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Auteur,
vous lisez souvent vos textes pendant des lectures, c'est une suite
logique dans votre processus de création ?
Ce n'est pas pour moi qu'une suite ou une étape dans le processus
de création, mais un acte artistique à part entière,
du moins telle que je conçois et pratique la lecture publique,
souvent accompagné d'un musicien, parfois seul, selon la nature
des textes. J'ai même le projet d'écrire directement pour
cette forme particulière qui est finalement ce qui nous rapproche
le plus de l'origine du théâtre : le poème homérique,
le conte improvisé comme en Afrique, la chanson de geste etc.
Ce retour à l'origine ne me semble pas superflu dans les temps
troublés que nous traversons, suite au discrédit que connaissent
à l'heure actuelle tous les modes de représentation, théâtral,
bien sûr, mais aussi politique, économique, social, philosophique
et tutti quanti.
C'est pour être en contact direct avec le public ? Sentir les
réactions ?
C'est surtout, je dirais. pour "travailler ensemble", auditeur
et lecteur. Je sais que la lecture publique est souvent considérée
comme un ersatz de représentation ou une pratique pour initiés
et elle a longtemps été utilisée comme tels par
certains pour se dédouaner vis-à-vis du théâtre
contemporain et se donner bonne conscience de ne pas le monter. (horaires
impossibles, petite salle, pas - ou presque - de budget, information
minimum etc.) Mais, paradoxalement, c'est dans cette proximité,
dans cette intimité, que se sont gagnées, je crois, ses
lettres de noblesse. Au "donner à voir" qui fait l'objet
même du spectacle théâtral, avec son risque de passivité
ou de consommation esthétique (regarde et tais-toi), le "donner
à entendre" (écoute et imagine) est l'invitation
à faire, dans un moment commun, un rêve éveillé,
différent pour chacun. C'est aussi du "donner à voir"
mais avec les yeux et les oreilles de l'âme. Ceci dit, il y a
des textes que je ne peux absolument pas "lire", car ils réclament
l'incarnation, exigent l'acteur. Cela veut dire qu'il y a certaines
conditions très particulières et une écriture adéquate
pour qu'il y ait réellement acte de lecture publique. J'ajouterai
que contrairement à l'image réservée et spécialisée
qu'on lui reproche et à laquelle il faut qu'elle échappe,
la lecture publique est un formidable outil pour s'adresser à
tout public, sans considération de niveau culturel et surtout
sans formation préalable au théâtre.
Vous restez un auteur en colère, politique ou social ?
Tout le monde connaît sans doute la réponse de l'optimiste
au pessimiste qui se lamentait à grands cris : "Ça
ne peut pas aller pire !" "Mais si ! Mais si !" répondait
doucement l'optimiste. C'est la réponse que j'aimerais vous faire
: pire qu'en colère !
La grande colère, c'est que le livre de la colossale escroquerie
en cours soit largement ouvert sur nos genoux, mais qu'on ne le lise
pas, tout simplement. Il est vrai que c'est un conte plutôt sinistre.
Peut-on rappeler ici que même un âne va à la paille
qui le nourrit, plutôt qu'à l'or ! Nous, non !
Le constat d'une société de l'indifférence et
du droit à la différence c'est le thème de Petites
Pièces à géométrie variable ?
Vous faites sans doute référence à "Donc"
qui termine le volume des Petites Pièces à géométrie
variable ? Depuis, il y a eu bien d'autres écrits ! Plus que
le constat d'une société d'indifférence, constat
auquel je ne crois pas, (il n'est qu'à voir les réactions
qui apparaissent quand même et heureusement ici et là)
c'est le constat de la confiscation du monde et de tous les fondamentaux
de l'être humain, qui me fait écrire. La facilité
et l'impunité avec laquelle cette confiscation se fait, pour
le moment, entraîneront nécessairement, dès qu'on
s'y opposera vraiment, des durcissements et des violences inouïes
de la part des prédateurs, violences auxquelles, en Occident,
nous ne sommes pas préparés, convaincus que nous sommes
d'être toujours dans cette vieille et chère démocratie
républicaine. Comme nous ne savons pas par quoi la remplacer,
nous continuons à faire semblant de croire qu'elle existe, et
le pire, à la donner en modèle. J'en connais qui s'en
frottent les mains
et les yeux devant une telle crédulité.
L'écriture pour le théâtre vous semble aujourd'hui
le terrain où vous avez envie de continuer, ou est-ce qu'il y
a d'autres pistes qui vous tentent ?
Si j'ai fait du théâtre, c'est parce que le théâtre
était, en tout cas pour la plupart de ceux qui le faisaient quand
j'ai commencé, le lieu du questionnement commun, fait en commun.
Un questionnement ludique, mais ambitieux, en phase avec la pensée
critique de son temps; il faisait partie de l'avant-garde intellectuelle
et morale et avait, me semblait-il à l'époque, un discours
artistique argumenté. Aujourd'hui, j'ai bien peur qu'il ne soit
qu'une arrière-garde dans le paysage artistique français,
du moins pour ce qui concerne le théâtre officiel, dont
l'avenir, au train où ça va, est plus d'être un
musée culturel qu'un lieu de débats et de contradictions.
La grande majorité du théâtre officiel s'étant
tue, ces vingt dernières années, sur l'ensemble des questions
nouvelles qui se posaient à nous, par paresse, lâcheté,
indifférence, plan de carrière ou autre et n'ayant développé,
à la place, la plupart du temps, que le discours esthétisant
consensuel qu'on lui demandait, c'est ce silence, entre autres choses,
que nous payons aujourd'hui avec la disparition progressive, mais certaine,
des conditions qui lui permettaient d'exister ! (Au passage, comment
ne pas souligner la différence des réactions des responsables
de la Recherche, qui proposent leur démission en bloc quand ils
estiment que c'est l'avenir de la France scientifique qui est directement
menacé, de celles, un quasi-mutisme ! de la plupart de nos responsables
du Théâtre public, dans la violente et dégradante
mise en cause des intermittents, qui met pourtant à mal l'ensemble
de la création française). Alors oui, je suis tenté
parfois par d'autres pistes d'écriture. Mais il se trouve que
dans le même temps, j'ai une grande confiance dans la nécessité
de théâtre et dans sa vocation à être ouvert
et non fermé sur lui-même. J'ai même la conviction
que le théâtre fait, en ce moment même, sa révolution,
aussi bien dans ses formes que dans son fonds, parce qu'il y est acculé,
bien sûr, mais aussi parce que des forces nouvelles, des pratiques
peut-être encore marginales mais innovantes, voient heureusement
le jour malgré des conditions de plus en plus contraires, rompant
- peut-être d'ailleurs à cause de ces conditions contraires
- avec la conception de messe culturelle, de consommation esthétique,
faisant plus confiance à la proximité, au rapprochement,
et s'ingéniant à interroger le monde actuel, non le patrimoine
culturel; se forgeant ainsi de nouveaux outils et se créant,
par évidence, un public nouveau. Au slogan lugubre en cours "Le
monde est un marché" nous pouvons, au théâtre,
répondre qu'il est en chantier, (ce qui est quand même
plus optimiste), et devons continuer de créer, "coûte
que coûte", ces "chantiers" que sont les spectacles,
et non des "produits" ! Le neuf n'est jamais sorti des effets
de mode, des excès, des maniérismes de chapelle ou des
techniques de vente, pas plus qu'il n'est venu de retours en arrière
et de nostalgies nauséabondes. Le neuf, comme toujours, viendra
du profond, en son temps, et, probablement, à l'insu de tous.
Il n'aura sans doute rien à voir avec ce que l'on appelle, aujourd'hui,
la modernité. Il viendra parce qu'il aura été cherché,
désiré, avec application, lenteur, même. Le neuf,
contrairement à ce qu'on dit pour mieux l'étouffer, c'est
plutôt du côté du précis, du réfléchi,
du méticuleux qu'il se tient. Alors, disons que j'ai envie de
le voir, ce neuf méticuleux, qui surgira, tôt ou tard,
qu'on le veuille ou non, parce qu'il est, tout simplement, nécessaire.
Chose paradoxale aussi : c'est parce que tout s'aggrave que je crois
de plus en plus à la nécessité du rire, et non
de la plainte. Autant de raisons pour continuer, non ?
Propos
recueillis par Bruno Pin |