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Calaferte,
c'est pas rien. Seul, souvent, dans l'écrit, mais aussi dans
la peinture. Censuré, oui ça a existé, il y a longtemps,
mais pas si. Septentrion, interdit à la vente, interdit de vitrine,
mais tout de même en librairie, et puis trois jours plus tard,
l'interdiction totale tombe. Aujourd'hui Calaferte n'est plus, et pourtant
toujours vivant grâce à ses nombreux livres, de Requiem
des innocents, le premier à C'est la guerre, le dernier publié
de son vivant.
Laurent Vercelletto avait monté en janvier 98, C'est la guerre
au Théâtre des Ateliers. C'était un moment dans
un texte fort, c'est loin, mais il reste encore quelques images et la
puissance du texte indélébile. Décor minimum, pour
mieux mettre le texte en valeur, l'épure dans la lecture pour
garder aux mots leur force. Le lendemain, je relisais le livre de Louis
Calaferte.
Cinq années après, Laurent Vercelletto reprend cette lecture
à deux voix : Magali Bonat et lui-même. Déjà
joué cent fois. Faut dire qu'un texte de Calaferte ça
donne pas dans l'ennui, il suffit de ne pas l'encombrer, de lui laisser
de la place pour sa respiration naturelle. Pas la peine de trop en faire,
juste le donner au public. Et là c'est réussi, parce qu'il
y a des moments de simplicité qui se suffisent. Pas la peine
d'en rajouter.
C'est du 7 au 22 février à la Scène Gerland, outre
C'est la guerre, Laurent Vercelletto s'engage sur le terrain de la mémoire
et défriche la mémoire des habitants de Gerland qui ont
vécu cette période des bidonvilles, ceux de Gerland et
de Perrache. Un documentaire finalisera ce travail.
Qu'est-ce qui vous a amené à choisir le texte C'est
la guerre plutôt qu'un autre dans l'uvre de Louis Calaferte
?
C'est la guerre, c'est avant tout un texte qui parle de la France, de
la France dans une période de crise majeure, la période
39/45. Bien que né après la guerre, j'ai la sensation
d'avoir grandi dans cette même France en noir et blanc, la France
d'avant 68, paysanne, et qui n'avait pas encore été secouée
par la "modernité". Il ne s'agit pourtant pas de mettre
en scène une quelconque nostalgie. J'ai été saisi
par la brutale radicalité de Calaferte. Plus son récit
avance, plus il nous parle d'aujourd'hui. On retrouve dans C'est la
guerre, les grandes peurs et les petites lâchetés qui nous
traversent aujourd'hui. Simplement, le temps de guerre exacerbe ces
peurs. On se tourne alors "tout naturellement" vers un pouvoir
autoritaire. Le Pen n'exprime aujourd'hui qu'une résurgence de
l'idéologie pétainiste. Au fond, rien n'a changé.
Comment nous comportons-nous aujourd'hui, comment acceptons-nous, comment
résistons-nous ?
Mais l'essentiel de ce récit (qui n'est pas écrit pour
le théâtre) c'est peut-être surtout sa (ses) forme(s)
littéraire(s). C'est un défilé de mots et d'images.
C'est du cinémascope avec des mots. Il y a dans l'écriture
de Calaferte un extraordinaire pouvoir de suggestion. C'est l'uvre
sans doute la plus maîtrisée d'un poète qui pour
s'être volontairement tenu à l'écart de la mondanité
reste encore trop méconnu.
Il y a le parti pris d'une mise en scène épurée,
c'est une forme que l'on retrouve assez souvent chez vous ?
Il faudrait définir ce qu'est la mise en scène de théâtre.
Pour moi c'est avant tout un travail à partir des trois composantes
essentielles et irremplaçables du théâtre; le texte,
l'acteur et le public. Il y a donc avant tout le travail avec le ou
les acteurs, le travail à partir des mots, de la syntaxe, du
sens; travail hors de toute psychologie, le matériau-texte étant
considéré comme une partition musicale. Alors, oui, ce
travail théâtral conduit naturellement à des formes
épurées (ce qui n'exclut pas le plaisir, notamment le
plaisir du jeu) mais comme disait Copeau "Rien n'est plus terrifiant
qu'un metteur en scène qui a des idées. Son rôle
n'est pas d'avoir des idées, mais de comprendre et de rendre
celles de l'auteur, de ne les forcer ni de les atténuer en rien,
de les traduire avec fidélité dans le langage du théâtre,
et que faut-il pour cela ? Il faut savoir lire un texte."
Il y a aussi le projet de récolter des témoignages
sur les bidonvilles de Gerland/Perrache, période un peu oubliée
de l'histoire lyonnaise, que vous finaliserez par un documentaire. Comment
on passe du théâtre à la caméra et pourquoi
?
La compagnie est en résidence à la Scène-Gerland
pour trois ans. Ce terme de "résidence" est souvent
galvaudé. Pour moi ce n'est pas un vain mot. Notre objectif est
d'aller à la rencontre de publics nouveaux, de publics pour qui
le théâtre est une chose lointaine et abstraite. C'est
dans ce cadre-là qu'autour de chaque création, il y a
des enjeux "sociaux" ou "historiques". Certains
de nos spectacles ont été joués dans des lieux
non-théâtraux, Mur Mur (mur d'escalade), lycée international,
foyer Sonacotra, Gymnases etc... Chaque création génère
un contexte qui lui est propre.
Louis Calaferte est un enfant de l'immigration italienne des années
20, un enfant des bidonvilles de Lyon, des baraques, de la zone comme
il la nomme dans le violentissime Requiem des innocents. Nous allons
donc confronter l'écriture de Calaferte, ses récits, avec
des mémoires d'habitants de Gerland et de Perrache, contemporains
de Calaferte. La caméra ne m'intéresse que dans la mesure
où elle nous permet de fixer des paroles et de construire un
"objet" qui mêlera la mémoire d'un quartier,
le spectacle, et l'écriture de Louis Calaferte.
Bruno
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