ARCHIVES
2005

JANVIER N°100
Peuple de l'Herbe
Angelin Preljocaj
Boris Charmatz
Guy Walter, les Subsistances

FEVRIER N°101
Ez3kiel
The Embrooks
Bertrand Betsch
Institut Cervantès
Ariane Mnouchkine
(1ère partie)

MARS N°102
Improvisators Dub
Grnd zero
Association Survie
Red
Franck II Louise
Ariane Mnouchkine
(2ème partie)

For The Beat-Punks

AVRIL N°103
High Tone
Tinariwen
Les Trois-Huit
Joann Sfar
Dennis Lehane
The Fall

MAI N°104
Nuits sonores
Disk'Over
Jean-Louis Sakur
Mathurin Bolze
The Brian Jonestown Massacre

JUIN N°105/106
Les Intranquilles
Forum Réfugiés
Keith Jarrett
The Stooges

SEPTEMBRE N°107
Grnd Zero
Jun Märkl
La Hors De
Noah Gelber
Russell Banks

OCTOBRE N°108
Dimitri Naéditch
La Phaze
Le Bleu du Ciel
Mark Tompkins
Abou Lagraa

NOVEMBRE N°109
Kali Live Dub
The Young Gods
Avatarium
Klotserman
Kwal
Serge Teyssot-Gay & Khaled Aljaramani
Michel Raskine
Gilles Pastor
Biennale d'Art Contemporain
Hamid Ben Mahi

DECEMBRE N°110
Christian Schiaretti
Gwenaël Morin
Philippe Manœuvre
The Gun Club

  Janvier 05 N°100  

 

Boris Charmatz

Pour cet ancien danseur de l'école de l'opéra de Paris, le virage artistique a été radical. Chorégraphe et interprète, Boris Charmatz est aujourd'hui de ceux qui, sans vouloir remettre en question de manière systématique la danse actuelle, tente de redéfinir en permanence ce qu'est la danse contemporaine. Un art non figé, qui interroge le rôle du danseur et du chorégraphe, mais aussi le regard du spectateur pour l'amener à se situer autrement, face à la notion de spectacle. Avec l'association EDNA, il présente aux Subsistances deux spectacles, Jachères et Programme court avec essorage. L'occasion pour nous d'évoquer son travail.

Vous avez créé l'association EDNA en 1992, pour soutenir vos projets mais aussi pour générer des formes nouvelles, avec d'autres artistes, plasticiens, vidéastes, musiciens…
On a créé l'association, avec Dimitri Chamblas, au moment de la création de A Bras le corps à la Villa Gillet en 1992. On ne voulait pas faire une compagnie de danse, ni rentrer dans le système qui consiste à faire du répertoire ou produire à tout crin. Notre but n'était pas non plus d'accéder au statut de chorégraphe, car on voulait continuer à être un interprète, un étudiant en histoire ou encore un spectateur. EDNA répond à des nécessités, des envies de faire, c'est Bocal, des expositions, des performances, des confrontations de films; c'est aider d'autres artistes à montrer leur travail. Pour nous, c'est la possibilité de créer des projets où l'enjeu n'est pas que chorégraphique, c'est organiser l'art comme on en a envie, faire nous-mêmes de la programmation si on en ressent le besoin. C'est développer une idée extrêmement ouverte de ce que peuvent être le champ chorégraphique et l'activité de danseur.
Deux de vos créations ont marqué votre parcours, Aatt enentionon et héâtre-élévision, quels en sont les enjeux ?
Dans, Aatt enentionon, on est 3 danseurs sur 3 étages à la verticale, séparés les uns des autres. Là, j'avais vraiment envie de jouer l'isolation des protagonistes, la solitude. Il n'y a pas d'espace commun puisqu'on est les uns au dessus des autres. On a une petite quantité d'espace à peu près identique, mais on a un rapport différent au public selon l'étage, avec des sensations de vertiges et de danger. Ici, on rejetait le groupe, la fusion, le danser ensemble, le corps harmonieux. Et l'intérêt, c'est tout d'un coup d'avoir des espaces qui pourraient être équivalents et qui ne le sont pas car on ne crée pas la même chose d'un étage à l'autre. Tout devient multiple et on réorganise les relations entre les interprètes. C'est aussi faire un travail sonore qui ne dépende pas des bandes sons qu'on entend. La pièce n'est pas un travail unidirectionnel, c'est un ensemble de questions qui se nouent et qui font qu'il y a une pièce à la fin.
Avec héâtre-élévision, l'idée est de dire que le spectacle est un espace mental, reconstruit dans la tête du spectateur. On ne voulait pas d'un lieu dédié à la danse, on a donc filmé des scènes dans différents lieux et on les a mises, sur DVD, dans une télévision. Elles ont été filmées dans des boîtes noires (de théâtre, fabriquées..), qui étaient les unes dans les autres, comme les poupées russes. Pour nous, le spectacle aurait lieu entre la tête (la boîte crânienne) du spectateur et la télévision. Mettre les boîtes les unes dans les autres, voulait dire mettre des corps les uns dans les autres et pas les uns après les autres comme dans une pièce normale, avec un déroulement logique. Donc c'était un travail de corps enfermés et qui reposait aussi sur le canular, un pseudo-spectacle. Le spectateur prend rendez-vous avec une télé et il est à deux doigts de n'être devant rien. Il est tout seul devant cette télé et là, il peut reconstruire dans sa tête, un vrai spectacle…
Plus précisément, la danse est un espace mental ?
Lorsqu'on est au spectacle, on n'est pas dans la danse. Il y a des professionnels, une distance, un gouffre. Et pour le spectateur qui regarde, c'est déjà mental, mais cela ne signifie pas que ce n'est pas physique, ça veut dire qu'il est déjà dans un procédé de reconstruction. Pour moi, la danse est liée à un contexte, à l'histoire culturelle du danseur. Son corps est construit par son éducation, et du coup, la danse n'est pas seulement une belle écriture qu'on intègre et que l'on redonne au spectateur. On est dans une histoire qui est à la fois sa propre histoire, avec son corps et avec son idée de la danse. Donc, pour moi, la danse est un phénomène très complexe, qui reconstruit en permanence, ce n'est pas une donnée que l'on voit et que l'on entend, c'est une matière qui nous habite, qui nous transforme et qui n'est pas séparable d'autres champs artistiques. Et pour le spectateur, c'est une reconstruction qui intègre aussi son histoire et ses idées sur la danse.
En janvier, vous présentez deux pièces, Jachères et Programme court avec essorage.
Jachères c'est un projet réalisé avec Vincent Dupont, grâce à l'association EDNA. Il s'agit d'un dispositif simple et très particulier, avec des performers/danseurs. Ils sont très loin du public, et on ne sait pas très bien si ce qu'on voit est un film, ou une performance. Et puis il y a un travail sonore en direct, qui est comme la bande son de ce film, retransmise aux casques dans les oreilles des spectateurs. Il y a une espèce d'effets de distance où le son de ce qu'on voit est mis dans nos têtes de manière hyper intime, alors que ce qu'on voit est très loin. Il y a un brouillage de perception, entre ce qu'on voit, ce qui est fait, ce qui est vivant, pas vivant. Tout cela fait qu'on rentre dans une espèce de dilatation du temps que j'adore, avec des sensations très particulières. Programme court avec essorage, c'est un programme de machine à laver auquel on soumet deux danseurs. C'est l'idée de la danse soumise à essorage, là le métier bascule, le métier disparaît, il faut juste survivre à l'essorage…

Martine Pullara