Faire
de la BD est pour toi un acte militant ?
Pas forcément mais avec cet album clairement oui, et comme
c'est celui qui a plutôt marché
sinon j'ai bien
envie de faire autre chose même si j'imagine qu'il y aura toujours
une dimension sociale et politique dans mes travaux.
Un double album qui fonctionne en terme de ventes alors qu'il s'agit
d'un essai politique pour le moins critique concernant les affres
de la société de consommation
Et j'assume totalement puisque j'ai été signé
par un petit éditeur dont le diffuseur travaille avec tous
les indépendants en France, je suis donc parfaitement en phase
avec eux et leur façon de faire. Avant cela, mes projets avaient
tous été refusés par les "grandes"
maisons d'édition jusqu'à ce que Les Requins Marteaux
acceptent de sortir Garduno
Qui sont donc ces Requins Marteaux ?
C'est un collectif d'auteurs installé à Albi qui défend
une autre idée de la BD (assez subversive !) et qui s'est fait
connaître en faisant paraître le journal Ferraille en
1996. Ils ont depuis édité bon nombre d'albums pour
le moins originaux - tant dans la forme que le contenu, parfois difficile
d'accès - et que l'on a surtout pas l'habitude de trouver chez
d'autres éditeurs. En parallèle, ils ont aussi organisé
des expositions dont le Supermarché Ferraille qui était
une espèce de caricature féroce de la société
de consommation ou le Musée Ferraille à Angoulême
l'an passé, pour se moquer ouvertement du monde la BD.
Angoulême, tu y étais ?
Oui et c'était vraiment grisant de rencontrer tous ces auteurs;
par contre, c'est un peu une immense foire du n'importe quoi et côté
public, cela doit être assez invivable
Faisons fi d'Angoulême et revenons plus précisément
au discours que tu développes dans ce nouvel album; ainsi "la
4ème guerre mondiale a commencé" ?
C'est une citation du sous commandant Marcos signifiant qu'aujourd'hui,
il y a effectivement une guerre économique contre l'humanité
qui s'est déclenchée.
Quant à l'épisode de la 3ème ?
c'était la guerre froide, qui d'ailleurs portait très
mal son nom tant la température a dû monter au Vietnam,
à Cuba et un peu partout sur la planète.
La 4ème donc
On peut considérer que chaque fois que quelqu'un meurt de faim,
c'est un véritable crime de guerre (économique) et il
s'agit pour nous (au sein d'Attac en l'occurrence) de combattre ce
phénomène avant que l'irrémédiable ne
se produise, cad que les populations du sud n'aient plus d'autres
options que la lutte armée contre l'Occident sous la bannière
du fanatisme, religieux, nationaliste et autres
comme l'évolution
récente des conflits dans le monde tend à le démontrer.
En quoi le combat del Ejército Zapatista de Libéración
Nacional représente-t-il une nouvelle forme de lutte sociale
et politique ?
Je crois que tout a vraiment commencé en '94 quand ce mouvement
a émergé en désignant clairement le nouvel ennemi
au niveau planétaire : la nébuleuse économique
englobant les multinationales et leurs lobbies, ainsi que les institutions
financières internationales qui facilitent une véritable
entreprise de conquête du monde pour des intérêts
privés, en entretenant la misère au sud. L'émergence,
cinq ans plus tard à Seattle, du mouvement social alter mondialiste
est finalement la suite logique à plus grande échelle
du combat menée par l'EZLN aux Chiapas. Quel que soit le niveau
(local, national ou mondial), l'idée, en schématisant,
est de redonner du sens à la démocratie en refusant
que le politique soit dépossédé de son pouvoir
au profit de firmes transnationales et d'intérêts privés.
Quels souvenirs gardes-tu de tes voyages aux Chiapas en tant qu'observateur
des droits de l'homme et particulièrement de la Marche Zapatiste
sur Mexico ?
Une émotion intense et rare parce que politique. Quand le convoi
de cars est descendu des montagnes pour rejoindre la plaine, il était
attendu par une foule de paysans et d'indiens sur le bord de la route,
juste là pour saluer, comme si cette caravane était
porteuse de tout l'espoir de ces gens, le plus souvent exclus et miséreux.
Il y avait à ce moment-là un silence total dans notre
bus et je dois dire que j'avais la gorge particulièrement nouée.
Nous avions vraiment l'impression (utopique ou non) que nous assistions
à un événement qui s'inscrirait dans un processus
historique et, compte tenu de la situation sociale dramatique aux
Chiapas, c'était bouleversant.
On te sent désabusé dans ton livre par rapport à
la suite du processus
Non parce que tout est encore possible, mais c'est certain que cette
marche n'a pas eu l'effet historique escompté et qu'en définitive,
les zapatistes se sont fait berner par le pouvoir mexicain.
Quoi qu'il en soit, tu ne veux pas croire à cette "fin
de l'histoire" vantée en '89 par les tenants d'un libéralisme
victorieux ?
C'est tout le sens de ces deux bouquins, il y a forcément une
autre voie entre le néolibéralisme et le communisme;
l'histoire est en marche et nous vivons justement une période
intéressante parce que c'est le moment de faire évoluer
les choses même si le mouvement social n'a pas encore de modèle
de société à proposer, si ce n'est quelques esquisses.
Je crois que la résistance au modèle libéral
a aujourd'hui vraiment pris corps; c'est un vrai combat politique,
sûrement pas neutre ! Si dans les années '80 nous assistions
à un phénomène de dépolitisation notamment
visible au niveau des organisations humanitaires, le mécanisme
s'est désormais inversé et toutes les ONG mettent actuellement
l'accent sur l'idée de responsabilité politique et ce,
concernant tous les maux de l'humanité.
Tu es souvent allé en Ex-Yougoslavie durant et après
la guerre; en quelques mots, quelles sont les choses qui t'ont le
plus marqué ?
La 1ère maison détruite, le 1er couvre-feu, la misère
des gens et l'impasse de la situation politique qui ne laisse rien
présager de bon pour l'avenir.
Tu évoques dans ton livre le dénouement de cette guerre
avec nombre de questions concernant l'intervention de l'OTAN au Kosovo.
J'ai comparé cette intervention à l'arrivée de
la cavalerie dans les BD et films de mon enfance
qui me remplissait
d'allégresse. Mais pourquoi donc l'intervention n'a-t-elle
pas eu lieu avant ? pourquoi n'y en a-t-il pas eu au Rwanda et ailleurs
?
En parlant de la cavalerie, tu développes aussi toute une
réflexion sur l'imagerie inhérente à la culture
américaine dans laquelle nous baignons depuis des lustres
Oui et il y a un côté jouissif à se dessiner en
Jedi combattant l'empire et Dark Vador
Ce qui m'a plu dans l'Amérique,
c'est finalement ce rêve qu'elle nous a vendu de tout temps
à travers son cinéma et ses comics; un rêve de
justice et de liberté. Le problème ensuite, c'est que
ce rêve ne correspond pas à la réalité
ni au dessein des dirigeants américains, pourtant, au nom de
ce rêve justement qui m'apparaît comme fondamentalement
démocratique, le combat contre Bush et consorts est légitime
sans qu'il soit besoin de verser dans l'anti-américanisme primaire.
Est-ce à dire que tu envisages quelque part un "Retour
du Jedi" ?
Je crois bien qu'il est déjà revenu dans les montagnes
du Chiapas
Zapata, en temps de guerre, Éditions Les Requins Marteaux,
178 pages
Laurent
Zine
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