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Discours vient de Parloir, une pièce que Denis Plassard a créée
dans le cadre de Puzzle Danse, avec 4 chorégraphes, 2 français
et 2 québécois. Chacun devait alors travailler un duo
pour un homme et une femme. Il développe le sien autour de l'idée
du langage et l'utilise pour cette nouvelle création, dans la
lignée d'Ondes de choc, avec toujours une recherche sur le sens
du mouvement. Le spectacle est construit en 3 parties, mais a bien une
même logique de lecture du début jusqu'à la fin.
La première, Entretien, fait débarquer sur scène
une file de 6 individus, 3 hommes et 3 femmes. Ils viennent l'un après
l'autre, pour nous parler dans un terrible face à face. Le chorégraphe
leur a imposé la situation d'un entretien au cours duquel, ils
doivent se justifier ou se défendre. Et d'un personnage à
l'autre, l'écriture des mouvements devient stupéfiante,
complètement inédite. Saccadés, très pliés
vers le sol, plus petits, se rapprochant du torse, corps qui se referme
sur lui, désarticulés, prenant plus d'espace, en sursauts,
circulaires, hystériques, haineux, moqueurs, c'est à une
abondance de mouvements que l'on a droit, comme à un débit
de paroles qui s'entrechoquent les unes derrière les autres.
Chaque danseur essaye de nous dire quelque chose, sans parler. Nous,
on reste fascinés par autant de discours. Les corps ont pris
le relais de la parole pour nous expliquer et l'on ne comprend rien.
Et pourtant, l'énergie déployée est immense. Est-ce
à cause de cette urgence à dire, qu'il y a cette difficulté
à dire ? Est-on capable de parler de soi sans la parole ? Que
devient le sens de ce que l'on veut dire s'il ne nous reste que le corps
? Et pour le chorégraphe, quel est le sens du mouvement mis à
nu sans une trame compréhensible pour le spectateur ? Le corps
révèle cette difficulté à dire les choses
par le langage, et le ton de Discours est donné. Avec Parloir,
c'est un duo qui se forme dans la pénombre. Les corps sont souvent
électriques et se servent l'un de l'autre pour rebondir. Elle
se pend à lui, ils se tournent autour, se cherchent. Elle se
lance et il l'attrape, ils se séparent chacun dans leur monde.
Les mouvements sont énervés, rapides, qui ondulent avec
les bras jusqu'aux doigts. Ils se manipulent et se parlent sans s'écouter.
Par moments c'est drôle, à d'autres c'est plein de désespoir.
Les mots qu'ils prononcent n'ont objectivement aucun sens et pourtant
on perçoit un sens à leurs histoires. La respiration rythme
l'intention, les corps ponctuent les phrases et les dialogues. Qu'est-ce
que le couple se dit quand il n'a plus rien à se dire ? Comment
le couple se comprend-il quand il n'a plus la parole ? Dans cette difficulté
à parler de soi, il y a de la solitude, de la folie que le chorégraphe
mélange à de l'absurde, du léger, du jeu, du sans
importance. Dans ce qu'il nous donne de cette vision du couple, la sortie
semble malgré tout se heurter à des murs. Absence dans
la présence de l'autre, incommensurable ! Réunion, la
troisième partie, instaure une véritable cacophonie musicale
et humaine. On se réunit, d'abord pour débattre du couple
précédent, mais on finit surtout par perdre sa véritable
identité. Ici, les corps passent du dérisoire au tragique,
de la dérive au ridicule, ils s'amusent, se transforment et se
font manipuler en permanence. Le chorégraphe, aidé du
musicien François Cavro, impose le play-back à chaque
personnage. Tous les deux poussent à son extrême ce regard
sur le sens ou le non-sens du mouvement et de la parole. Non seulement
les personnages ne communiquent pas, mais en plus ce n'est pas eux qui
parlent. Ils se disent des choses incompréhensibles, se répondent
à côté, en faisant semblant de croire que tout est
évident et logique. On entend des voix américaines, un
commentateur de cinéma, un acteur de cinéma. Des dialogues
de films se croisent, en français, en anglais, en espagnol. Des
accents se superposent, des sons se superposent, comme les personnages
se superposent. Tout d'un coup, la voix de Malraux nous parle de la
surexcellence des produits américains, James Bond bondit comme
un chimpanzé, Marylin Monroe se tortille et Frankenstein s'excite.
Chacun parle avec un corps et des paroles qui ne sont pas les leurs.
Rien n'appartient à quelqu'un. Et puis il y a le silence avec
au bout, le bruit d'une cabine de projection de films. Tandis qu'un
comédien parle d'une voix très susurrée, les corps
demeurent sur scène, désemparés...
Martine
Pullara |