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2003

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JUIN N°83/84
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SEPTEMBRE N°85
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OCTOBRE N°86
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NOVEMBRE N°87
Philippe Squarzoni
Avatarium
P Dror Endeweld
Mekech Mouchkin
Varlam Chalamov

  NOVEMBRE N°87  


Autoportrait

 

Philippe Squarzoni
Alerte à la plume

Petit village mexicain oublié par les cartes, Garduno, en temps de paix devient Zapata, en temps de guerre, 2ème tome du diptyque de Philippe Squarzoni et véritable manifeste politique en bande dessinée. De la parution en '97 de son premier album - Le Très jeune âge des chiens - chez Les 7 Piliers jusqu'à la reconnaissance dont il fait actuellement l'objet, nous pouvons apprécier aujourd'hui l'ampleur du chemin parcouru par ce jeune auteur singulier; un parcours à mesurer tant en kilomètres qu'en terme de réflexion altermondialiste…
Entretien entre deux cafés dans l'arrière salle de nos pensées.

Faire de la BD est pour toi un acte militant ?
Pas forcément mais avec cet album clairement oui, et comme c'est celui qui a plutôt marché… sinon j'ai bien envie de faire autre chose même si j'imagine qu'il y aura toujours une dimension sociale et politique dans mes travaux.
Un double album qui fonctionne en terme de ventes alors qu'il s'agit d'un essai politique pour le moins critique concernant les affres de la société de consommation…
Et j'assume totalement puisque j'ai été signé par un petit éditeur dont le diffuseur travaille avec tous les indépendants en France, je suis donc parfaitement en phase avec eux et leur façon de faire. Avant cela, mes projets avaient tous été refusés par les "grandes" maisons d'édition jusqu'à ce que Les Requins Marteaux acceptent de sortir Garduno…
Qui sont donc ces Requins Marteaux ?
C'est un collectif d'auteurs installé à Albi qui défend une autre idée de la BD (assez subversive !) et qui s'est fait connaître en faisant paraître le journal Ferraille en 1996. Ils ont depuis édité bon nombre d'albums pour le moins originaux - tant dans la forme que le contenu, parfois difficile d'accès - et que l'on a surtout pas l'habitude de trouver chez d'autres éditeurs. En parallèle, ils ont aussi organisé des expositions dont le Supermarché Ferraille qui était une espèce de caricature féroce de la société de consommation ou le Musée Ferraille à Angoulême l'an passé, pour se moquer ouvertement du monde la BD.
Angoulême, tu y étais ?
Oui et c'était vraiment grisant de rencontrer tous ces auteurs; par contre, c'est un peu une immense foire du n'importe quoi et côté public, cela doit être assez invivable…
Faisons fi d'Angoulême et revenons plus précisément au discours que tu développes dans ce nouvel album; ainsi "la 4ème guerre mondiale a commencé" ?
C'est une citation du sous commandant Marcos signifiant qu'aujourd'hui, il y a effectivement une guerre économique contre l'humanité qui s'est déclenchée.
Quant à l'épisode de la 3ème ?
c'était la guerre froide, qui d'ailleurs portait très mal son nom tant la température a dû monter au Vietnam, à Cuba et un peu partout sur la planète.
La 4ème donc…
On peut considérer que chaque fois que quelqu'un meurt de faim, c'est un véritable crime de guerre (économique) et il s'agit pour nous (au sein d'Attac en l'occurrence) de combattre ce phénomène avant que l'irrémédiable ne se produise, cad que les populations du sud n'aient plus d'autres options que la lutte armée contre l'Occident sous la bannière du fanatisme, religieux, nationaliste et autres… comme l'évolution récente des conflits dans le monde tend à le démontrer.
En quoi le combat del Ejército Zapatista de Libéración Nacional représente-t-il une nouvelle forme de lutte sociale et politique ?
Je crois que tout a vraiment commencé en '94 quand ce mouvement a émergé en désignant clairement le nouvel ennemi au niveau planétaire : la nébuleuse économique englobant les multinationales et leurs lobbies, ainsi que les institutions financières internationales qui facilitent une véritable entreprise de conquête du monde pour des intérêts privés, en entretenant la misère au sud. L'émergence, cinq ans plus tard à Seattle, du mouvement social alter mondialiste est finalement la suite logique à plus grande échelle du combat menée par l'EZLN aux Chiapas. Quel que soit le niveau (local, national ou mondial), l'idée, en schématisant, est de redonner du sens à la démocratie en refusant que le politique soit dépossédé de son pouvoir au profit de firmes transnationales et d'intérêts privés.
Quels souvenirs gardes-tu de tes voyages aux Chiapas en tant qu'observateur des droits de l'homme et particulièrement de la Marche Zapatiste sur Mexico ?
Une émotion intense et rare parce que politique. Quand le convoi de cars est descendu des montagnes pour rejoindre la plaine, il était attendu par une foule de paysans et d'indiens sur le bord de la route, juste là pour saluer, comme si cette caravane était porteuse de tout l'espoir de ces gens, le plus souvent exclus et miséreux. Il y avait à ce moment-là un silence total dans notre bus et je dois dire que j'avais la gorge particulièrement nouée. Nous avions vraiment l'impression (utopique ou non) que nous assistions à un événement qui s'inscrirait dans un processus historique et, compte tenu de la situation sociale dramatique aux Chiapas, c'était bouleversant.
On te sent désabusé dans ton livre par rapport à la suite du processus…
Non parce que tout est encore possible, mais c'est certain que cette marche n'a pas eu l'effet historique escompté et qu'en définitive, les zapatistes se sont fait berner par le pouvoir mexicain.
Quoi qu'il en soit, tu ne veux pas croire à cette "fin de l'histoire" vantée en '89 par les tenants d'un libéralisme victorieux ?
C'est tout le sens de ces deux bouquins, il y a forcément une autre voie entre le néolibéralisme et le communisme; l'histoire est en marche et nous vivons justement une période intéressante parce que c'est le moment de faire évoluer les choses même si le mouvement social n'a pas encore de modèle de société à proposer, si ce n'est quelques esquisses. Je crois que la résistance au modèle libéral a aujourd'hui vraiment pris corps; c'est un vrai combat politique, sûrement pas neutre ! Si dans les années '80 nous assistions à un phénomène de dépolitisation notamment visible au niveau des organisations humanitaires, le mécanisme s'est désormais inversé et toutes les ONG mettent actuellement l'accent sur l'idée de responsabilité politique et ce, concernant tous les maux de l'humanité.
Tu es souvent allé en Ex-Yougoslavie durant et après la guerre; en quelques mots, quelles sont les choses qui t'ont le plus marqué ?
La 1ère maison détruite, le 1er couvre-feu, la misère des gens et l'impasse de la situation politique qui ne laisse rien présager de bon pour l'avenir.
Tu évoques dans ton livre le dénouement de cette guerre avec nombre de questions concernant l'intervention de l'OTAN au Kosovo.
J'ai comparé cette intervention à l'arrivée de la cavalerie dans les BD et films de mon enfance… qui me remplissait d'allégresse. Mais pourquoi donc l'intervention n'a-t-elle pas eu lieu avant ? pourquoi n'y en a-t-il pas eu au Rwanda et ailleurs ?
En parlant de la cavalerie, tu développes aussi toute une réflexion sur l'imagerie inhérente à la culture américaine dans laquelle nous baignons depuis des lustres…
Oui et il y a un côté jouissif à se dessiner en Jedi combattant l'empire et Dark Vador… Ce qui m'a plu dans l'Amérique, c'est finalement ce rêve qu'elle nous a vendu de tout temps à travers son cinéma et ses comics; un rêve de justice et de liberté. Le problème ensuite, c'est que ce rêve ne correspond pas à la réalité ni au dessein des dirigeants américains, pourtant, au nom de ce rêve justement qui m'apparaît comme fondamentalement démocratique, le combat contre Bush et consorts est légitime sans qu'il soit besoin de verser dans l'anti-américanisme primaire.
Est-ce à dire que tu envisages quelque part un "Retour du Jedi" ?
Je crois bien qu'il est déjà revenu dans les montagnes du Chiapas…

Zapata, en temps de guerre, Éditions Les Requins Marteaux, 178 pages

Laurent Zine