ARCHIVES
2004

JANVIER N°89
Anne Gastinel
Les Têtes Raides

Les Trois-Huit au Théâtre du 8ème
Guy Walter, les Subsistances
Yuval Pick
Denis Plassard

FEVRIER N°90
Les Thugs
Farid Azzout
Annick Charlot
Turak Théâtre

MARS N°91
Air
Meï Teï Shô
A Silver Mount Zion
Khaban'
Zenzile
Loïc Lantoine
Guy Walter

AVRIL N°92
Dreadlyon Hi-Fi Sound
Lhasa
Jean-Yves Picq
Béatrice Massin
6ème Continent
Johnny Cash

MAI N°93
Black Comix club
Blonde Redhead
Jeanne Cherhal

JUIN N°94/95
Guy Walter, Les Intranquilles
Bérurier Noir
Daniel Darc

SEPTEMBRE N°96
Tony Gatlif
Les Arts Sauts
Jean-Paul Bouvet
Editions A Rebours
Lemmy Kilminster
Virginie Despentes

OCTOBRE N°97
Abou Lagraa
Pierre Baux
Svinkels

NOVEMBRE N°98
Ghinzu
Fly Pan Am
Lydia Lunch
The Ex
François Joly, Sang d'Encre

DECEMBRE N°99
Les Langagières
Patricia Petibon
Interpol
Habitat et Humanisme

  AVRIL N°92  


Christophe Beauregard©

 

Lhasa


Tout chez elle évoque un destin hors du commun. Son nom d'abord, Lhasa comme la capitale du Tibet, puis Sela, nom biblique de Petra, la vieille Jordanienne. Son enfance, ensuite, à courir les routes dans le bus familial entre un père mexicain (écrivain, professeur ou cueilleur de fruits), une mère américaine (actrice et photographe) et trois sœurs. Au programme, l'aventure quotidienne, les nourritures spirituelles (bouquins, légendes et musiques du monde) et des paysages nouveaux sans fin. Le Mexique, San Francisco, Montréal… La Llorona sort en 98, premier album captivant qui ré-apprivoise la légende mexicaine de cette pleureuse cruelle, puis une longue tournée où Lhasa se dévoile, artiste passionnée qui se donne totalement au public. Ensuite silence radio pendant six longues années. Elle remet tout à plat, immense besoin de se ressourcer. Elle passera plusieurs mois en France : un an avec ses sœurs et le cirque Pocheros puis le coup de foudre pour Marseille où elle se pose. "J'ai pris le temps. Je sentais que je ne pouvais pas faire un disque tout de suite, je ne voulais pas me répéter. J'avais besoin de prendre du recul. Besoin de partir à la recherche de ma vie, de me lancer dans mon inconnu…"
La suite s'appelle The Living road, 12 titres mélancoliques et lumineux qui parlent au cœur et à l'âme. Dans la continuation logique même "s'il y a un grand pas entre les deux". Des histoires de route et des bouts de vie écrits à Marseille, où elle compose quasi l'intégralité de ses nouveaux titres. Des textes surréalistes, poétiques et aériens qui parlent bien évidemment d'elle. Anglais, espagnol et français pour raconter les tourments de l'âme, les rêves, les désillusions, l'amour. "Mes textes… j'y mets ce que j'ai de plus fort, de plus puissant. Là où je plonge plus loin dans la vie…" L'écriture comme thérapie de l'âme ? Non, plutôt "le voyage de la vie. C'est la rencontre avec les mystères de la vie, la vraie vie."
Sa musique ? Elle est nomade, sans frontière et sans étiquette. "Cela a toujours été très important de faire une musique qui voyage, qui traverse les frontières et qui parle à tous à travers le monde." Condensé de fado, flamenco, folk et blues pleins de grâce, poésie et intemporalité. Des atmosphères très intimistes avec piano, cuivres et violon; un album précieux et très travaillé avec des arrangements modernes. A ses côtés de vieux compères de Montréal, croisés à l'époque de La Llorona : Jean Masicotte (pianiste) et François Lalonde (batteur et percussionniste), co-réalisateurs et co-producteurs de l'album. Ils enregistrent à son rythme (7 mois). "On était toujours en studio tous les 3; on imaginait et on recherchait des sons. On montait les pistes de base, on composait les arrangements que l'on souhaitait puis on travaillait avec les musiciens. En général, c'est resté proche de ce que je voulais. Mais cela a donné comme des ailes à mes idées. Il y a quelques chansons pour lesquelles j'ai été surprise. Comme My Name que j'avais pensée plus rapide et qui a fini par être très ambient, avec beaucoup d'espace. Ou encore dans Para el fin del mundo, on a utilisé un arrangement et des sons qui m'ont pris par surprise."
Lhasa a de l'or dans les doigts : du talent pour brosser les états d'âme et les sentiments, le coup de crayon pour ouvrir les portes de l'imaginaire et une voix ensorcelante qui tourneboule les sens. Rauque, grave, cassée, comme à bout de souffle… et pourtant pleine d'énergie et d'espérance. Elle a ce magnétisme que peu possèdent, cette passion à fleur de peau pour insuffler la vie à chacune de ses mélodies et dégager une aura magique. "C'est que j'y crois très fort. J'ai voulu qu'on entende dans cet album des choses inexplicables. Parce que la musique peut exprimer ces choses qui sont au fond de nous. Elle a cette capacité de nous mettre en relation avec notre âme."
Dessinatrice donc puisque c'est elle qui a crayonné la pochette de l'album. Images en 3D pour imagination déliée. Des personnages un peu surréalistes, des animaux trop grands et des objets volants. "J'ai eu un sentiment de justesse lorsque j'ai dessiné cette image. J'ai ressenti l'équilibre. J'aimais le fait qu'il y ait l'animal, la plante, l'humain puis cet objet mystérieux qui fait office de 4ème. C'est comme notre monde : la terre, les animaux, les humains, puis l'élément de mystère". Il y a chez cette artiste une sagesse millénaire, une croyance absolue dans la magie de la vie, qu'elle traduit ainsi : "C'est le pouvoir magique des gestes, c'est la magie de chaque chose, de chacun de nous, de chaque goutte de vie". De toute manière, elle a laissé la porte ouverte sur l'interprétation de chacun. "On bâtit le monde chaque jour, on crée et délimite nos frontières avec notre imagination. C'est là qu'on peut construire la magie, la détruire aussi. Qu'on nourrit l'amour, qu'on le détruit. Tout part de l'imagination. C'est notre force". La jeune femme rêve aujourd'hui de parcourir le monde pour jouer sa musique (le Portugal -pays cher à son cœur, les pays de l'Est…) puis surtout "d'aller jusqu'au bout de qui je suis. Je ne sais pas ce que cela veut dire exactement, mais je vais le découvrir ! Le travail de toute une vie."

Anne Huguet