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Rappel et parole de trois comédiens de la compagnie.
"Le temps se venge toujours de ce qu'on fait sans lui". Cette phrase, parmi les nombreuses qui alimentent la documentation du Théâtre du Soleil, semble guider tout le travail de ces artisans de la scène. Le temps est un luxe vital qu'Ariane Mnouchkine et ses compagnons n'ont eu de cesse de cultiver dans la préparation, la construction puis la mise en uvre du Dernier Caravansérail. Elle a enquêté, de 2001 à 2002, auprès de réfugiés afghans, iraniens ou kurdes, le plus souvent rescapés de la guerre et échoués en Europe, à Sangatte ou à Douvres, en Nouvelle-Zélande ou en Australie. Toutes ces histoires enregistrées -et tous les articles et les poèmes glanés, la compagnie a alors pris le temps de les traduire, de s'en inspirer, de les oublier, peut-être, de les réinventer pour constituer cet autre matériau : quelque 360 récits, des scènes improvisées à partir desquelles la metteur en scène a construit la trame en deux parties du Dernier Caravansérail, créé en avril 2003.
Il y a deux spectacles en un, comme l'explique Ariane Mnouchkine : "Le Fleuve cruel raconte les départs, les exodes. Origines et destins, révèle le pourquoi de ces départs, de ces exodes". C'est sûrement pour rester fidèle à la parole des personnes rencontrées, mais aussi certainement pour prendre le temps, comme il est important de le prendre comme spectateur (cinq des dix-huit représentations lyonnaises sont des intégrales). La recette ? Disposer de sept heures libres et se laisser entraîner.
Facile. Car quand bien même on aborderait ce spectacle et cette compagnie avec toute la pompe dévolue à une institution (avec sa renommée, ses rituels
), le cérémonial est vite débordé par ce qui se passe sur scène : du théâtre, bien sûr, mais de celui qui, brusquement, nous amène à vivre avec d'autres. Dans chacune des deux pièces, la scène initiale nous projette dans l'action, dans la fuite où le passeur est maître : il aide à passer la rivière dans Le Fleuve cruel, à traverser la mer dans Origines et destins. Dans les deux cas, les éléments figurés par des voiles se déchaînent et mangent littéralement la scène, le danger imminent nous met en condition à la suite : une multitude d'histoires se succèdent, de personnages que l'on croise, qui se croisent, à Sangatte, en Afghanistan, en Iran, à Calais, à Moscou, au Kosowo ou en Austalie
Des histoires comme il en pleuvrait, parfois juste des bribes, le plus souvent tragiques, comme cet amour au temps des Talibans, cette jeune femme prostituée à Sangatte, cette autre brimée en Iran. C'est tragique mais pas grandiloquent parce que concret, toujours. Parce que les scènes s'enchaînent à un rythme alerte où affleure soudain la drôlerie -la vieille coincée au sommet de la grille près de l'Eurotunnel- la terreur, l'effroi, la douceur. Et comme pour mettre en perspective -à distance, en danger ?- les personnages, tous sont perchés sur des chariots qui sont approchés, éloignés, tournés, face aux spectateurs, dans des effets de travelling. La terre est inhospitalière aux voyageurs et l'air est intense que la musique de Jean-Jacques Lemêtre ne cesse d'investir, comme pour le décortiquer. Et pourtant, l'impression d'urgence n'empêche pas un certain sentiment de paix, pendant dérisoire de toutes les guerres qui poussent les hommes et les femmes sur la route.
Le dernier Caravansérail, du persan "karwansera", cette cour où les caravanes faisaient halte sur leur route, pourrait bien figurer le théâtre, ultime asile pour les Ulysse d'aujourd'hui.
Florence Roux |