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  FEVRIER N°79  



 

Laurent Vercelletto
C'est la guerre de Louis Calaferte

Calaferte, c'est pas rien. Seul, souvent, dans l'écrit, mais aussi dans la peinture. Censuré, oui ça a existé, il y a longtemps, mais pas si. Septentrion, interdit à la vente, interdit de vitrine, mais tout de même en librairie, et puis trois jours plus tard, l'interdiction totale tombe. Aujourd'hui Calaferte n'est plus, et pourtant toujours vivant grâce à ses nombreux livres, de Requiem des innocents, le premier à C'est la guerre, le dernier publié de son vivant.
Laurent Vercelletto avait monté en janvier 98, C'est la guerre au Théâtre des Ateliers. C'était un moment dans un texte fort, c'est loin, mais il reste encore quelques images et la puissance du texte indélébile. Décor minimum, pour mieux mettre le texte en valeur, l'épure dans la lecture pour garder aux mots leur force. Le lendemain, je relisais le livre de Louis Calaferte.
Cinq années après, Laurent Vercelletto reprend cette lecture à deux voix : Magali Bonat et lui-même. Déjà joué cent fois. Faut dire qu'un texte de Calaferte ça donne pas dans l'ennui, il suffit de ne pas l'encombrer, de lui laisser de la place pour sa respiration naturelle. Pas la peine de trop en faire, juste le donner au public. Et là c'est réussi, parce qu'il y a des moments de simplicité qui se suffisent. Pas la peine d'en rajouter.
C'est du 7 au 22 février à la Scène Gerland, outre C'est la guerre, Laurent Vercelletto s'engage sur le terrain de la mémoire et défriche la mémoire des habitants de Gerland qui ont vécu cette période des bidonvilles, ceux de Gerland et de Perrache. Un documentaire finalisera ce travail.

Qu'est-ce qui vous a amené à choisir le texte C'est la guerre plutôt qu'un autre dans l'œuvre de Louis Calaferte ?
C'est la guerre, c'est avant tout un texte qui parle de la France, de la France dans une période de crise majeure, la période 39/45. Bien que né après la guerre, j'ai la sensation d'avoir grandi dans cette même France en noir et blanc, la France d'avant 68, paysanne, et qui n'avait pas encore été secouée par la "modernité". Il ne s'agit pourtant pas de mettre en scène une quelconque nostalgie. J'ai été saisi par la brutale radicalité de Calaferte. Plus son récit avance, plus il nous parle d'aujourd'hui. On retrouve dans C'est la guerre, les grandes peurs et les petites lâchetés qui nous traversent aujourd'hui. Simplement, le temps de guerre exacerbe ces peurs. On se tourne alors "tout naturellement" vers un pouvoir autoritaire. Le Pen n'exprime aujourd'hui qu'une résurgence de l'idéologie pétainiste. Au fond, rien n'a changé. Comment nous comportons-nous aujourd'hui, comment acceptons-nous, comment résistons-nous ?
Mais l'essentiel de ce récit (qui n'est pas écrit pour le théâtre) c'est peut-être surtout sa (ses) forme(s) littéraire(s). C'est un défilé de mots et d'images. C'est du cinémascope avec des mots. Il y a dans l'écriture de Calaferte un extraordinaire pouvoir de suggestion. C'est l'œuvre sans doute la plus maîtrisée d'un poète qui pour s'être volontairement tenu à l'écart de la mondanité reste encore trop méconnu.
Il y a le parti pris d'une mise en scène épurée, c'est une forme que l'on retrouve assez souvent chez vous ?
Il faudrait définir ce qu'est la mise en scène de théâtre. Pour moi c'est avant tout un travail à partir des trois composantes essentielles et irremplaçables du théâtre; le texte, l'acteur et le public. Il y a donc avant tout le travail avec le ou les acteurs, le travail à partir des mots, de la syntaxe, du sens; travail hors de toute psychologie, le matériau-texte étant considéré comme une partition musicale. Alors, oui, ce travail théâtral conduit naturellement à des formes épurées (ce qui n'exclut pas le plaisir, notamment le plaisir du jeu) mais comme disait Copeau "Rien n'est plus terrifiant qu'un metteur en scène qui a des idées. Son rôle n'est pas d'avoir des idées, mais de comprendre et de rendre celles de l'auteur, de ne les forcer ni de les atténuer en rien, de les traduire avec fidélité dans le langage du théâtre, et que faut-il pour cela ? Il faut savoir lire un texte."
Il y a aussi le projet de récolter des témoignages sur les bidonvilles de Gerland/Perrache, période un peu oubliée de l'histoire lyonnaise, que vous finaliserez par un documentaire. Comment on passe du théâtre à la caméra et pourquoi ?
La compagnie est en résidence à la Scène-Gerland pour trois ans. Ce terme de "résidence" est souvent galvaudé. Pour moi ce n'est pas un vain mot. Notre objectif est d'aller à la rencontre de publics nouveaux, de publics pour qui le théâtre est une chose lointaine et abstraite. C'est dans ce cadre-là qu'autour de chaque création, il y a des enjeux "sociaux" ou "historiques". Certains de nos spectacles ont été joués dans des lieux non-théâtraux, Mur Mur (mur d'escalade), lycée international, foyer Sonacotra, Gymnases etc... Chaque création génère un contexte qui lui est propre.
Louis Calaferte est un enfant de l'immigration italienne des années 20, un enfant des bidonvilles de Lyon, des baraques, de la zone comme il la nomme dans le violentissime Requiem des innocents. Nous allons donc confronter l'écriture de Calaferte, ses récits, avec des mémoires d'habitants de Gerland et de Perrache, contemporains de Calaferte. La caméra ne m'intéresse que dans la mesure où elle nous permet de fixer des paroles et de construire un "objet" qui mêlera la mémoire d'un quartier, le spectacle, et l'écriture de Louis Calaferte.

Bruno Pin