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Si
la "politique de la ville" est aujourd'hui l'objet d'un
ministère, le phénomène du "mal logement"
(et de sa compagne l'exclusion) demeure un problème récurent
de la société française. L'association Habitat
et Humanisme lutte contre ce fléau depuis 20 ans avec l'idée
forte que "Le monde est notre maison, partageons-le !".
Entretien avec Marie Savereux, membre actif de H & H, avant leur
concert anniversaire prévu à la Halle Tony Garnier le
samedi 22 janvier.
Un
brin d'histoire concernant Habitat et Humanisme.
L'association H & H a été créée en
1985 à Lyon par Bernard Devert, devenu prêtre à
40 ans alors qu'il avait fait carrière dans la promotion immobilière
Il s'agissait simplement pour lui de mettre ses compétences
professionnelles au service d'une cause de solidarité, compte
tenu aussi du contexte de l'époque : la rénovation en
cours des centres urbains impliquait le plus souvent le déplacement
des populations d'origine économique modeste vers les banlieues,
au profit de classes sociales beaucoup plus favorisées qui
allaient prendre leur place dans les quartiers réhabilités,
comme ce fut par exemple le cas pour le quartier des Pentes de la
Croix-Rousse. Des familles entières se retrouvaient ainsi "expatriées"
dans des zones d'habitation déjà très marquées
au niveau social (on peut dire ghettos) et dans lesquelles l'insertion
allait se révéler difficile. L'idée de départ
de la création de l'association était donc d'aider au
logement des personnes se retrouvant en difficulté, mais aussi
d'essayer de maintenir absolument une forme de mixité sociale
dans ces quartiers d'origine populaire.
Puis votre action s'est développée
Avec le vote de la loi Besson en 1991 qui a multiplié les possibilités
pour le secteur associatif de s'impliquer dans le logement d'insertion.
Dans ce cadre, H&H a mis en place un certain nombre de structures
qui perdurent aujourd'hui, dont une agence immobilière à
vocation sociale : la Régie Nouvelle ici à Lyon, qui
permet la captation de logements dans le parc privé puis leur
gestion en vue de leur location à des populations en état
de précarité.
Concrètement ça se passe comment ?
Soit nous devenons acquéreurs des logements que nous allons
réhabiliter avant de les mettre à disposition, soit
nous allons gérer pour le compte de tiers propriétaires
des logements que nous allons louer (via l'agence) ou sous-louer.
Dans tous les cas, les loyers sont adaptés aux revenus des
personnes et peuvent de fait être très bas s'il s'agit
par exemple de gens touchant le RMI. La location, même minime,
permet néanmoins une meilleure socialisation de ces personnes
dans les quartiers, et c'est là en définitive, l'objectif
premier de notre action.
Une action qui dépasse le cadre régional ?
Oui puisqu'il y a aujourd'hui 38 autres associations H&H fondées
sur la base d'une charte commune, pour une couverture d'environ 50
départements.
Et quelle est donc la philosophie de cette charte ?
Avant tout, il s'agit de reconnaître la primauté de la
personne humaine et de l'ensemble de ses droits, dont le logement
fait partie. Ou plutôt "l'habitat" en ce qui nous
concerne, puisque le logement est seulement la 1ère étape
vers l'insertion et la "restructuration du tissu social"
dans la ville; et la tache est immense considérant l'étendue
de la fracture sociale que nous connaissons aujourd'hui (les pauvres
le sont de plus en plus
) avec la multiplication des ghettos
urbains depuis plus de 20 ans, dans lesquels l'anonymat est de règle.
Il s'agit alors pour nous et à partir du logement, de recréer
du lien dans l'espace urbain et plus largement dans la société,
aussi en accompagnant psychologiquement sur la durée les personnes
que nous relogeons. Le besoin de se loger comme celui de "faire
société" sont des besoins primaires qui ne vont
pas l'un sans l'autre.
Quel bilan faites-vous concernant cette fracture ?
C'est une crise sans précédent et rien n'a vraiment
été fait pour la contrer : il y a un réel déficit
en matière de construction de logements sociaux et d'insertion,
qui va de pair avec un durcissement de l'exclusion puisque l'on constate,
alors que les loyers ont augmenté de façon exponentielle
en 10 ans, qu'une 2ème génération de personnes
se retrouve dans un état d'extrême précarité
tant sociale que psychologique. La construction dans les années
'70 des grands ensembles type HLM a montré ses limites (et
on les détruit actuellement) mais aucune solution de "remplacement"
n'a été trouvée, et force est de constater que
le logement social n'est pas un argument électoral, puisqu'il
y a aujourd'hui un vrai désengagement de l'Etat en la matière
et à tous les niveaux.
Vous attendez quelque chose de Jean-Louis Borloo (ndlr : actuel ministre
de la ville) ?
Oui sauf que les mesures annoncées visent surtout à
favoriser le logement intermédiaire cad l'accession à
la propriété des classes moyennes et non le logement
d'insertion et d'urgence.
Vous vous intéressez autant aux mal logés qu'aux
non logés ?
Si la partie la plus visible du problème concerne en effet
les SDF, on ne doit pas oublier toutes celles et ceux qui se retrouvent
dans des centres d'hébergement, chez des tiers ou dans des
hôtels miteux aux prix exorbitants, ou même en surnombre
dans de trop petits logements aux normes d'hygiène et de sécurité
lamentables etc. Et malheureusement, les personnes vraiment à
la rue sont tellement marginalisées qu'elles se retrouvent
souvent dans l'incapacité de réintégrer un logement
de façon autonome. Notre action vise essentiellement des personnes
pas complètement marginalisées, pour qui le logement
va constituer une étape.
Niveau visibilité, on a surtout l'impression que l'on retire
les bancs publics sur les places de centre ville pour éviter
justement que l'on y voie trop de SDF
Tout à fait et cela concourt à la méconnaissance
dans l'opinion public des problèmes de logement et/ou d'exclusion.
Tout ce qui touche à l'habitat n'est pas vraiment visible,
connu ou médiatisé; l'opacité est plutôt
la règle, alors que l'on sait pertinemment qu'il existe par
exemple, une quantité de logements vides.
A ce propos, que pensez-vous du phénomène squat ?
Nous travaillons plus sur le moyen terme, alors que le squat est une
mesure provisoire et d'urgence que nous ne pouvons pas favoriser,
considérant sa dangerosité. Il n'empêche qu'il
y a effectivement beaucoup de gens se retrouvant dans cette situation
d'urgence mais c'est plutôt le domaine d'action du DAL (ndlr
: Droit Au Logement).
Quelle vision avez-vous de la société française
en terme de solidarité ?
Je crois que nous sommes actuellement à la recherche d'un second
souffle en matière de solidarité alors que des pans
entiers de population s'installent durablement dans l'exclusion. Constatant
l'extension de la fracture sociale et le désengagement de l'état,
on peut se demander si l'on ne va pas vers une privatisation de l'aide
sociale comme cela se passe aux Etats-Unis, avec tous les problèmes
que cela induit
Vous misez sur un nouvel état providence ?
Nous ne misons sur rien mais ce qui est certain, c'est que le problème
du logement et de l'exclusion en France ne peut se régler au
seul niveau associatif : en 20 ans, nous avons réussi à
loger 4600 familles avec H&H alors qu'il y a plus de 3 millions
de mal logés dans ce pays
donc on est vraiment très
loin du compte. A charge de la société civile de mobiliser
l'opinion et d'inciter les élus à agir en la matière.
Au-delà des dons et des actions bénévoles, une
prise de conscience générale est nécessaire.
C'est aussi pourquoi vous organisez une journée "vivre
ensemble" à l'occasion des 20 ans de votre organisation
?
Oui, une journée axée sur les Rencontres et dont les
objectifs visent tant à la mobilisation (de nos troupes) qu'à
la sensibilisation (du grand public) et l'interpellation (des élus)
autour de ces problèmes de mal logement et de mixité
sociale.
Une journée qui se terminera à la Halle Tony Garnier
par un concert Beau Mélange réunissant l'Orchestre Symphonique
Lyonnais, la compagnie de danse hip-hop Käfig, la plate forme
de musiques électroniques Dope Base et le groupe Bratsch. Beau
Mélange puisqu'il s'agira pour tous ces artistes de jouer réellement
ensemble et non pas les uns derrière les autres !
Un autre monde semble-t-il toujours possible ?
Par définition oui et nous y croyons profondément.
Laurent
Zine
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