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Comment
êtes-vous venu à l'écriture et pourquoi vous être-vous
destiné à l'édition ?
Vers l'âge de 14/15 ans, je voulais être chanteur de variétés.
Malheureusement et ce sera toujours un grand regret, je n'avais la
voix de personne et la voix de tout le monde. Je pouvais parfaitement
imiter les chanteurs de l'époque, mais j'étais incapable
d'avoir un son à moi. Donc comment trouver un son à
soi, sinon en écrivant des livres ? J'ai commencé comme
tous les adolescents à écrire des poèmes. Et
puis avec un culot insensé, j'ai commencé à envoyer
des manuscrits aux éditeurs vers l'âge de 15 ans. Un
jour, Jean Cayrol m'appelle et m'annonce qu'il va publier mon texte.
Ce dont je ne me suis jamais remis d'ailleurs tellement je trouvais
cela extraordinaire. Le livre est sorti en avril 1972, juste avant
mes 18 ans. À l'époque, je m'ennuyais à mourir
en fac et j'ai commencé à frapper aux portes des maisons
d'édition pour y travailler. Je suis entré chez Julliard.
Au bout de 3 ans et demi, Jean Cayrol m'a annoncé son départ
à la retraite du Seuil et m'a demandé de venir. Pas
pour le remplacer parce qu'il est irremplaçable. J'ai passé
16 ans là-bas.
Vous travaillez dans l'édition depuis 28 ans. Vous avez
assisté à l'évolution de ce monde. Quelles sont
les mutations les plus frappantes que vous avez pu observer ?
C'est plus difficile aujourd'hui car nous- les éditeurs et
les auteurs- sommes plus nombreux. Quand j'ai commencé à
publier mes propres livres en 1972, il n'était pas très
difficile de se faire une place. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus
compliqué. Il est plus difficile d'imposer des auteurs de qualité
car il y a beaucoup plus d'éditeurs sur le marché qui
font quasiment tous de la littérature. Ce qui a changé
aussi, c'est la prime à l'inconnu. Depuis le Goncourt à
Jean Rouaud en 1990, les éditeurs sans projet éditorial
se sont dit "ça peut tomber sur un inconnu. Un premier
roman peut être un Prix Goncourt. On va donc en faire nous aussi."
Ce qui n'est pas très bon pour l'état des lieux de l'édition
aujourd'hui.
C'est un métier et un milieu qui deviennent de plus en plus
durs. Quand j'étais au Seuil, j'ai été un éditeur
dans le moule. Je suis sorti du troupeau. J'avais bientôt 40
ans quand j'ai quitté le Seuil. Je me disais que ma vie était
terminée. Je me sentais très vieux à l'époque.
Donc, j'ai pris des risques, changé de maison. Stock au bout
de 4 ans s'est redressé. La maison est visible. On n'a pas
du tout fini le travail, mais il est bien entamé. Je ne suis
pas tombé de vélo, comme on dit. Et ça, pour
certains, c'est absolument insupportable. Et moi, je crois qu'au fond,
j'ai toujours bien aimé agacer les gens !
Quand vous êtes arrivé à la tête de Stock,
le domaine du roman français était assez hésitant.
Depuis 2 ans, vous avez décidé de mettre en place une
rentrée littéraire en janvier. Pourquoi ?
Les éditeurs doivent créer les tendances et pas les
suivre. Si on est suffisamment costaud, têtu, obstiné,
on peut parvenir à terme à imposer aux médias
une autre date et envisager dans 2/3 ans, si des confrères
me suivent, que janvier devienne l'autre grand moment. On se plaint
d'avoir 650 romans à la rentrée mais on oublie de dire
que pendant 4 mois, il n'y en a pas d'autres. Si on arrivait à
faire 2 grands moments, comme le font les Allemands avec succès,
on aurait 3/4 mois pour défendre des livres et pas 3 semaines.
Quand on lit un certain nombre d'auteurs de la Collection Bleue,
on est frappé par l'unité de ce que vous publiez. Certains
thèmes apparaissent de manière récurrente (roman
familial, quête identitaire, rapport à la mémoire
).
Ne peut-on pas voir dans vos choix un reflet des thèmes qu'en
tant que romancier vous abordez ?
Oui, tout est lié. Tout se mélange. Si certains auteurs
"en détresse" comme François Taillandier chez
De Fallois, Luc Lang, Nina Bouraoui, Christine Angot chez Gallimard
sont venus vers moi c'est qu'ils ont senti que j'étais une
terre d'accueil possible. Terre d'accueil au sens large, c'est-à-dire
qu'heureusement, tous ces auteurs ne se ressemblent pas, ni comme
individus, ni comme écrivains, mais en même temps, et
je suis complètement d'accord avec vous, il y a un air de famille.
Alors que je déteste les familles ! Mais justement, la meilleure
famille, c'est celle qu'on invente. Si je pense à mon travail,
oui on s'influence les uns les autres sans s'en apercevoir. Je crois
que c'est inévitable. Moi, j'écris toujours contre le
livre précédent, mais pas contre quelqu'un mais avec
et pour.
Ce qui fait votre singularité dans ce milieu, c'est la force
de vos liens avec vos auteurs. Certains sont même vos proches.
Et la plupart vous suivent lors de vos pérégrinations
éditoriales. Comment l'expliquez-vous ?
Difficile de répondre pour l'ensemble. Chacun m'a suivi pour
des raisons différentes. La principale : un lien affectif fort.
Je ne pourrais jamais travailler avec certains auteurs parce que je
ne les aime pas comme personne. Je dis toujours qu'un éditeur
doit s'adapter à l'auteur. Quand je ne suis pas capable de
le faire, je renonce à l'auteur. Je pense à Eric Holder
dont j'aime certains textes, mais le type m'est antipathique et donc
je ne pourrais pas travailler avec lui. Les auteurs me suivent, parce
qu'ils me font- je l'espère- confiance. Ils savent aussi que
si je n'ai jamais créé ma propre maison, c'est parce
que je serais très embarrassé d'avoir des problèmes
de trésoreries. En ce qui concerne la littérature, l'édition
doit rester une sorte de mécénat. On doit publier des
auteurs à perte pendant un certain temps. Et ça jusqu'à
présent, et ça va peut-être choquer beaucoup de
gens, mais seul le groupe Hachette me l'a permis. Qui m'a donné
du temps, qui m'a donné de l'argent ? Hachette. Sans jamais
discuter mes choix d'ouvrages. Jamais. Si ça devait arriver,
je partirais. Mais si je pars, ils savent maintenant que tout le monde
part
Comment vivez-vous le fait d'être d'un côté
romancier et de l'autre éditeur ?
En fait, je crois que j'ai trouvé récemment la réponse.
Moi, ça ne me pose pas de problèmes. Aux autres oui.
J'ai toujours écrit, avant même d'être éditeur.
Les bons livres me donnent envie d'écrire. Les mauvais glissent
sur moi.
Dans un article du Monde, Dominique Gautier (éditions Le
Diletante) dit qu'il faut un coup de foudre pour publier un premier
roman. Est-ce la même chose pour vous ?
Oui, c'est la moindre des choses. Mais il faut aussi se dire que c'est
le début d'une longue histoire. Quand j'hésite et que
je finis par dire "oui", en général et cela
m'est déjà arrivé deux fois, les romans suivants
ne sont pas bons. Je crois qu'il ne faut aucune hésitation.
Etes-vous de ceux qui imposent à un auteur de premier roman
un travail de réécriture ?
Non, c'est le contraire. Parce que justement, on ne se connaît
pas. C'est la première fois qu'on travaille ensemble. Il y
a eu coup de foudre comme dirait Gautier. Les maladresses et les défauts
m'ont séduit. C'est comme quand on regarde dans la rue son
prochain amour. Il nous plaît globalement. On ne connaît
pas encore les choses qui ne nous plairont pas. Il faut accepter les
défauts. Je crois que c'est indispensable.
Léonore
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