vraiment que la plupart des conflits ont effectivement quelque chose à voir avec la lutte des classes… les pauvres fustigeant les riches avec les seules armes qu'on a bien voulu leur laisser. Je pense néanmoins que le marxisme est une belle faillite idéologique. Intéressant philosophiquement parlant mais qui n'a jamais marché dans la pratique. En fin de compte, je suis partisan du capitalisme et de la démocratie. Bien que profondément imparfait, il semble que ce soit le meilleur modèle ici-bas. Il y a en revanche un problème quand le système est poussé à l'extrême, induisant une accumulation du capital pas forcément nécessaire à mon sens. Et là se crée une disparité plus que choquante entre des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres… je n'ai pas de solution à ce problème (qui est inclus dans ce modèle de société) mais je sais qu'il est vital de dénoncer ces vicissitudes autant que possible. C'est aussi pourquoi le roman noir tend à renaître en période de boom économique aux USA (50's, milieu des 80's et durant les 90's). Alors qu'en surface, tout le monde est heureux et tout le monde s'enrichit… le roman noir lui s'intéresse aux exclus de la croissance qu'on préférait oublier lorsque l'on va à la banque, ceux qui ne deviennent pas riches, ceux qui ne sont pas heureux… J'ai toujours pensé que le "Noir" (ndlr : en français dans le texte), c'est la voix qui murmurait à l'oreille du patricien souriant : "non, tout n'est pas rose, loin de là !".
Vous évoquez parfois avec une certaine nostalgie la fraternité qui régnait dans les quartiers populaires de votre ville (Boston), remplacée semble-t-il aujourd'hui par anonymat et individualisme farouche; cela vous fait-il peur ?
Le bien et le mal ont toujours été présents dans la description que j'ai faite de l'atmosphère dans ces quartiers. Le fait est que les habitants des quartiers populaires avaient su préserver certains bons aspects de la vie communautaire des petits villages d'Irlande, de Pologne ou d'Italie. Une forme de culture transmise au départ par les histoires et les contes que l'on nous racontait étant gosses… et je ne serais probablement pas écrivain aujourd'hui si je n'avais grandi imprégné de cette tradition orale. Assimilées par la culture dominante en Amérique, ces traditions culturelles ont désormais perdu leurs particularismes irlandais, polonais ou italien. Et je trouve cela profondément triste que nous soyons tous devenus de fidèles "adeptes" des centres commerciaux, de la télévision stupide et des films grossiers. Nous avons vraiment perdu quelque chose d'essentiel, parés que nous sommes pour l'homogénéisation dans un environnement souvent insipide et ultra stérile, qui prône la surconsommation et le divertissement passif.
Quelles sont les influences littéraires que vous vous reconnaissez et que lisez-vous actuellement ?
Les grands romanciers urbains américains (Americain urban novelists) ont été ma principale influence : Richard Price plus que quiconque, mais aussi William Kennedy et Hubert Selby, Pete Dexter, Elmore Leonard et James T. Farrell. J'ai aussi par ailleurs une liste de suspects habituels (usual suspects) : F. Scott. Fitzgerald, Dumas, Dickens, Graham Greene, Edith Wharton pour des raisons que je ne m'explique pas, ainsi que les nouvelles d'Hemingway et de Raymond Carver. Une longue liste variée à laquelle j'ajouterais Marguerite Duras, Gabriel Garcia Marquez, Don DeLillo, Toni Morrison et Stephen Crane. Sans oublier les auteurs de romans policiers que sont Ellroy, Hammet ou Jim Thompson et quelques uns de mes contemporains, particulièrement George Pelecanos et Michael Connelly. Voilà, j'adore les œuvres de fiction, c'est aussi simple que ça. En revanche, je ne lis pas de roman actuellement parce que je me consacre à l'écriture du mien depuis deux ans.
Vous avez, je crois, prévu d'écrire sur la période des années 20 en remontant aux origines du mouvement syndicaliste américain… qu'en est-il aujourd'hui de ce projet ?
Oui justement, l'action de ce roman s'écoule entre 1918 et 1921 et je me suis restreint à lire des livres concernant cette époque : des histoires relatant la 1ère Guerre Mondiale ou le déclenchement de la grande épidémie meurtrière de grippe, ainsi que l'ascension des mouvements syndicaux et pour les droits civils. Le roman s'articule autour de deux événements : la grève des services de police à Boston en 1919 et la terrible émeute raciale survenue en Oklahoma en 1921. C'est une grande narration qui part un peu dans tous les sens, et centrée autour de deux personnages, l'un noir et l'autre blanc. Mais je suis un peu superstitieux et je ne parle pas trop de mon travail dans le détail avant de l'avoir terminé.
Après Mystic River, verra-t-on d'autres adaptations de vos livres à l'écran ?
Je ne sais pas encore. Wolfgang Peterson s'intéresse depuis un certain temps à Shutter Island (ndlr : son dernier livre chez Rivages); j'espère que ça aboutira mais je ne m'implique jamais dans les projets de film… si film il y a. On verra bien, en espérant j'imagine, que tout se passe pour le mieux.

Laurent Zine (avec l'aide essentielle de Serge Cuilleron pour la traduction)